Annette Wieviorka, historienne : « Au pays perdu de Norbert Czarny est un récit sensible et émouvant qui raconte l’état d’un pays qui fait partie de lui »

Annette Wieviorka @ Hermance Triay

Éminente spécialiste de l’histoire des Juifs au XXe siècle et de l’antisémitisme, l’historienne Annette Wieviorka a lu avec attention Au pays perdu, ouvrage dans lequel le critique littéraire et écrivain Norbert Czarny raconte l’état de la société israélienne après les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Dans un entretien accordé à Hans & Sándor, elle dévoile avec sagacité ses impressions de lectrice sur ce texte tout en nuances d’un grand homme de paix.

Vous avez dernièrement lu avec minutie Au pays perdu, ouvrage dans lequel Norbert Czarny raconte l’état de la société israélienne après les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Quelles sont vos impressions sur ce texte ?

Annette Wieviorka : C’est un texte très beau et sensible qui parle d’un pays qu’il connaît depuis longtemps, puisque ses parents, rescapé et survivant de la Shoah, y ont trouvé refuge dans une ville nommée Holon où il s’est rendu après les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Ayant moi-même été en Israël trois fois depuis ces attaques terroristes, j’ai trouvé qu’il montrait avec beaucoup de justesse tout ce que j’ai pu observer : les recueillements sur la place des otages, les photos et objets d’otages exposés sur la place Dizengoff, le traumatisme des gens, etc.

Dans Au pays perdu, Norbert Czarny raconte avec justesse un certain nombre de phénomènes attristants observés depuis le 7 octobre 2023 : l’impossibilité, pour beaucoup, d’entendre la douleur des familles israéliennes, l’amplification des discours et actes antisémites dans le monde, la condamnation quasi unanime d’Israël et des israéliens dès le 8 octobre, etc. Comment analysez-vous ces phénomènes ?

Annette Wieviorka : Ce sont effectivement des phénomènes que Norbert Czarny aborde de façon juste dans un chapitre qui m’a fait penser au texte d’Eva Illouz publié chez Gallimard (Le 8-Octobre, généalogie d’une haine vertueuse). Comme cette dernière, Norbert Czarny montre très bien le dévoilement de l’antisémitisme en France et dans le monde alors qu’Israël n’avait pas encore commencé à répliquer. Je dois avouer que j’en suis encore atterrée, sidérée et surtout inquiète.

En tant qu’historienne, comment analysez-vous cette résurgence de l’antisémitisme et du révisionnisme dans le monde, notamment en Europe où six millions d’enfants, de femmes et d’hommes juifs furent assassinés dans des conditions effroyables entre 1941 et 1945 ?

Annette Wieviorka : Je ne pouvais pas imaginer qu’il y aurait un jour un antisémitisme aussi généralisé et puissant qui s’étalerait comme ça au grand jour, surtout après tous les travaux exemplaires qui ont été faits par de nombreux États et citoyens pour lutter contre les discours et actes de haine à l’égard des Juifs. J’ai commencé à travailler sur l’histoire et la mémoire de la Shoah il y a plus d’un demi-siècle. J’ai toujours été impliquée dans un certain nombre d’actions pédagogiques, dont la formation des professeurs sur l’enseignement de l’histoire de la Shoah. J’ai donc vu de près beaucoup d’actions qui ont été menées avec succès. C’est pourquoi je suis stupéfaite de ce retour en arrière que j’ai du mal à expliquer, notamment dans des pays comme l’Allemagne où il y a une émergence inquiétante du néonazisme malgré le travail éducatif, le travail de mémoire, le travail d’histoire qui ont été faits. Peut-être est-ce lié au fait que c’est une histoire qui s’éloigne.

Ces crimes génocidaires sont pourtant récents puisqu’ils ont eu lieu il y a moins d’un siècle…

Annette Wieviorka : Certes, mais beaucoup d’enseignants d’aujourd’hui ont des grands-parents qui sont nés après la guerre. Donc, il y a un éloignement. La résurgence de cet antisémitisme est peut-être aussi liée au fait que s’en prendre aux juifs constitue pour beaucoup une explication simple aux malheurs et événements du monde. On l’a vu récemment dans un article du JDD consacré au limogeage d’Olivier Nora où tout d’un coup, le journaliste a sous-entendu que le monde de l’édition serait dominé par un complot juif. Donc des noms dont celui d’Olivier Nora et de Bernard-Henri Levy ont été jetés à la vindicte populaire comme du temps de la Libre Parole de Drumont ! Encore aujourd’hui, je reste effarée par cet article. Olivier Nora est un homme dont on n’a même pas à savoir la judéité. Il n’est impliqué dans aucune affaire, ne prend jamais la parole sauf pour parler de littérature, mais voilà que brusquement, il est pointé du doigt comme étant juif. C’est quelque chose qui n’a pas de sens ni dans sa vie professionnelle, ni dans sa vie publique.

Quel rôle les historiens peuvent-ils jouer face à l’antisémitisme et au révisionnisme qui sévissent dans la société depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023 ?

