Romain Dutter, médiateur culturel et scénariste de bandes dessinées : « Mon travail est profondément humain, honnête et engagé »

En seulement trois albums, Romain Dutter s’est imposé comme l’une des voix les plus fascinantes de la bande dessinée documentaire, du fait de son positionnement et de la diversité des sujets explorés dans son œuvre, qu’il présente avec alacrité à la revue Hans & Sándor. Entretien.

Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?

Romain Dutter : J’ai d’abord fait des études de médiation culturelle. Ensuite, à vingt-trois ans, je suis parti en Amérique latine pendant un an et demi pour travailler dans une maison de culture, car je ressentais le besoin d’arrêter momentanément les études pour vivre d’autres expériences ailleurs. Lorsque je suis revenu en France, j’ai repris mes études en me spécialisant cette fois-ci dans le domaine de la coopération internationale. Quand j’ai eu mon diplôme, j’ai failli travailler dans une association de solidarité internationale, mais ayant un profil plus socio-culturel, j’y ai renoncé pour retourner en Amérique latine. Là-bas, j’ai eu l’occasion de travailler autour de la culture avec des communautés paysannes en Bolivie, des communautés carcérales en Honduras, etc. Ce sont des expériences qui ont été très importantes dans mon parcours. Elles m’ont permis de penser le monde différemment, de nuancer mes points de vue et mes opinions qui étaient parfois tranchées sur certains sujets.

À mon retour définitif en France, en 2008, j’ai eu un poste de coordinateur culturel dans une prison, à Fresnes. J’ai occupé ce poste durant dix. C’est une période durant laquelle j’ai souvent ressenti le besoin de poser des mots sur cette expérience, de raconter autrement le milieu carcéral pour contrecarrer certains discours politiques non nuancés qui, à mon sens, étaient trop présents dans la sphère publique.

Justement, dans Symphonie Carcérale, le portrait que vous esquissez de ces gens en prison est tout sauf misérabiliste et sensationnaliste. Beaucoup essaient d’ailleurs d’accéder à quelque chose de mélioratif à travers la culture…

Romain Dutter : C’était clairement mon intention. Pourtant, figurez-vous que même aujourd’hui, il y a encore des gens qui me disent que j’aurais dû publier quelque chose de plus croustillant sur la prison afin de vendre davantage que les 3000 exemplaires vendus. Je réponds toujours de la même manière : « Non, cela ne m’intéresse pas ! ». Mon but, c’était de raconter ce que j’ai vécu pendant dix ans au sein de la prison avec ces personnes, qui sont des êtres humains comme nous, mais qui se sont retrouvés là-bas suite à différents parcours de vie. Être en prison ne leur enlève pas leur humanité. Parmi ces gens, beaucoup sont porteurs de savoirs et de réflexions, mais aussi de rêves et d’espoir. C’est ce que je voulais montrer. On ne sait jamais ce qui peut nous arriver suite à des échecs ou des parcours de vie difficile. Peut-être que si moi-même, je n’avais pas eu l’éducation que j’ai eue, baigné dans la culture, j’aurais pu basculer dans des choses pas cool…

À votre avis, pourquoi la société accorde rarement une deuxième chance aux personnes qui sortent de prison ?

Romain Dutter : C’est une question très complexe qui touche directement à celle de la réinsertion, voire de l’insertion. Comment se réinsérer dans une société où on n’a jamais été inséré ? C’est un peu le problème que rencontrent beaucoup de personnes qui sont en prison. Ce sont des personnes qui n’ont pas tous eu accès aux mêmes opportunités que le reste de la société. Les réinsérer alors qu’ils souffrent déjà de multiples handicaps est très difficilement réalisable, même si des exceptions existent. Dans une société parfaite, l’idéal serait d’abord de mettre en place beaucoup de choses avant la prison.

Vous parliez d’intentions tout à l’heure, en avez-vous à chaque ouvrage ?

Romain Dutter : Oui, il y a toujours une intention derrière chacun de mes projets. Par exemple, dans Le jour d’avant, je voulais représenter autrement le monde ouvrier de la France des années soixante-dix. Pour beaucoup de mineurs, c’était une période compliquée, voire la fin d’une époque, mais il y avait chez eux une fierté, une dignité que j’ai voulu mettre en avant. Car même si le quotidien était dur, ces personnes-là se sentaient intégrés dans la société. Ils représentaient quelque chose, étaient fiers de leur boulot, et surtout étaient traitées par les gens avec davantage de respect.

Les différents livres qui forment l’ossature de votre œuvre ont en commun de mettre en scène la vie de petites gens, souvent désœuvrées socialement. Pourquoi ?

