Les attentats terroristes du 7 octobre 2023 et les heurts armés actuels à Gaza ont bouleversé abondamment de gens à travers le monde, surtout celles et ceux qui ont toujours souhaité et promu une coexistence pacifique entre les peuples israélien et palestinien. Grand homme de paix, le critique littéraire et écrivain Norbert Czarny figure parmi ceux-ci, d’où notre volonté de recueillir ses impressions sur ces événements adroitement abordés dans Au pays perdu, son dernier ouvrage publié aux Éditions La Pionnière. Entretien.
Trois ans après la parution de votre dernier ouvrage chez Arléa, vous êtes de retour avec Au pays perdu, texte bouleversant qui raconte l’état d’ébranlement de la société israélienne depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Quelle est la genèse de ce texte ?
Norbert Czarny : J’ai écrit ce texte sous forme de lettres adressées à des amis. C’était une simple correspondance, parce que j’aime écrire des lettres au stylo, sur papier, et que ces lettres me semblaient le meilleur moyen de décrire ce que je voyais en Israël. Je ne pensais pas un instant à une parution. D’abord parce que se fixer un tel but dénature l’écriture, lui ôte toute gratuité, toute spontanéité, et que je cherche d’abord à être sincère, à ne rien calculer.
Après avoir terminé la rédaction des lettres, je les ai tapées à l’ordinateur et organisées sous forme de texte, trouvant qu’il y avait quelque chose à partager avec des amis et proches. J’ai envoyé une première version de ce texte, très proche de ce qui a été édité, à différents destinataires qui m’ont dit que cela méritait publication. Un ami m’a proposé une revue, un autre m’a demandé s’il pouvait le transmettre à des amis, dont l’un est éditeur. Celui-ci a été convaincu par le texte, mais comme j’avais dit que je ne cherchais pas forcément à être publié, il a d’abord envisagé un hors commerce. Cela ne me convenait qu’à moitié. Offrir trente exemplaires à des amis, c’était un peu frustrant. Il a finalement décidé de le mettre dans le commerce.
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Comment s’est déroulée l’écriture de ce texte ?
Norbert Czarny : Comme je résidais chez ma mère à Holon, puis dans un village du désert de Néguev où habite mon neveu avec sa famille, j’ai écrit pendant les jours passés sur place. Dans le moment que nous vivions, nous étions pris dans un maelstrom, dans des émotions et impressions multiples et confuses. Donc, j’observais, j’écoutais. Et je racontais aux amis à qui j’écrivais ces lettres l’état d’ébranlement du pays depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023.
Qu’avez-vous ressenti après avoir découvert les attaques terroristes du 7 octobre ?

Norbert Czarny : Comme bien des gens, de l’horreur face à cet événement qui a été diversement nommée : certains ont parlé de pogrom, mais les historiens récusent ce terme et lui préfèrent celui de massacre. Mais son simple usage rappelle la Russie des tsars autant que la Shoah par balles ou les massacres dans les ghettos. C’est pourquoi j’ai aussi ressenti de l’horreur devant certaines réactions joyeuses, y compris chez certains « intellectuels ». Dès le 7 octobre, la douleur des civils israéliens a été invisibilisée, effacée. Je me rappelle notamment du message triomphal d’une historienne sur les réseaux sociaux qui saluait le combat de la résistance palestinienne, mais je préfère ne pas développer davantage. Lydie Salvayre, mon amie écrivaine, grande lectrice de Spinoza, qui m’a fait lire La Boétie, parle souvent de « passions tristes ». Le ressentiment en fait partie, la rancune aussi. Je les évite.
De quelle façon analysez-vous la résurgence de cette haine moins d’un siècle après la Shoah ?
