Minh Tran Huy, autrice : « Avec un enfant sans histoire, j’ai essayé de poser des mots sur le silence de mon fils »

Minh Tran Huy © Astrid di Crollalanza

La littérature contemporaine française compte parmi ces représentants de belles figures qui, à chaque publication, s’inscrivent dans une tradition émérite tout en faisant preuve d’une inventivité formelle extraordinaire pour raconter puissamment le monde. Indéniablement, Minh Tran Huy est de celles-ci. Dans Un enfant sans histoire (récemment paru en livre de poche), la romancière, admirée par ses pairs pour son écriture « sensible (et) bouleversante », se pourvoit de mots justes pour retracer son quotidien de mère d’un enfant vivant dans le spectre de l’autisme, et les difficultés multifactorielles auxquelles elle a été confrontée dans la prise en charge médicale de ce dernier. Entretien avec Minh Tran Huy.

Pourquoi écrivez-vous ?

Minh Tran Huy : Je dis souvent que l’une des raisons pour lesquelles j’écris, c’est pour mettre des mots sur le silence, notamment celui de mes parents qui ont quitté le Vietnam au début des années soixante. Ils ont dit très peu de choses sur ce qui s’était passé là-bas et les raisons pour lesquelles ils avaient quitté leur pays. C’est vraiment plus tard que j’ai découvert que mon grand-père et mon arrière-grand-père avaient été tués, que mon père avait grandi dans une maison où rien n’était à lui et où il avait été recueilli un peu par charité avec ma grand-mère, que son enfance avait été pavée de deuils et finalement d’une forme d’exil. De la même façon, il y a eu du côté de ma mère toute une histoire à la fois tragique et romanesque avec un grand-père illettré, parti de rien, qui avait construit une sorte de petit empire avec notamment une plantation immense et une maison qu’il avait bâtie lui-même, mais qu’il incendiera quelques années plus tard pour ne pas avoir à le céder… Si j’écris, c’est pour raconter tout ce que, eux, n’ont pas pu raconter. Et comme je n’ai souvent que des fragments et des souvenirs qui par définition sont peu fiables et troubles, j’ai voulu les insérer dans mes livres pour essayer d’en faire quelque chose. Puisque je n’avais pas les moyens d’accéder à la réalité du passé, il fallait que je puisse la réimaginer, la refaçonner. D’une certaine façon, je dirai que tous les écrivains écrivent pour des raisons qui sont liées à une forme d’incommunicabilité. Ce sont des gens qui ont souvent eu du mal à établir un lien avec les autres. À un moment ou à un autre, ils ont été saisis d’un sentiment d’être un étranger, un exilé. Leur manière de renouer avec le monde, de recréer un lien qu’ils n’arrivaient pas forcément à établir dans la réalité a été d’écrire. Ça a été mon cas.

Diriez-vous qu’il y a derrière l’écriture « une vie éclaircie » ?

Minh Tran Huy : Oui. C’est-à-dire que les événements qui nous arrivent dans la vie sont chaotiques. Ils sont sans ordres et trois fois absurdes. En écrivant, on recompose un monde, on redonne un sens, un ordre aux événements. Il y a quelque chose dans cette entreprise qui nous permet de nous confronter à la vie, de l’éclaircir comme l’écrit Proust, de mieux la comprendre. J’ai aussi l’impression que quand j’écris, la version de moi qui ressort est une version au mieux parce que mes réactions sont réfléchies. Ce n’est pas comme dans la réalité où parfois face à certaines situations, on a des réactions moins glorieuses. L’écriture ne rend pas forcément toutes mes réactions glorieuses, mais en-tout-cas elles sont cohérentes et correspondent mieux à la personne que je suis, à la personne que je veux être profondément. L’écriture permet aussi d’exercer une forme de spiritualité. Hegel disait des sculpteurs qu’ils spiritualisaient la matière. Il y a quelque chose de cet ordre-là avec l’écriture : quand on écrit le réel, on le spiritualise. Parfois, cette spiritualisation peut être très violente, très dure, mais l’écriture nous permet d’imprimer notre marque sur cette matière qui nous échappe et qui est la vie.

Comment écrivez-vous ?

