Il y a un amour incommensurable de la bande dessinée chez Max Cabanes, qui ne peut qu’émouvoir tous ceux qui entretiennent quelque attrait pour ce médium. C’est mû par ce goût commun que la revue Hans & Sándor a souhaité recueillir ses impressions sur cet art, dont il est l’un des plus grands représentants en France. Entretien avec un artiste complet.
Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans l’écriture et l’illustration de bandes dessinées ?
Max Cabanes : Je n’avais pas prévu de devenir auteur et dessinateur de bandes dessinées, car mes projets de vie étaient orientés vers la sculpture et la peinture. Très tôt, j’ai été touché par la vie des peintres que j’aimais ainsi que par leurs œuvres. Je regardais toujours ce qu’ils faisaient dans les trois beaux livres que m’avait offerts mon père et dans lesquels j’ai puisé mes inspirations pour peindre mes premiers tableaux à douze ans. Donc, j’étais vraiment lancé sur les rails de la peinture.
Quelques années plus tard, je me retrouve à partager une grande maison à Wood Green, avec huit camarades, dont six Français et deux Écossais. L’un des Français qui était Breton, dessinait magnifiquement avec des plumes à l’anglaise. Un jour, après avoir bu plusieurs pintes de Guinness, ce dernier m’a proposé de rendre hommage à Lovecraft, que nous aimions tous les deux, à travers la peinture ou la bande dessinée. Bien que n’affectionnant pas le médium à l’époque, j’ai trouvé sa proposition enthousiasmante et généreuse puisque nous n’avions aucun projet d’édition. C’était purement un hommage de deux jeunes artistes naïfs à un auteur qu’ils aimaient bien. Mais très rapidement, j’ai compris que ce compatriote breton, qui aimait la Guinness plus que moi, ne serait pas d’une grande aide dans ce projet dont il était pourtant à l’origine. Je me suis donc résolu à travailler tout seul sur la bande dessinée. Lorsque je l’ai terminé, je l’ai présentée uniquement à quelques camarades ayant un interêt et une curiosité pour l’œuvre fantastique et cauchemardesque de Lovecraft.


Deux années passent et je rentre en France. Peu de temps après mon retour, un ami natif de la même ville que moi, Béziers, me téléphone un jour pour me demander de le rejoindre à Paris où il venait d’ouvrir une agence de publicité. Je n’aimais pas du tout la publicité, qui me gênait d’un point de vue éthique, mais j’ai accepté sa proposition parce qu’elle représentait un moyen d’aller à Paris, de m’essayer un peu au dessin de manière professionnelle pour gagner ma vie. Dès mon arrivée à Paris, j’ai commencé à travailler avec ce dernier qui m’a présenté à différentes personnes lors de rencontres professionnelles ou des soirées qu’il organisait souvent au travail. Durant l’une de ces soirées, j’ai rencontré un gars de mon âge, qui arrondissait ses fins de mois en réalisant des bandes dessinées historiques pour différents éditeurs, dont Bayard. Celui-ci, qui avait découvert fortuitement la bande dessinée que j’avais faite en hommage à Lovecraft, m’a proposé d’organiser un rendez-vous avec le rédacteur en chef du journal Record pour lequel il travaillait également. Ce journal était un des fleurons des éditions Bayard pour la jeunesse, qui l’avait créé pour apporter aux ados des contenus inédits qu’on ne voyait pas pour eux dans la presse de l’époque. Les rédacteurs faisaient appel aux meilleurs illustrateurs de l’époque : Roland Topor, Etienne Delessert, Claire Bretécher, Binet qui n’avait pas encore réalisé sa série Les Bidochons.
Ce gars, devenu un ami, m’a obtenu un rendez-vous malgré mes protestations. Puisque ne voulant pas faire de carrière dans la bande dessinée, je lui avais répondu non et expliqué avoir réalisé ces planches pour rendre simplement hommage à un auteur que j’aimais. Mais il a insisté en me vantant les mérites du médium. Donc par politesse et par estime pour lui, je me suis rendu à ce rendez-vous et suis revenu avec ma première commande : deux pages de bandes dessinées sur un garçon qui servait de guide à des touristes venus visiter les lieux emblématiques de Paris. Pour réaliser ces deux pages, j’ai rédigé un scénario à la demande des rédacteurs en chef alors que je n’en avais jamais réalisé. Cette écriture m’a tellement enthousiasmé et contenté que j’ai eu envie de recommencer.