Norbert Czarny : Comme Annette Wieviorka et d’autres historiens, je crois que c’est lié au fait que le temps a passé, que de nouvelles générations sont arrivées, dont certaines ignorent l’Histoire, ou confondent – volontairement ou pas – tous les crimes. Mon autre explication est que le tabou est levé. Des « Juifs » ont bombardé Gaza, le Liban, et ils commettent des crimes en Cisjordanie. Je mets des guillemets parce que je pense que le gouvernement israélien d’extrême-droite, et une partie de la population qui le suit sont ainsi confondus avec les victimes de la Shoah et leurs descendants dont je suis, alors que nous n’avons rien en commun. Je suis donc non seulement affligé par cette haine et cette essentialisation, mais aussi inquiet de voir tout un peuple associé à un homme et à ses zélateurs. Ce dernier qui est inculpé par la CPI, en procès dans son pays pour corruption, se sert des manifestations ou pétitions en Europe et ailleurs, pour dénoncer l’antisémitisme. Quant aux artistes et intellectuels israéliens, ils se retrouvent ainsi pris en étau entre leur Premier ministre qui les méprise et se sert d’eux pour dénoncer un mal qu’il a amplifié, et des simplistes ou fanatiques qui ne veulent rien savoir et surtout rien comprendre. En attendant, pas de romans traduits de l’hébreu depuis un certain temps.
Alors que de nombreuses figures de la littérature israélienne défendent ardemment les droits des Palestiniens, notamment celui d’avoir un État souverain. C’est le cas de Yeshayahou Leibowitz, d’Amos Oz, et de Dror Mishani que vous citez à de nombreuses reprises dans Au pays perdu…

Norbert Czarny : Leibowitz était un chimiste, talmudiste et philosophe arrivé à Jérusalem dans les années trente. Je le connais surtout pour ses déclarations en 1967, quand les Israéliens occupent la Cisjordanie et qu’il prévient contre le risque encouru (violence, humiliation, corruption, perte de la moralité du conquérant, etc.) Elie Barnavi dresse de lui un beau portrait dans son Dictionnaire amoureux d’Israël qui vient de paraitre chez Plon. Primo Levi, qui est un modèle d’écriture, a eu lui aussi les mêmes prises de position en 1982 quand Israël faisait la guerre au Liban et fermait les yeux sur les massacres à Sabra et Chatila. Il n’avait qu’une morale, et elle valait dans toutes les circonstances.
Amos Oz écrivait en homme engagé, lucide, courageux, déterminé et ai-je envie de dire, optimiste parce qu’il savait que les guerres ne peuvent éternellement durer. Les projets spartiates d’un certain gouvernant ont autant de sens que ceux du tsar actuellement au pouvoir à Moscou. Les peuples se lassent toujours du sang et du bruit des armes. Nombreux sont aujourd’hui les civils qui quittent Israël parce qu’ils sont fatigués de ce conflit qui dure depuis trop longtemps. Récemment, Nitzan Horowitz, militant du parti Les démocrates, qui se situe à gauche d’un échiquier politique très à droite, disait que les Israéliens étaient fatigués des alarmes, de la guerre perpétuelle. Si je me réfère à ce que me dit également ma sœur, c’est un bon résumé. Cette dernière va un peu plus loin : elle ne supporte plus de regarder les chaînes d’information en continu qui répètent tout le temps les mêmes choses ! La guerre, c’est l’outrance des propos, c’est le goût de l’hyperbole et des discours triomphalistes. Amos Oz avait très bien vu cela et l’avait écrit dans plusieurs de ses textes dont Les voix d’Israël (1983) et Chers fanatiques (2018).


Ajoutons du même Amos Oz Aidez-nous à divorcer, un essai publié en 2004 dans lequel il plaide pour une nette séparation grâce à des frontières entre israéliens et palestiniens. C’est-à-dire chacun chez soi avant de recommencer à s’approcher, à se parler, à s’accorder car la frontière permet de forger son identité, après quoi on peut établir des relations pacifiées. L’Europe l’a vécu et même si l’Orient est différent, voire compliqué, il peut et doit le vivre.
Dror Mishani est, quant à lui, un homme courageux, un héritier d’Amos Oz. Son livre Au ras du sol, journal d’un écrivain en temps de guerre lui vaut d’être isolé dans son pays. Un exemple est édifiant : il aimerait raconter sous forme documentaire l’assaut contre le commissariat de Sdérot par des terroristes du Hamas. Il voudrait, à l’instar d’Emmanuel Carrère dans V13, entrer dans la tête de ces assassins. Cette simple démarche qui permet de mieux comprendre ce qui s’est passé est semée d’embûches, à tous les niveaux. Et ce alors que l’un des principaux responsables de la catastrophe avec les services secrets et l’armée, celui qui dirige le pays, refuse une commission d’enquête indépendante.