Minh Tran Huy : Je n’ai pas vraiment de rituel. Je suis plus efficace le matin parce que j’ai l’esprit plus frais et que j’aime écrire à ce moment de la journée.
Je peux écrire à près n’importe où à partir du moment où il y a de la musique. La musique est très importante : chaque livre que j’écris a une B. O. Je pense d’ailleurs que si je pouvais écrire ou composer de la musique pour parler directement à l’âme de ceux qui me lisent, c’est ce que je ferais, mais je n’ai pas ce talent. En revanche, tous mes livres sont composés, tous obéissent à des logiques de structure assez précises, même si on ne les voit pas forcément. Le fait d’écouter de la musique m’aide beaucoup à mettre en place ces structures. J’écris aussi très bien dans les chambres d’hôtel, sans doute parce que ce sont des lieux qui ne sont pas habités, et que je peux habiter facilement.

S’agissant de musique, pourrions-nous dire de votre œuvre qu’elle relève de la fugue ?

Minh Tran Huy : C’est vrai qu’il y a une logique de rimes et d’échos qui rythme chacun de mes livres et je dirais aussi chacun de mes livres les uns par rapport aux autres. C’est-à-dire que mes livres eux-mêmes ont des échos entre eux, des ponts entre eux et chacun est le contrepoint de l’autre. D’un livre à un autre, il y a un phénomène de reprise de certains éléments. Tous mes livres sont aussi des livres avec plusieurs voix, généralement deux. Dans La Princesse et le Pêcheur, il y a d’un côté un récit contemporain et de l’autre un conte vietnamien traditionnel qui a des échos avec le récit contemporain. Le récit contemporain est lui-même parsemé de contes traditionnels qui, à chaque fois, renvoient à un aspect des relations entre les personnages ou des relations des personnages avec leurs parents. Mon deuxième livre, La double vie d’Anna Song, est celui qui est évidemment le plus musical. C’est un livre dont la structure m’a été inspirée par les inventions à trois voix de Bach. Quand j’étais en classe musicale, j’avais été fortement impressionnée quand mon professeur nous avait fait écouter les inventions à trois voix. Il y avait une voix à la main gauche, une voix à la main droite, et une troisième voix qui est à la fois créée et masquée par ces deux voix, sans être tout à fait une addition de ces deux voix. J’ai beaucoup pensé à cette composition en écrivant La double vie d’Anna Song où il y a une voix qui livre à la première personne un récit, une vérité intime, personnelle et amoureuse. L’autre fil du livre est constitué d’articles de journaux qui racontent la même histoire, mais sous la forme d’une vérité médiatique et publique empreinte de scandales. Et à la fois créée et masquée par ces deux vérités, il y a une troisième voix qui apparaît à la fin, mais qui est là depuis le début. Cette voix est un peu un mix des deux, mais pas une addition.

Bach m’inspire énormément dans mon travail littéraire. C’est un compositeur que j’aime beaucoup. Ses constructions fuguées sont admirables. Évidemment, je n’ai pas l’audace de penser que j’écris comme Bach compose, mais j’aime bien tisser des fils et j’aime bien qu’il y ait des rimes entre les fils, des échos entre les fils. Dans Voyageur malgré lui, il y a le même procédé narratif. Le livre met en scène des trajectoires liées par l’exil, la frontière, le flou identitaire et les voyages impossibles aux XIXe, XXe, et XXIe siècles. Dans Les Inconsolés, mon quatrième livre, il y a à la fois une voix qui parle, qui est celle du personnage principal, puis une autre voix dont on sait peu de choses, mais qui reprend en partie certaines informations données par la première voix soit pour les critiquer, soit pour re-raconter l’histoire. C’est également un livre qui fait écho aux thématiques de mon premier roman : on retrouve les contes et l’exil. Dans l’un des chapitres, je me suis même amusée à raconter dans les histoires sentimentales vécues par la jeune fille, l’histoire de mon premier roman. À chaque fois, il y a donc des variations et des contrepoints. Même dans Un enfant sans histoire, le livre qui traite de l’autisme de mon fils, il y a un récit à deux voix avec tantôt des voix qui s’épousent et tantôt des voix qui s’opposent. Il y a aussi beaucoup d’éléments de rimes avec ces deux mères qui se battent pour leurs enfants et beaucoup d’éléments d’écarts avec le fait que l’un accède à la parole, à une trajectoire, à une histoire, l’autre reste muré dans le silence et n’a pas d’histoire au sens hollywoodien du terme.

