Soundouss Chraïbi, autrice du roman “Le soleil se lève deux fois” : « L’une des forces de la littérature réside dans le fait qu’elle crée des liens à travers les récits qu’elle met en circulation »

Soundouss Chraïbi © Francesca Mantovani

« Le soleil se lève deux fois » figure parmi ces textes qui donnent le goût de la lecture, en raison du récit haletant et des personnages adroitement construits par l’autrice marocaine Soundouss Chraïbi, qui, dans un entretien accordé à Hans & Sándor, revient sur la genèse et les thématiques de son premier roman. Entretien.

Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?

Soundouss Chraïbi : Je suis née à Tanger, en 2000. C’est là que j’ai grandi avant de partir pour Paris en 2018, où j’ai entamé des études de littérature à la Sorbonne. Je suis diplômée aussi d’un master en politiques publiques culturelles, de Sciences Po Paris. Depuis plusieurs années, je tiens une rubrique littéraire dans l’hebdomadaire marocain TelQuel.

Pourquoi écrivez-vous ?

Soundouss Chraïbi : Parce que j’aime raconter des histoires, voir des personnages prendre vie et se déployer dans l’espace que renferme le roman. J’aime aussi l’émotion que suscite l’écriture, aussi bien en tant qu’autrice que lectrice. Les histoires que j’ai lues, au même titre que celles que j’ai envie d’écrire, m’accompagnent partout.

Comment écrivez-vous ?

Soundouss Chraïbi : J’écris essentiellement sur mon ordinateur. Je tiens aussi régulièrement un journal, et transporte souvent avec moi plusieurs carnets qui accompagnent mon métier de journaliste, et sur lesquels je me retrouve à prendre des notes éparses, des idées de projets. Comme, je suis une lectrice très active qui aime prendre des notes sur les romans que je lis, il m’est déjà arrivé que ces notes se transforment en paragraphe.

Avez-vous, néanmoins, un rituel d’écriture ? Procédez-vous à de la documentation avant d’entamer l’écriture d’un texte littéraire ?

Soundouss Chraïbi : Non, je n’ai pas de rituel. J’aime écrire à l’extérieur, dans les cafés surtout. Les regards, les visages, les voix et les gestes d’inconnus m’inspirent beaucoup. Je m’en imprègne. Le bruit ne m’incommode pas, et je n’ai pas nécessairement besoin de silence pour écrire. Pour mon premier roman, la question de la documentation ne s’est pas vraiment posée, dans la mesure où elle n’était pas fondamentale pour commencer l’écriture. Lorsque j’en ai ressenti le besoin, je suis partie à la recherche d’informations, mais cela s’est fait au fur et à mesure de l’écriture. Je pense par exemple à la médecin gynécologue Imane Khachani à Rabat, qui avait pris le temps de répondre à mes questions.

Vous avez récemment publié chez Gallimard Le soleil se lève deux fois, magnifique ouvrage qui raconte l’histoire d’une famille tangéroise fortement rattachée à leur maison. Quelle est la genèse de ce texte ?

Soundouss Chraïbi : J’avais 21 ans lorsque je me suis mis à écrire ce texte. Je savais, d’emblée, que j’avais envie de raconter une histoire intime portée par des personnages féminins. Je suis partie de la sororité, qui a été pour moi le véritable moteur de ce roman, en me demandant ce que l’on partage véritablement quand on est sœurs. Ce n’est que plus tard que je suis parvenue à trouver la voix de Layal, la narratrice du roman. J’ai voulu raconter à la fois la force et l’ambigüité d’une relation entre deux sœurs comme Malak et Faïza, mais aussi, à l’inverse, dans la condition de fille unique de Layal.

Cette famille tangéroise est guidée par Mama Abla, pétulante matriarche, dont vous racontez la trajectoire dans une société où de nombreuses injonctions pèsent encore sur les femmes, souvent contraintes de renoncer à leur projet d’avenir…

Soundouss Chraïbi : Je crois que la société apparaît finalement très peu dans ce roman. On ressent son poids, forcément, mais il n’est pas tant question des violences patriarcales de la société que de la façon dont les femmes composent avec ces violences et trouvent le moyen de se construire malgré tout. Mama Abla, par exemple, est une femme qui n’a pas fait d’études, qui s’est mariée très jeune et a passé l’essentiel de sa vie dans la sphère domestique à laquelle elle a été assignée en raison des normes sociales que vous évoquez. En revanche, dans sa maison, elle inverse les règles du jeu : elle en fait un lieu de pouvoir, et souvent même de domination, dont elle trace constamment les frontières.

Comment avez-vous construit les personnages de ce roman ?

Soundouss Chraïbi : Très tôt, j’ai su que ce roman, et la maison dans laquelle il se déroule, serait essentiellement habité par des femmes. C’est un parti pris que j’ai voulu assumer en créant des personnages féminins que j’ai voulus denses, nuancés, et écorchés à des endroits différents de leur intimité. J’ai tenté, autant que possible, de me méfier des archétypes. Je ne voulais pas, par exemple, que Mama Abla, la grand-mère, soit l’incarnation de la mère-courage qui souffre et se sacrifie pour sa famille. Leur donner de la complexité revenait à leur donner de la force, et à dépasser les simples rôles familiaux – la mère, la fille, la grand-mère… – auxquelles les femmes sont souvent assignées.