Outre la lassitude et le désarroi face à la guerre, qu’avez-vous observé chez les personnes que vous avez côtoyées en Israël ?
Norbert Czarny : En règle générale, les personnes que je fréquente éprouvent le même désarroi, voire désespoir devant tout ce qui a été détruit, qui a disparu après le 7 octobre. Dans le désordre : les valeurs humanistes qui semblaient dominer en dépit de nombreux écarts : la Cour suprême israélienne protégeait parfois des Palestiniens ; le débat pacifique même s’il était animé : les ravages du populisme ont été amplifiés par la « gouvernance » de l’actuel et inoxydable Premier ministre ; Gaza, cité multimillénaire, carrefour du monde antique n’est plus que ruine ; les Israéliens comme les Palestiniens sont sous le choc et cela va durer longtemps avec tout ce que l’on devine derrière : montée des violences, suicides, etc. Et enfin, montée d’un antisémitisme sans fard, sans barrière, qui confond avec jubilation juifs et israéliens ou plutôt gouvernement israélien. Bref, tous les gens animés de haine s’en donnent à cœur joie, de toute part. Je partage ce constat avec des personnes qui connaissent et aiment Israël, comme Valérie Zenatti, Eva Ilouz et Annie Cohen-Solal. Mais quiconque raisonne, quiconque aime la nuance, la complexité et s’exprime avec modération partage ce constat. De même qu’une peste ou autre épidémie ne choisit pas ses victimes, une telle guerre ne choisit pas son camp : elle dévaste.
Une coexistence pacifique entre les peuples israélien et palestinien sera-t-elle possible après cette guerre ?
Norbert Czarny : Pour cela, il faudrait que la justice passe, que l’on entende tous les criminels, que l’on fasse le détail de tout ce qui s’est passé, du 7 octobre jusqu’à nos jours. J’aimerais que mon petit neveu de trois ans vive cela, en tant que juge, avocat ou procureur.
Comment qualifieriez-vous Au pays perdu ?
Norbert Czarny : Au pays perdu est un texte de deuil. Une déploration sur ce qui a disparu et ne reviendra pas. Je crains que ce pays né d’une espérance, ce pays qui aurait pu être une utopie, réconciliant deux peuples vivant sur une même terre, devienne une sorte de Sparte, comme l’a dit l’homme qui dirige encore pour quelques mois. Sparte c’est le contraire de la démocratie, c’est la guerre comme mode de fonctionnement, la haine de tous contre tous, c’est la destruction de l’État de droit et c’est le désespoir. Aucun avenir, juste le présent.
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Cette guerre marque-t-elle l’effondrement de l’utopie sioniste, la fin d’un état refuge pour les Juifs ?
Norbert Czarny : Israël n’a jamais été un lieu idyllique. Seulement une utopie à travers l’expérience du kibboutz et un creuset puisque plus de cent nationalités ou identités y cohabitaient. Une Yéménite pouvait épouser un Hongrois, un Mexicain une Libanaise. Mais les inégalités et injustices étaient nombreuses et les humiliations ne manquaient pas : les Marocains ont été envoyés dans des zones sans attrait au nord comme dans le désert, les Éthiopiens ont été considérés comme des primitifs, à éduquer. Je passe sur le reste, car peu reluisant.
Qu’espérez-vous avec ce texte ?
Norbert Czarny : J’espère qu’il sera diffusé, lu, aimé ou discuté, mais sans polémiques. Je ne supporterais pas de controverses ni d’arguties sur des détails. Avec ce texte, mon souhait était de montrer ce que je voyais et entendais sans jugement, ni parti-pris. Dans une telle tragédie, il n’y a que des victimes. À part bien sûr ceux qui tuent ou en donnent l’ordre. Vassili Grossman, dont les Carnets de guerre sont parus chez Calmann Levy, écrit dans Tout passe ces mots auxquels j’adhère complètement : «Il y a un seul châtiment pour le bourreau ! Il ne considère pas sa victime comme un être humain et, par le fait même, il cesse lui-même d’être un être humain, il tue l’homme en lui-même, il est son propre bourreau. Quant à sa victime, même si on la tue, elle reste à jamais un être humain. ». Sur le conflit israélo-palestinien, je pense que des hommes sont devenus leurs propres bourreaux. Aussi bien dans un camp que dans l’autre, malheureusement.