Romain Dutter : Il y a deux choses qui forment l’ossature de mes trois livres. La première chose consiste à donner la parole à des petites gens qui n’ont pas toujours accès à la parole, qui n’ont pas toujours voix au chapitre. Ces petites gens peuvent être des personnes enfermées en prison, des roumains marginalisés et discriminés quotidiennement à cause de clichés nauséabonds qu’on a tous entendus, des mineurs, ou simplement des gens issus de la classe ouvrière. Pendant longtemps, la classe ouvrière a été très importante en France. Mais aujourd’hui, elle ne représente plus grand-chose aux yeux des gens alors qu’elle existe encore. On ne les entend plus dans les médias, ni vraiment dans l’arène politique. Donc on a l’impression qu’il y a plus de gens qui travaillent dans les usines et mines. Je trouve super important de remettre ces gens au centre de l’échiquier politique, médiatique, culturel.

La deuxième chose, c’est cette volonté de parler de liberté et par extension d’enfermement. Ce sont deux thèmes récurrents qui reviennent fréquemment dans mes livres, mais que je n’avais pas forcément en tête au moment où je les écrivais. C’est lors d’un atelier en prison qu’on me l’a fait remarquer. J’ai rapidement trouvé que c’était vrai, car la Roumanie que je montre dans Goodbye Ceausescu est un pays qui est resté longtemps fermé, et qui a redécouvert une forme de liberté, aussi imparfaite soit-elle, le jour où le régime communiste est tombé.

De même dans Le jour d’avant, on voit que Michel, l’un des personnages âgés de 15 ans, se crée des histoires pour retrouver une certaine liberté mentalement. Ça, c’est quelque chose qui est commun à beaucoup de gens. Il est parfois simple de se raconter des histoires pour se rassurer, se libérer mentalement d’une réalité insoutenable et compliqué à accepter. Je suis moi-même très attaché à la liberté : que ce soit la mienne ou celle des autres. Au quotidien, j’essaye de tout faire pour limiter mes prisons. Le fait d’écrire aujourd’hui est une prolongation de cette liberté, car l’écriture est l’une des formes artistiques les plus libres possibles.

Je me suis d’abord construit non pas avec des écrivains ou des penseurs célèbres, mais avec les écritures du milieu alternatif qui m’ont amené petit à petit à me saisir d’autres formes d’écriture telles que les témoignages ou le roman.

Romain Dutter

Quels sont les textes, autrices et auteurs qui vous ont permis de vous construire intellectuellement et humainement ?

Romain Dutter : Quand j’étais petit, je lisais beaucoup de BD puisque mes parents, connaissant ma passion pour le médium, m’en offraient régulièrement. Je lisais également des revues de foot. Mes premières émotions de lecteurs sont nées à la lecture de ces revues qui parlaient de l’actualité footballistique dans le monde, qu’elle soit amateure ou professionnelle. Ce sont des revues qui ont attisé ma curiosité, donné envie de m’intéresser aux joueurs, à leurs histoires, à leurs cultures ainsi qu’à leurs pays. Ensuite, il y a eu les fanzines que j’achetais lors des concerts punks et qui abordaient différents sujets de société. Ça peut paraître bizarre, mais ce sont vraiment des choses qui m’ont amené à m’intéresser à différentes réalités sociales, différentes thématiques, etc. Donc, je me suis d’abord construit non pas avec des écrivains ou des penseurs célèbres, mais avec les écritures du milieu alternatif qui m’ont amené petit à petit à me saisir d’autres formes d’écriture telles que les témoignages ou le roman.

S’agissant de roman, vous avez publié en 2024, Le jour d’avant, une adaptation du roman éponyme de Sorj Chalandon. Pourquoi ?

Romain Dutter : Après deux premiers romans graphiques qui étaient de la création, j’ai voulu me frotter à un autre exercice : l’adaptation d’un roman en bandes dessinées. Alors, je me suis mis à la recherche d’un livre à adapter et suis tombé sur ce livre de Sorj Chalandon qui a été une claque littéraire.
Dès la fin de la lecture, je l’ai contacté pour savoir si le livre était libre de droits ou non. Lorsqu’il m’a répondu qu’il l’était, j’ai prévenu mon éditeur pour acquérir les droits. Ensuite, j’ai commencé à travailler dessus avec l’intention de garder son style intact, de rester fidèle à l’œuvre originale au maximum parce que les mots de Sorj Chalandon m’ont semblé très forts, très bouleversants tout en ayant une dimension cinématographique, qui m’a facilité la construction du storyboard. Avec le dessinateur, nous avons aussi fait un gros travail documentaire sur le terrain. Plusieurs fois, nous nous sommes rendus dans le nord de la France pour rencontrer des personnes pouvant nous renseigner. On a notamment rencontré d’anciens mineurs, qui nous ont guidés et conseillés. Ainsi, sur place, nous avons pris des photos, réalisé des croquis, des interviews, etc. Ce travail de documentation nous a permis de mieux nous informer sur ce territoire, ces gens, leur histoire, qui n’est pas la nôtre, mais qu’on voulait retranscrire avec le maximum de respect.