Qu’est-ce qui vous a contenté et enthousiasmé dans cet exercice ?
Max Cabanes : C’est d’abord le fait d’imaginer une histoire, d’écrire un scénario à partir de quelques indications. Ensuite, celui d’esquisser certains lieux et paysages emblématiques de Paris, que de nombreux peintres que j’aimais ou qui avaient suscité ma curiosité, avaient représentés splendidement.


Quelle fut l’étape d’après ?
Max Cabanes : Après le Journal Record, j’ai rejoint le Journal Pilote dont le rédacteur en chef était René Goscini, un homme fort agréable que j’admirais pour son travail et ses qualités humaines. Celui-ci avait accepté sur dossier mon entrée chez Pilote. Au bout de quelques mois de travail, je suis convoqué un matin par Pradal, le second de Goscinny, sans que je ne sache véritablement pourquoi. Alors que je m’attendais à un licenciement, ce dernier me dit être très content de mon travail et qu’avec René Goscinny, ils avaient décidé de me faire une proposition : je devais continuer à leur apporter des petites histoires de cinq à six pages sur des thèmes que je développerais, en essayant de tenir un cap précis, et de ne pas trop m’écarter pour gagner en force. En tant que débutant dans le métier, j’ai trouvé cette manière de m’accompagner très bienveillante alors j’ai acquiescé. À l’issue de cette entrevue, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de réaliser les histoires que je leur apportais pour trouver autre chose. Donc, j’ai passé trois mois sans rien leur livrer. Pendant ces trois mois, je passais mes journées et mes soirées à travailler. Je ne sortais que très peu afin de garder intacte ma concentration sur ce que j’avais à faire. À un moment donné, je me suis souvenu de mon enfance vers six à sept ans lorsque je passais des vacances solitaires dans une ferme viticole du sud de la France où j’étais accueilli par deux personnes âgées qui travaillaient la terre et la vigne. Moyennant finance, ces derniers me gardaient l’été et m’offraient le gîte et le couvert dans leur ferme, où j’étais le seul enfant.
Outre les paysages recouverts de vigne, l’aridité du climat et une esthétique proche de la rocaille, ce que j’avais conservé de ce lieu, c’étaient les animaux qui peuplaient la région et sur lesquels je fantasmais régulièrement pour échapper à mon ennui d’enfant. Je m’étais notamment constitué un petit bestiaire d’animaux sauvages que j’avais croisés la journée et dont je rêvais assez souvent la nuit…
Comme ce souvenir m’avait ému, je me suis demandé pourquoi je ne rendrais pas hommage à ces animaux, qui ont eu une part importante dans ma vie puisqu’ils avaient comblé une forme de vide intérieur et apaisé ma solitude d’enfant, donc je leur devais bien cela. Mon défi, c’était d’essayer de les représenter comme s’ils avaient autant d’importance, voire plus, que mes camarades humains. C’est ainsi qu’est née la série Les villages.


À quoi ressemblaient les premières planches de cette série ?
Max Cabanes : Les premières pages que j’avais esquissées à l’époque n’avaient rien à voir avec les villages tels qu’on les voit maintenant. Ce premier épisode de quelques pages, très autobiographique, avait été fait avec un dessin syncrétique, à mi-chemin entre la caricature et le réalisme.
Comment cette série a-t-elle été accueillie ?
Max Cabanes : Plutôt bien puisqu’elle a été publiée dans différentes revues dont Tousse-Bourrin, qui avait été créée par Loisel, Jean-Marc Laureau, Olivier Taffin, Serge Le Tendre et quelques autres dessinateurs que j’avais rejoints suite à leur demande. Après Tousse-Bourrin, qui allait s’arrêter pour des raisons économiques, j’ai rejoint Fluide Glacial, une filiale du groupe Dargaud, à la demande de Jean-Jacques Loup pour continuer la série là-bas. Mais lorsque quelques années plus tard, le groupe Dargaud a été racheté par le groupe Impair, je suis parti chez les Humanoïdes Associés avec une quarantaine d’auteurs, dont Enki Bilal et François Boucq, qui ne se sentaient plus à l’aise avec le positionnement éditorial de Dargaud.