Je crois que les histoires nous traversent de façons très différentes en fonction de l’endroit intérieur où nous nous trouvons lorsqu’on les découvre

Soundouss Chraïbi

L’un des « personnages » les plus captivants de votre livre est la maison de cette famille, un lieu unique auquel les personnages tiennent énormément dans un environnement chambardé par l’uniformité architecturale…

Soundouss Chraïbi : La maison, c’est l’œuvre de la vie de Mama Abla. Lorsqu’elle meurt, c’est à travers ce lieu que se pose la question de sa mémoire et de ce qu’elle laisse derrière elle. Et bien qu’elle ne lui appartienne pas sur le papier, cette maison est son véritable héritage. La question de la survie de cette maison pose aussi celle de l’attachement aux lieux que nous traversons. Je pense que certains endroits nous habitent autant que nous les habitons. Au fil des années, ils se mettent à porter des parties de nous, deviennent le théâtre principal des souvenirs que nous invoquons. C’est comme que ça Layal, la narratrice et petite-fille de Mama Abla, conçoit cette maison dans laquelle elle a grandi : une partie d’elle-même dont elle s’apprête à être amputée. Et face à cette perte à venir, l’écriture et la possibilité de se raconter apparaissent comme un moyen de préservation.

Comment qualifierez-vous Le soleil se lève deux fois ?

Soundouss Chraïbi : Je ne pense pas qu’il m’appartienne aujourd’hui de le qualifier ou de le définir. Depuis la parution de ce roman, j’ai pu mesurer à quel point il résonne à des endroits différents chez les lecteurs dont il croise la route. Pour certains, c’est le deuil, pour d’autres c’est l’attachement aux lieux, pour d’autres encore le rapport à la maternité, le lien entre les sœurs… Je crois que les histoires nous traversent de façons très différentes en fonction de l’endroit intérieur où nous nous trouvons lorsqu’on les découvre.

Et votre travail littéraire ?

Soundouss Chraïbi : J’aime raconter des histoires. Je pense que l’essence même d’un roman peut être contenue dans une phrase aussi simple : raconter des histoires. Et j’aime le faire en partant d’émotions intimes, qui sont mon premier moteur d’écriture.

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Le soleil se lève deux fois s’ouvre avec une citation d’Elsa Morante en épigraphe. Est-ce une autrice que vous aimez ? Quels rôles a-t-elle joué dans votre parcours de lectrice et d’autrice ?

Soundouss Chraïbi : Elsa Morante est une immense romancière que j’admire énormément. Dans Mensonge et sortilège, le premier roman d’Elsa Morante dont est extraite la citation que vous évoquez, j’ai été particulièrement sensible au rapport de la narratrice, Elisa De Salvi, à ses souvenirs. Elle nous dit d’emblée qu’elle va raconter l’histoire de sa famille, mais que rien de tout cela n’est fiable. Et c’est tout là tout l’intérêt, puisque c’est dans cette « infiabilité » qu’émerge la fiction qui donne tout son élan à l’écriture et au roman.

Quels sont les autres textes, autrices et auteurs que vous aimez et pourquoi ? Vous ont-ils permis de vous construire intellectuellement et humainement ?

Soundouss Chraïbi : Bien sûr, et je pense d’ailleurs que je me suis tout autant construite avec les auteurs ou genres que j’apprécie moins. L’une de mes premières claques littéraires a été la lecture de Les liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos. Il y a ensuite eu l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, plus tard Elsa Morante que l’on vient d’évoquer, Toni Morrison, James Baldwin… Je suis aussi très admirative de Nancy Huston. La liste est assez longue…

Les histoires nous touchent, nous font ressentir des choses, et nous mettent en lien avec les autres. C’est un pouvoir qu’il ne faut pas sous-estimer…

Soundouss Chraïbi

Quelle est votre définition personnelle de la littérature ? Peut-elle toujours être mobilisée dans les combats actuels pour l’émancipation des femmes dans le monde ?

Soundouss Chraïbi : Je ne pense pas que le roman soit, fondamentalement, un lieu de plaidoyer, pas plus que je n’adhère à l’idée que la véritable littérature se devrait d’être d’abord militante. Je pense que la littérature existe par elle-même, et qu’elle peut constituer une visée à part entière. Cela dit, je crois que l’une des forces de la littérature réside dans le fait qu’elle crée des liens à travers les récits qu’elle met en circulation. Les histoires nous touchent, nous font ressentir des choses, et nous mettent en lien avec les autres. C’est un pouvoir qu’il ne faut pas sous-estimer, un pouvoir dans lequel je crois profondément et qui m’anime tous les jours. Cela dit, lorsqu’il s’agit de droits fondamentaux à arracher et de batailles législatives à gagner, comme c’est encore le cas dans la plupart des sociétés, la littérature ne peut pas se substituer au travail courageux et essentiel que fournissent les militantes qui se battent tous les jours pour les droits des femmes.

Avez-vous d’autres projets en perspective ?

Soundouss Chraïbi : Oui. J’ai vraiment hâte de pouvoir m’atteler à l’écriture d’un deuxième roman. Il y a des bribes que j’ai entamées avant même la parution de celui-ci. Je prends le temps de laisser l’ombre de ces nouveaux personnages s’installer en moi, je les observe et vois s’ils ne sont que de passage. Lorsque je constaterai qu’ils ont déposé leurs valises, même temporairement, je me mettrai à écrire.