Le travail que nous faisons dans nos livres est un travail journalistique. Pour des questions de confiance avec le lecteur, on ne peut pas raconter n’importe quoi, surtout sur de vie des gens…

Romain Dutter

Comment analysez-vous cette exigence de vérité qui semble fondamentale dans votre travail ?

Romain Dutter : Je dirais même que c’est aussi une exigence de fidélité et de sérieux. Elle me tient à cœur car d’une certaine manière, le travail que nous faisons dans nos livres est un travail journalistique. Pour des questions de confiance avec le lecteur, on ne peut pas raconter n’importe quoi, surtout sur de vie des gens, ça n’aurait pas de sens dans une BD documentaire.

Quels termes emploierez-vous pour qualifier votre travail et votre style ?

Romain Dutter : Mon travail est profondément humain, honnête et engagé. Mon style aussi.

Dans vos livres, vous avez une utilisation parcimonieuse et adéquate de la langue française. Quelle relation entretenez-vous avec les langues que vous parlez ?

Romain Dutter : J’adore les langues ! En plus du français, je parle l’espagnol et l’anglais. Je me débrouille un peu en italien et en russe. J’aimerais avoir davantage de temps pour en apprendre d’autres, car les langues donnent accès à tout un monde. Ce sont elles qui m’ont donné envie de lire des textes historiques et politiques pour comprendre des sociétés dont je connaissais peu l’histoire. J’ai aussi visité plein d’endroits par amour pour la musicalité des langues que j’avais apprises ou écoutées en ligne.

Les langues peuvent-elles conserver toute leur dimension auratique à l’heure de la globalisation culturelle ?

Romain Dutter : C’est un vaste sujet car il y a effectivement plein de langues et dialectes qui meurent. C’est pareil pour certains accents. Je ressens une tristesse absolue de voir des pans entiers de certaines cultures disparaitre lorsque des langues, dialectes et accents meurent.

Depuis l’avènement des intelligences artificielles, une grande partie du monde de la culture s’inquiète de la disparition progressive de leurs métiers ou de l’amoindrissement des collaborations avec les éditeurs. Une réaction ?

Romain Dutter : Je crois profondément à l’être humain et à sa capacité à créer des choses plus originales que les machines. Certes, les IA impacteront des gens et des secteurs entiers, mais il y aura toujours une intelligence humaine largement supérieure aux intelligences artificielles.

Quelle est votre définition personnelle de la bande dessinée ?

Romain Dutter : C’est de la littérature.

Que peut-elle dans la société ?

Romain Dutter : D’abord, elle permet de créer des rencontres. Ensuite, grâce aux histoires auxquelles nous accédons en tant que lecteurs, elle permet d’apprendre à se connaître dans ce monde de plus en plus compliqué. La bande dessinée m’a beaucoup apporté, transformé. C’est certainement le cas pour beaucoup de lecteurs.

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La culture est-elle un vecteur de changement, de transformation ?

Romain Dutter : Bien sûr, je l’ai vécu personnellement. Je ne viens pas d’un milieu social ou culturel favorisé, mais mes parents m’ont toujours incité à fréquenter des lieux culturels, à m’intéresser à différentes expressions artistiques. Ce sont des choses qui m’ont changé profondément. La preuve en est que j’ai été musicien et entrepris des études de médiation culturelle lorsque j’étais jeune. Ce sont deux activités qui ont un rôle fondamental dans ma vie. La médiation culturelle m’a donné envie d’aller à la rencontre des gens, de travailler sur des projets, d’écrire avec mes modestes moyens. La musique m’a transformé, permit de penser le monde avec mes mots, de m’armer par rapport à la société, de revaloriser l’estime que j’avais de moi. Donc, oui, la culture change les gens. J’ai pu le voir en prison avec les gens auxquels j’ai travaillé. En Amérique latine aussi, où à la fin des ateliers, certains venaient vers moi pour me dire que l’activité culturelle à laquelle ils avaient participé leur avait donné envie de faire telle ou telle chose.

Les trois ouvrages que vous avez publiés ont tous été réalisés en collaboration avec différents dessinateurs. Comment travaille-t-on à quatre mains sur un livre de bandes dessinées ?

Romain Dutter : Vu que j’ai été jusqu’à présent à l’origine des projets de livres sur lesquels j’ai collaboré avec des dessinateurs, je me considère comme le directeur artistique. Cela me revient donc de guider un petit peu le dessinateur, même si je le consulte régulièrement dans chaque étape de la réalisation du livre. Concrètement, cela signifie que quand j’écris le scénario, j’essaie d’avoir quelque chose de très découpé, qui contient à la fois le texte narratif, les dialogues, les bulles, la description longue de la case, la manière dont j’envisage le dessin avec le personnage, etc. Ensuite, je le soumets au dessinateur pour qu’il me fasse des propositions. Une fois celles-ci transmises, nous échangeons jusqu’à ce qu’on aboutisse à quelque chose de pertinent. C’est un réel travail de collaboration.

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