Chez les Humanoïdes Associés, j’ai été accueilli par deux jeunes éditeurs que je trouvais très compétents et impressionnants avec des vues claires et précises sur le plan commercial. Malheureusement, ce qu’ils voulaient faire avec ma série Les villages ne me plaisait pas du tout. Ils avaient décidé de prendre l’option qui, pour moi, était la moins bonne pour un auteur et aussi pour un éditeur. Ils avaient toute une liste de desiderata, de choses qui ne leur convenaient pas et qu’il fallait modifier pour atteindre rapidement un succès commercial. Plus je les écoutais, plus je m’effondrais avec un goût de cendre dans la bouche. Je leur ai répondu que ce qu’ils me proposaient ne me convenait pas du tout et que je ne referai plus de création pour eux, car pour moi, les ventes, même si elles avaient leur importance, n’étaient que la cerise sur le gâteau. Ce n’était pas ce que je trouvais primordial dans la création. Au contraire, c’est quelque chose qui est totalement indépendant. Comme c’étaient des gens intelligents, ils m’ont dit que j’avais parfaitement raison, mais qu’ils ne changeraient pas d’avis. Là j’ai eu ma première leçon de la façon dont procédait un éditeur malin. C’est pour ça qu’au bout de quatre tomes, j’ai arrêté pendant longtemps la série Les villages. Ce n’était pas de gaieté de cœur, parce qu’en tant qu’auteur, ce que je souhaitais, c’était de passer toute ma carrière sur ma table à dessin pour réaliser cette série. C’était mon but. Je savais que j’avais beaucoup de choses à creuser dans cette espèce d’auto-analyse avec ces petits personnages.
Outre la série Les villages, vous avez construit une œuvre abondante, souvent en collaboration avec d’autres auteurs, dont Doug Headline. Comment travaille-t-on à plusieurs mains sur une bande dessinée ?

Max Cabanes : Le premier livre sur lequel j’ai collaboré avec Doug Headline est La princesse du sang. Ça s’est passé de façon très simple et presque spontanée. Doug Headline avait réalisé un tapuscrit en vue de faire une adaptation cinématographique du roman, mais un jour, il m’a contacté pour me proposer de me l’envoyer tel quel ou de le retravailler ensemble pour un projet d’adaptation en bandes dessinées. Puisque j’étais d’accord pour lire son tapuscrit en l’état, il me l’a envoyé. À l’issue de ma lecture, je lui ai expliqué que je voulais bien travailler d’après ce tapuscrit, que j’avais trouvé excellent. J’ai donc bénéficié de tout ce scénario réécrit, retravaillé et condensé par Doug Headline d’après le roman de son père. De temps à autre, il intervenait sur le scénario pour des questions d’ordre technique parce que, étant dans le domaine du cinéma, il est très érudit en matière de séquençage.
Lorsque le bouquin est sorti, je me suis rendu compte que mon dessin était un peu trop coercisé. Je m’étais terriblement retenu dans mon travail. En cherchant la cause, j’ai compris que ça venait du scénario de Doug Headline, qui était tellement millimétré, tellement précis et tellement bon que je ne voyais pas quelle part de moi-même, je pouvais y apporter. Il était du même avis lorsque je lui en ai parlé puisqu’un ami éditeur, lui avait dit qu’il avait trouvé que mon dessin, qui d’habitude était beaucoup plus enlevé, semblait dépourvu de cette qualité. Ce commentaire m’est resté comme un couteau dans le ventre. Après moultes réflexions, je lui ai dit que j’aimerais un jour retravailler le livre si l’occasion se présentait. La bonne occasion est arrivée puisque José-Louis Bocquet, notre éditeur de l’époque, a accepté, moyennant finance, que je repasse six mois à retravailler sur tout ce qui n’allait pas à mon goût dans la BD. Cela a abouti à la publication de la BD totalement revisitée, sous forme d’intégrale. C’était un soulagement et un bonheur. Depuis, on s’est mis d’accord avec Doug Headline pour que je reprenne seul le travail, mais sous son œil attentif. Cela me permet de travailler en toute liberté. Lui, il intervient uniquement lorsqu’il perçoit une gêne dans mon travail. Nous fonctionnons ainsi depuis Fatal et les retours sont positifs. Doug Headline a lui-même constaté que le travail était bien meilleur, plus ouvert, plus léger.