Quelle est la genèse d’Un enfant sans histoire, ce livre publié en 2022 qui traite notamment de l’autisme de votre fils ?

Minh Tran Huy : Je parlais tout à l’heure de mon besoin d’écrire pour mettre des mots sur le silence de mes parents. Avec Un enfant sans histoire, j’ai essayé de poser des mots sur le silence de mon fils. Pas à sa place, mais à ses côtés puisque je ne peux pas parler pour lui. Je ne sais pas ce qu’il pense, ni comment il pense. D’ailleurs, je ne sais pas s’il pense en termes de mots, de sensations, d’images. Mais au moins, je peux me tenir près de lui, je peux mettre des mots sur ce que c’est que de me tenir près de lui et de tenter de le comprendre.

La narratrice du Voyageur malgré lui en collectant des sons fait symboliquement ce que je fais aussi : collecter des paroles pour ensuite créer quelque chose à partir d’un montage.

Minh Tran Huy

Ce livre est aussi celui d’un renoncement à votre double littéraire. Il permettra d’ailleurs à votre lectorat de mieux cerner votre histoire familiale et d’établir quelque lien entre certains de vos personnages et vous, notamment la jeune femme qui travaille à collecter des sons dans Voyageur malgré lui

Minh Tran Huy : Il est vrai que je déchire un peu le voile, même s’il y a toujours eu des ponts avec le réel. La narratrice du Voyageur malgré lui en collectant des sons fait symboliquement ce que je fais aussi : collecter des paroles pour ensuite créer quelque chose à partir d’un montage. Je pense d’ailleurs que tous mes livres renvoient à leur propre construction. Tous mes livres mettent en scène la manière dont on en vient à écrire le manuscrit que le lecteur lira. La princesse est le pêcheur, c’est ça. C’est à la fois l’initiation à l’amour, l’initiation au passé familial, mais surtout l’initiation à l’écriture. C’est ce qui se passe aussi dans La double vie d’Anna Song. À la fin, on se rend compte que ce que Paul, l’un des personnages, a écrit était littéralement un manuscrit, une fiction. Dans Voyageur malgré lui, il y a un petit peu la même chose avec la voix du père dont on découvre à la fin que celle-ci émanait d’une cassette que la jeune fille utilisait pour essayer de broder quelque chose. Dans Les Inconsolés, aussi, on a un certain nombre d’allusions à l’art et à l’écriture. Que ce soit à travers le château inachevé ou à travers le personnage qui fait des laques.

Quelle relation établissez-vous entre l’écriture et le laque ?

Minh Tran Huy : Le principe des laques, c’est de superposer différentes couches de peinture les unes derrière les autres en les laissant sécher pour aboutir à une lumière qu’on ne peut pas rendre par la photographie. L’une de mes relations qui en fait creuse à chaque fois ses réalisations pour incruster des choses. En le voyant, je me suis dit : « C’est une esthétique qui me correspond. Je fais pareil avec l’écriture. À chaque fois que j’écris un roman ou un récit, je creuse le silence soit de mes parents, soit de mon fils, soit d’un amour qui n’a pas abouti. ».

L’écriture est justement le médium que vous avez choisi pour retracer à la fois votre quotidien de mère d’un enfant vivant dans le spectre de l’autisme et les difficultés multifactorielles auxquelles vous avez été confrontée dans la prise en charge médicale de ce dernier…

Minh Tran Huy : Il faut savoir que la France a été condamnée six fois par le Conseil de l’Europe pour discrimination vis-à-vis des autistes. Ce n’est pas du tout quelque chose de neuf, mais c’est quelque chose qui mérite d’être répétée pour que les gens le sachent. C’est en partie liée à l’histoire du handicap ici. On a deux générations de retard par rapport à un mouvement général de désinstitutionnalisation qui a eu lieu dans plusieurs pays d’Europe, notamment du Nord, où par exemple les portes des établissements ont été ouvertes. Ça n’a pas toujours été le cas en France. Aujourd’hui, l’État essaie de le mettre en place, mais il y arrive difficilement. Pendant longtemps, les handicapés sont donc restés confinés au sein des IME.