Annette Wieviorka : Ce matin, en réfléchissant, je me suis dit qu’on assistait à la deuxième mort de Marc Bloch, qui a écrit pendant l’occupation un ouvrage intitulé Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. Dans celui-ci, il insiste beaucoup sur la méthode historique, sur l’importance de l’établissement des faits, sur le fait que les historiens ne sont pas là pour faire du robespierrisme, etc. Or, quand vous regardez le débat public actuel, il n’y a que des invectives et des partis pris de part et d’autre. Les historiens qui devraient établir les faits sont, souvent, partis prenantes de ce débat public qui choisit des camps. Je vous cite un exemple : je connais un historien dont les travaux portent sur les viols de guerre, c’est sa spécialité depuis longtemps. Mais pour ce dernier, certains viols de guerre n’existent pas : ceux des femmes israéliennes violées le 7 octobre. Je n’ai pas entendu un seul mot, ni lu une seule ligne de caractérisation ou de condamnation de sa part. C’est pourquoi je parle de deuxième mort de Marc Bloch parce qu’aujourd’hui, l’histoire devient chez certains historiens professionnels, une arme idéologique au service de causes politiques. Or l’histoire sert avant tout à établir les faits, à donner une compréhension du passé utile pour appréhender le présent, même si comme le disait Marc Bloch, elle doit aussi permettre de penser le neuf et le surprenant, mais sur la question israélienne, beaucoup d’historiens se dérobent à cette éthique.

Justement, dans Au pays perdu Norbert Czarny montre la façon dont certaines personnalités publiques qui se réclament de l’humanisme oublient cette doctrine dès qu’il s’agit des juifs, notamment de ceux qui habitent en Israël, pays refuge pour les survivants et rescapés de la Shoah, dont beaucoup n’avaient plus d’endroits où aller après la Deuxième Guerre Mondiale…

Annette Wieviorka : Pour les juifs de France, il n’y a pas eu de problème de retour après le retour des camps. Ils ont tous choisi d’être rapatriés en France et la plupart d’entre eux sont restés. Mais pour les juifs des pays de l’est comme la Pologne, les choses ont été plus compliquées pour ceux qui ont survécus. Lorsqu’ils sont rentrés, une si infime minorité – beaucoup d’entre eux ont été agressés et assassinés. Il y a eu notamment un pogrom en Pologne, dans la ville de Kielce en 1946, soit peu de temps après la Shoah, où trois millions de juifs polonais avaient pourtant péri. Donc pour ceux-là, il n’y avait plus de possibilité de retourner chez eux. Chez eux, c’étaient des cimetières et ils n’y étaient pas les bienvenus. Pour beaucoup d’entre eux, le pays refuge a été la Palestine dont une partie est devenu Israël en 1948.

C’est ce qui explique aussi le traumatisme de la société israélienne depuis le 7 octobre. Dans les kibboutzims qui ont été attaqués, il y avait des gens très âgés qui étaient eux-mêmes des survivants de la Shoah, et qui ont vu pour la première fois des gens rentrer massivement dans le pays pour commettre des attentats terroristes contre les juifs. Le sentiment qu’ils ont ressenti, c’est qu’il n’y avait plus de pays refuge pour les Juifs.

Pourtant peu nombreux dans le monde…

Annette Wieviorka : Oui ! Qu’ils soient israéliens, français, américains ou d’autres nationalités, les Juifs sont extrêmement peu nombreux. Il y a quinze millions de Juifs dans le monde aujourd’hui. C’est un chiffre ridicule, dérisoire. C’est moins que la ville de Shanghai. Cela veut dire que la saignée de la Shoah a été telle que la population ne s’est pas reconstituée. C’est d’ailleurs un fait unique dans l’histoire de l’humanité : vous regardez n’importe quelle pyramide des âges, vous verrez que la population s’est reconstituée et a augmenté une ou deux générations après des pertes massives. La seule population qui ne s’est pas reconstituée, c’est la population juive.

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Toujours dans son livre, Norbert Czarny met en exergue l’essentialisation à laquelle sont confrontées les israéliens, souvent rattachés aux actions du gouvernement israélien…

Annette Wieviorka : En effet, Israël est le seul pays du monde pour lequel on ne fait pas de distinction entre le pays et les citoyens. Aujourd’hui, dans le monde, nous sommes nombreux à ne pas aimer Trump du fait de sa politique, mais on ne pointe jamais du doigt les américains. Nous sommes aussi nombreux à ne pas avoir de passion pour Poutine, mais on ne pointe jamais du doigt les Russes. Il n’y a que pour Israël où l’ont tient tout le monde pour responsables des actions du gouvernement. Alors que c’est une société mélangée comme le montre si bien Norbert Czarny dans Au pays perdu. Certes, il y a des vrais fascistes comme Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, mais il y a aussi des partisans de paix comme David Grossman ou Dror Mishani, qui défendent ardemment la cause palestinienne. Même dans les kibboutzims où les attaques terroristes ont été commises, la plupart des victimes étaient des militants de la paix qui défendaient les droits des palestiniens.

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Comment qualifierez-vous ce texte de Norbert Czarny ?

Annette Wieviorka : Au pays perdu de Norbert Czarny est un récit sensible et émouvant qui raconte l’état d’un pays qui fait partie de lui. C’est aussi un texte d’une grande dimension littéraire qui, par moments, m’a rappelé Choses vues de Victor Hugo.

Quel regard portez-vous sur la démarche de Norbert Czarny qui choisit de recourir à l’écrit pour raconter l’état de la société israélienne ?

Annette Wieviorka : D’abord, c’est parce que Norbert Czarny fait partie de ces gens qui vivent dans l’écrit. Il a recours à l’écrit parce que c’est lui, c’est sa vie. C’est un homme qui lit et qui écrit depuis longtemps. Ensuite, c’est parce que, comme moi et beaucoup d’autres, il fait partie d’une génération qui croit à l’écrit et qui se désole de voir le poids de celui-ci diminuer auprès des jeunes générations. Le fait qu’il y ait recours dans un tel contexte est donc une forme de résistance qu’on ne peut que saluer.

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