Valérie Zenatti, autrice et traductrice sur “Au pays perdu” de Norbert Czarny : « J’ai reçu ce texte comme un murmure, une série d’instantanés cherchant à évoquer un monde qui a volé en éclats »

Valérie Zenatti © Patrice Normand

Autrice et traductrice, Valérie Zenatti fait partie de ces belles et grandes voix intellectuelles qui confèrent au débat public finesse et rigueur de par la justesse de leurs observations. C’est mû par cette quête de perspicacité que la revue Hans & Sándor a souhaité recueillir ses impressions sur Au pays perdu, ouvrage dans lequel le critique littéraire et écrivain Norbert Czarny raconte finement l’état de la société israélienne depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Entretien.

Fin observateur des sociétés contemporaines, le critique littéraire et écrivain Norbert Czarny a récemment publié Au pays perdu, ouvrage poignant dans lequel il raconte l’état de la société israélienne après les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Quel avis portez-vous sur ce texte ?

Valérie Zenatti : J’ai reçu ce texte comme un murmure, une série d’instantanés cherchant à évoquer un monde qui a volé en éclats. Norbert Czarny glisse lui-même le terme de « reportage » dans les premières pages, en l’estimant aussitôt excessif, mais il me semble qu’il demeure pertinent. C’est un carnet de voyage intérieur, temporel et géographique ; le portrait d’un pays blessé par l’extérieur et défiguré de l’intérieur par un pouvoir obscène et cynique. Dans les décombres de ce qu’Israël fut, de ce qu’Israël aurait pu être, Norbert Czarny ouvre grand les yeux, regarde et écoute, dévoilant avec tendresse des pans discrets d’humanité dans la douleur de voir le pays « égaré ».

Que pensez-vous de la démarche de Norbert Czarny qui fit le choix de se réfugier dans la littérature pour aborder cet événement tragique et ses conséquences ? Sa démarche dit-elle quelque chose du rôle et des pouvoirs de la littérature dans la cité ?

Valérie Zenatti : Je crois qu’il faut se méfier des phrases sur les pouvoirs de la littérature. Écrire est d’abord et avant tout une nécessité intérieure, un geste impérieux, la quête de mots et d’images pour donner forme à ce qui déborde, à ce qui est incompréhensible, à ce qui vient nous percuter. Ici, les immenses bouleversements à l’œuvre en Israël et au Proche-Orient en général sont saisis de manière très personnelle, en remontant le cours du temps et en arpentant le pays. Les souvenirs politiques et intimes se mêlent (les guerres, l’assassinat de Rabin, des noms d’anciens cinéma) et des réflexions fusent au fil d’une observation à la loupe du pays arpenté au présent. On y sent l’humilité de la démarche d’écriture : mettre des mots fragiles sur une réalité trop grande.

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Depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023, les femmes et hommes de lettres israéliens – majoritairement hostiles au conflit actuel – font l’objet d’un boycott massif qui rend difficile la traduction de leurs œuvres et leur participation à des manifestations culturelles dans le monde. En tant qu’autrice et traductrice, quel regard portez-vous sur ce phénomène abordé par Norbert Czarny dans Au pays perdu ?

Valérie Zenatti : Cette question n’est pas abordée dans le texte de Norbert Czarny en ces termes. Elle affleure dans les passages évoquant la « solitude d’Israël ». De ce que je sais, les artistes israéliens se sentent doublement isolés : à l’intérieur de leur propre pays, leur voix ne porte plus, et ils font parfois face à l’extérieur à une répudiation aveugle qui fait abstraction de leur regard singulier, et de leur oeuvre souvent critique. Mais les ponts existent encore, fort heureusement. Pour ma part, je poursuis la traduction de l’œuvre d’Aharon Appelfeld en France ainsi que d’autres auteurs dont la publication est programmée dans les années qui viennent.

Bien qu’étant incomparables, les massacres terroristes du 7 octobre 2023 et les heurts armés actuels à Gaza ont en commun d’avoir été filmés et diffusés sur les chaînes du monde entier. Peut-on tabler sur un retour de paix, une cohabitation pacifique entre les deux peuples alors que ces images subsistent et hanteront plusieurs générations ?

Valérie Zenatti : Avant d’être des images, ces événements ont été des destructions à une échelle que les peuples israéliens et palestiniens n’avaient jamais connue. Perdre sa maison, sa famille, le sentiment de sécurité le plus élémentaire, est une douleur qui saccage la confiance sur des générations. Seul un projet politique sincère, de longue haleine, réparateur, pourra rebâtir cette confiance. En substituant la reconstruction des âmes, des corps, des lieux aux images que vous évoquez, on pourra s’acheminer doucement sur un chemin qui permettra plus de clairvoyance. Il faudrait que justice soit rendue, pour toutes les victimes. On sait que c’est la condition première de la réparation. Malheureusement, on en est loin pour l’heure.

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Comment qualifierez-vous Au pays perdu de Norbert Czarny ?

Valérie Zenatti : Intime, politique, mélancolique, humaniste, tendre.

Et son style ?

Valérie Zenatti : Impressionniste. Sensible. Photographique.

Distinguez-vous des accointances entre Au pays perdu de Norbert Czarny et les textes d’autrices et d’auteurs que vous estimez ?

Valérie Zenatti : La voix de Norbert Czarny est unique, parce que son regard est unique !

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