Il y a aussi un problème de formation. Les médecins ne sont pas toujours formés à détecter des cas d’autisme alors que c’est très simple. C’est moi qui ai détecté l’autisme de mon fils. Je l’ai détecté seule grâce à Internet après avoir constaté qu’à dix-huit mois, il ne me pointait pas du doigt, ne me regardait pas dans les yeux, ne répondait pas à son prénom. Ça veut dire que les médecins auraient dû détecter qu’il y avait un problème, un souci de développement. Et comme il y a un manque de formations et que les informations ne circulent pas, ni les policiers, ni les enseignants ne sont formés pour détecter l’autisme, pour comprendre qu’il y a des gens qui raisonnent différemment, qui ont des réactions différentes et dont il ne faut pas avoir peur. Il ne s’agit pas de les accompagner au quotidien, mais juste de les comprendre au lieu de les attaquer au taser ou à autre chose.

Les formations prodiguées aux accompagnants et aux auxiliaires de vie scolaire ne sont, quant à elles, pas toujours actuelles. Parfois, elles datent de 50 ans et ne sont plus efficaces. Il y a un autre problème qui est évidemment le manque de place, le manque de structures à la fois pour les enfants et les parents épuisés qui ont besoin de se reposer, de dormir. En tant que parents, la première fois qu’on a pu se reposer, c’est lorsqu’on a envoyé Paul au sein du Silence des Justes, une association qui a inspiré le film Hors normes. Ça nous a coûté 5 000 €, mais pendant trois semaines, on a dormi, on s’est reposé alors que d’habitude, on ne dort pas. D’habitude, on se relaie, on fait comme on peut, tout en ayant un autre enfant, des obligations professionnelles, des formalités administratives considérables, une armada de personnes qui s’occupent de Paul…

L’écriture et la psychanalyse ont beaucoup à voir. La différence, c’est que dans un cas, c’est de l’art et dans l’autre, non. Mais sinon, il y a des processus communs : on livre une version du réel à laquelle on donne un sens.

Minh Tran huy

Ce livre montre aussi les discours psychanalysant auxquels vous avez été confronté avec votre fils. Comment les analysez-vous ?

Minh Tran Huy : La France est le pays qui a le plus de psychanalystes par nombre d’habitants au monde. Personnellement, la psychanalyse m’intéresse. L’écriture et la psychanalyse ont beaucoup à voir. La différence, c’est que dans un cas, c’est de l’art et dans l’autre, non. Mais sinon, il y a des processus communs : on livre une version du réel à laquelle on donne un sens. Dans le cas de la psychanalyse, c’est dans l’espoir d’avancer et de changer sa façon d’être, son identité. Tant mieux si certains y parviennent. Dans le cas de l’écriture, c’est pour créer de l’art. Par rapport à l’autisme, je ne pense pas que la psychanalyse soit d’un quelconque intérêt. Une aide psychologique pourrait être intéressante pour les parents qui vivent un gros choc, mais pas pour les autistes ou alors pour des autistes Asperger même si Temple Grandin, comme beaucoup d’autres autistes Asperger disent que ça ne leur a servi à rien. En revanche, pour des enfants comme Paul, il est aberrant d’avoir besoin d’orientation psychanalytique. C’est quelque chose qui est invalidé officiellement en France par la Haute Autorité de Santé depuis 2012, mais qui n’est pas systématiquement appliqué. C’est ce qui donne lieu à certaines situations malheureuses. Ça choque d’ailleurs beaucoup de gens de savoir qu’on m’a dit que mon enfant ne parlait pas parce que j’étais d’origine étrangère, que mes parents avaient été exilés, qu’il y avait beaucoup de souffrances au Vietnam et que tout ça, c’était transmué et avait créé un traumatisme chez mon enfant, qu’il fallait que je fasse une psychothérapie parent/bébé. Tout ça devant mon mari à côté à qui on n’a pas posé une seule question !

Dans Un enfant sans histoire, il est aussi question du faible taux de scolarisation des enfants autistes en France contrairement à d’autres pays comme l’Italie et États-Unis…

Minh Tran Huy : Oui, tout à fait. En France, il n’y a que 15 ou 20 % des enfants handicapés qui sont scolarisés tandis que dans les pays anglo-saxons, c’est 80 %. Ce taux atteint 100 % en Italie. Cette différence est liée au retard français dont je parlais tout à l’heure. Le fait qu’après-guerre, on a confié aux parents le fait de s’occuper de leurs enfants handicapés. Ensuite, on a créé des établissements qui pouvaient prendre soin de ces enfants. Mais quand il s’est agi d’ouvrir ces établissements, la France s’est fait tirer l’oreille. Je ne sais pas si c’est lié à quelque chose de structurel ou à une vision politique. Ce que je sais, c’est que l’école française est beaucoup plus compétitive que l’école italienne. Les parents sont préoccupés très tôt des performances et des résultats de leurs enfants. Ce n’est pas du tout le cas en Italie où il y a une autre vision de l’éducation, de l’instruction. Ça change évidemment la façon dont on accepte ou non les enfants autistes au sein des établissements scolaires.

Tout ceci est aussi une question d’éducation. Quand j’étais petite, je n’ai jamais vu d’enfant handicapé à l’école. Si j’en avais vu, j’aurais appris, je me serais habituée et j’aurais été moins choquée plus tard par le handicap. Quand on va dans les pays du Nord, on s’aperçoit que dans les rues, il y a énormément de déambulateurs et de papas avec des poussettes. Je le dis de façon un peu taquine, mais c’est vrai. En France, rien n’est bâti non plus pour les vieux. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de vieilles personnes, c’est qu’elles sont coincées dans leurs immeubles à Paris où elles ne peuvent pas sortir parce qu’essayer de prendre le métro avec une poussette ou un déambulateur serait le parcours du combattant. Cette façon de voir les choses, de ne prendre en compte que les valides, que ceux qui sont en pleine santé, en pleine forme, et qui n’ont aucun handicap est très caractéristique de notre société. C’est très frappant parce qu’évidemment, d’autres civilisations et d’autres sociétés n’ont pas cette conception des choses. Néanmoins, je pense que la France est très déterminée à changer, mais on ne va pas dire que ça se voit énormément.

Ma façon d’envisager le monde et de vivre est inséparable du fait que je puisse écrire. Comme tous les écrivains, je m’intéresse à ce qui est irracontable et à cet égard, mon fils Paul était l’exemple même de ce qui était irracontable.

Minh Tran Huy

Est-ce que vous avez la sensation d’être davantage apaisée depuis l’écriture et la publication de cet ouvrage ?

Minh Tran Huy : Je ne pense pas du tout que ce livre m’ait sauvée, guérie ou eu une action véritablement thérapeutique. Mais je pense que c’est une forme de consolation. Faute de mieux, j’ai écrit ce livre. Il valait mieux écrire ce livre que rien du tout. Et si jamais je ne l’ai pas écrit pour ça, mais qu’il peut changer quelque chose à la situation du handicap et des autistes en France, ce serait tant mieux. Je n’ai pas le tempérament ni d’une leader ni d’une porte-parole, mais si jamais des gens investissent le livre et changent les choses, j’en serais évidemment très heureuse, même si encore une fois, je ne l’ai pas écrit pour cela. Je l’ai écrit pour des raisons très intimes et très personnelles. Ma façon d’envisager le monde et de vivre est inséparable du fait que je puisse écrire. Comme tous les écrivains, je m’intéresse à ce qui est irracontable et à cet égard, Paul était l’exemple même de ce qui était irracontable. Notre expérience relevait de ce qui était irracontable et j’ai voulu donner une forme à cela. Et de ce fait, j’ai écrit le livre que je voulais. Est-ce que c’est un bon livre ? Je ne le sais pas. Cela regarde les lecteurs et les critiques. Mais en tout cas, il a la structure, la cohérence et le ton que je voulais. Il m’appartient peut-être plus que les autres livres parce que c’est ma vie, c’est la vie de mes enfants et celle de mon mari qui sont mises en scène là-dedans.

J’ai des amis qui m’ont déjà dit que, parfois, écrire leur avait sauvé la vie. Je ne sais pas si je dirais un jour cela, mais c’est sûr que l’écriture amène une forme d’apaisement. Ça veut dire que ce livre ne changera pas quelque chose au fait que Paul ne dort pas. Ça ne changera rien au fait que Paul souffre. Ça ne changera pas le regard que les gens posent sur lui. Notre vie et notre quotidien seront toujours difficiles. Aucun livre au monde n’y changera quoi que ce soit. Et si jamais je devais sacrifier ce livre et tous mes autres livres sur un hôtel et faire en sorte que notre vie soit plus simple, je le ferais. Parce que je préférerais quand même avoir une vie avec mon fils. Une vie qui ne serait pas forcément idéale, mais qui serait moins dure, moins empreinte de souffrance, avec un avenir totalement différent. L’avenir est toujours incertain, mais là, il n’est pas très rose. Si jamais, je pouvais donner un avenir à mon fils, je donnerais tous les livres du monde pour cela parce qu’à la fin, c’est quand même la vie qui compte. Mais personne ne m’a proposé ce pacte. Il n’existe pas de diable avec qui je pourrais conclure ce genre de marché. La situation étant telle qu’elle est, je suis contente d’avoir écrit ce livre.

Le fait de pouvoir dire les choses rend parfois la douleur plus aiguë. Mais pour moi, c’est toujours mieux que de ne rien dire, de rester dans un silence aussi plombant, aussi assourdissant que celui-là.

Minh Tran Huy

Écrire ce livre a-t-il été éprouvant ?

Minh Tran Huy : C’était un livre très éprouvant à écrire parce que, évidemment, il a fallu revenir sur des moments difficiles. Le fait de pouvoir dire les choses rend parfois la douleur plus aiguë. Mais pour moi, c’est toujours mieux que de ne rien dire, de rester dans un silence aussi plombant, aussi assourdissant que celui-là. À chaque fois que je parlais de notre situation à des amis, j’avais toujours l’impression d’échouer à dire ce que je voulais. Avec le livre, j’y suis parvenue. J’ai dit ce que j’avais à dire sans pathos. Ce que je voulais éviter, c’était le pathos, le larmoyant, l’obscénité. Je voulais donner une forme, une perspective, un sens à cette histoire. Ne pas rester à la surface de l’anecdote, du témoignage. Ne pas dire : « Voilà mon histoire, vous voyez comme c’est dur. Lisez mon livre et aimez-moi, s’il vous plaît. » Ce n’était pas mon but. Je ne l’ai écrit ni pour être ni aimée ni pour être encensée comme quelqu’un de courageux. Je n’ai aucun courage particulier. Lorsqu’il y a des situations qui vous tombent dessus, il faut les porter. Ce n’est pas joyeux à faire, mais il faut le faire. Il n’y a aucun courage à cela puisqu’on n’a pas le choix. Ce qui est sûr, c’est que ça demande de l’endurance et j’ai l’impression que tout le monde n’a pas cette endurance. Je ne sais pas si je l’ai vraiment d’ailleurs. Il y a des moments qui continuent d’être très durs. Il y a toujours des chutes de tension, des pressions, des jours compliqués, mais on continue de faire le maximum à notre niveau. Je ne suis pas sûre que les autres parents fassent moins bien. Ils font tous le maximum avec les armes qu’ils ont à disposition. Il se trouve que moi, une de mes armes, et qui est une pauvre arme, c’est l’écriture.

Outre votre fils, le livre dresse également le portrait de Temple Grandin et celui d’autres enfants autistes. Un choix narratif qui permet d’entrevoir la diversité des profils existants derrière le terme « autiste ».

Minh Tran Huy : À travers ce livre, je voulais à la fois faire le portrait de l’autisme sévère avec Paulo, mon fils, et de l’autisme Asperger, avec Temple Grandin et montrer que finalement, c’est un spectre. Chaque enfant a ses particularités, sa sensorialité, sa sensibilité que ce soit à la lumière, au toucher, aux sons, qui seront différents de celles d’un autre. Sa façon de penser aussi, dont on finit par comprendre la logique une fois qu’on a réussi à établir un pont avec eux. L’idée, c’était aussi de s’interroger sur ce qu’est le vivant, ce qu’est l’être humain. C’est aussi pour ça que j’ai choisi Temple Grandin, parce qu’elle me permettait temporellement de créer une forme d’histoire de l’autisme, de faire une chronologie des découvertes, des progrès, de montrer aussi bien horizontalement que verticalement la diversité des autismes, et de m’interroger sur le vivant, sur ce qui nous différencie des animaux. Vu qu’elle est en contact avec les animaux, qu’elle est une spécialiste du bien-être animal, qu’elle a réfléchi à ce qui nous différencie d’eux, puisqu’elle avait beaucoup de points communs avec eux. En écrivant ce livre, j’ai évidemment pensé au Silence des bêtes – La philosophie à l’épreuve de l’animalité, l’essai d’Élisabeth de Fontenay, qui a publié également Gaspard de la nuit, une autobiographie de son frère autiste. Très tôt, l’autisme de celui-ci l’a orienté dans ses recherches à s’interroger sur ce que c’est que la vie, sur ce que signifie être vivant…

Pour moi, la question est aussi politique. Ce n’est pas pour rien que j’ai parlé de ce qu’a fait Hans Asperger aux autistes et du nazisme. Derrière l’idéologie et la vision nazies de la société et du monde, on met les gens dans des cases, dans des étiquettes, et si jamais ils ne s’adaptent pas, si jamais ils ne correspondent pas aux critères établis, ils sont tués. En France, ça n’a jamais été le cas. Mais on a mis les personnes dans des cases, on les a isolées. Encore aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on fasse quoi que ce soit pour s’adapter à eux. On ne peut pas dire que financièrement, médiatiquement, politiquement, socialement, on leur donne les moyens d’exister. Notre société, c’est une société de la performance. Comme on veut toujours être le meilleur, toujours avoir la meilleure image de soi, et que tout soit sur les réseaux sociaux, à la télé ou ailleurs, il faut toujours être performant. Aucune place n’est faite à la vulnérabilité, ou alors c’est une vulnérabilité mise en scène, ce qui est pire !

L’une des richesses de ce livre se situe également dans les références convoquées adroitement pour établir une histoire de l’autisme. Quelle place occupe la documentation dans votre travail littéraire ?

Minh Tran Huy : Par rapport à l’autisme, j’ai fait énormément de recherches : j’ai lu des livres, consulté des spécialistes, interviewé des auteurs ayant écrit sur le sujet, mais ce n’était pas pour écrire un livre. C’était pour Paulo, mon fils. La vie de Temple Grandin, je la connaissais déjà grâce à ses autobiographies que j’avais lues (Ma vie d’autiste et Penser en images) et au film de Mick Jackson que j’avais vu. J’ai simplement relu le livre de Oliver Sacks (Un anthropologue sur Mars) et celui de la mère de Temple Grandin en anglais (A Thorn in My Pocket).
Je ne dirais donc pas que le travail de recherche a été écrasant en ce qui concerne ce livre. C’est ma vie, je n’avais pas grand-chose à imaginer. Pour les autres, il y a eu un petit peu plus de documentation, mais ce n’est jamais écrasant. En revanche, le travail de rêverie et de fantasmagorie est très important. C’est ce qui donne le plus de peine, comme l’accouchement du premier jet. Écrire le premier jet, c’est horrible. C’est éprouvant. Quelle plaie !
Ce que j’aime dans l’écriture, c’est quand on n’a encore rien écrit, qu’on imagine le livre. C’est merveilleux, parce qu’évidemment, dans la tête, on se dit qu’on va écrire un chef d’œuvre. Malheureusement, dès qu’on pose la première phrase, on se rend compte que de cette première phrase au chef d’œuvre, il y a un million de kilomètres à courir dans un désert sans eau. Et là, on se dit « ça va être violent ! ».

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Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer en littératures ?

Minh Tran Huy : D’avoir de l’endurance. De lire aussi. Rares sont les gens qui se mettent à écrire sans avoir jamais lu. Il faut lire, travailler, mais surtout avoir de l’endurance.