Que ce soit dans ces livres publiés en commun avec Doug Headline ou dans votre œuvre, vous portez toujours une très grande attention à l’architecture des lieux où se situe l’intrigue. Pourquoi ?
Max Cabanes : Le décor a autant d’importance que les personnages pour moi. Quand on regarde les œuvres architecturales et les paysages qu’elles composent, on a une idée très sensible de l’artiste qui les a créés et de ce qu’il a essayé de nous dire à travers cette architecture et qu’il n’a pas su dire avec des mots. Je m’explique : il y a quelque temps, j’ai lu dans la revue la recherche, un article scientifique très intéressant dont le titre était « Les ondes de forme ». Cet article expliquait que les formes, quelles qu’elles soient, avaient toujours une influence sur notre cerveau, notre cœur, notre âme, notre sensibilité. On ne peut pas faire abstraction de ça. Sinon, on ne considérerait pas l’architecture comme un art important. C’est pour cela qu’aujourd’hui dans de très nombreuses démocraties, on en vient de plus en plus à dire que tous les peuples devraient prendre part à la façon dont on devrait construire leur habitat, leur lieu de vie. Ça veut dire que l’architecture est l’un des arts les plus importants que nous ayons. Il nous est arrivé à tous de ressentir des sentiments et des émotions qu’on a du mal à décrire en passant devant un lieu. Pourtant, on ne voit personne, mais c’est comme si un être vivant nous parlait à ce moment-là et nous envoyait des ondes de compréhension de quelque chose qui a tendance à nous échapper. C’est pourquoi j’essaie de représenter au mieux dans mes livres les décors et l’architecture, en les disposant dans chaque image de manière à évoquer tout ce que je viens de décrire.

Quelles sont vos influences graphiques ?
Max Cabanes : C’est d’abord dans la peinture que je les ai trouvées, mais comme je n’avais aucun apprentissage, aucune culture graphique, je tombais en admiration devant à peu près n’importe quelle reproduction. Que ce soit d’une croûte illustrant une boîte de camembert, d’une toile originale peint par un artiste amateur ou devant la reproduction de chefs d’œuvres que je découvrais dans les rares livres de peintures que m’avait offerts mon père pour Noël. C’est d’ailleurs dans ceux-ci que j’ai découvert Monet, que je me suis mis à recopier, ainsi que Jan van Eyck et Maurice de Vlaminck dont j’affectionne beaucoup l’œuvre. Je suis toujours subjugué par Les chaumières de Vlaminck, une toile qui relève de l’expressionnisme, mais aussi d’une forme d’impressionnisme.
Comment dessinez-vous vos perspectives ?
Max Cabanes : Il y a eu plusieurs périodes de ma carrière où je me suis acheté quelques bouquins pour corriger un peu la façon dont je dessinais mes perspectives parce que, mine de rien, c’est très technique. De plus, il y a un minimum de respect à avoir pour la perspective lorsqu’on est dans le réalisme, car ça permet justement de mieux rendre compte de ces fameuses ondes de forme.
Qu’on retrouve chez Edward Hopper, le grand peintre américain que vous admirez…
Max Cabanes : Oui, Edward Hopper a tout compris de la façon dont il faut construire les perspectives pour mieux rendre compte des ondes de forme. Ses perspectives sont très justes, très respectueuses de la technique, mais ce qui s’en dégage est à l’opposé d’un dessin d’architecte. Ça tient en place, c’est posé, mais en même temps, c’est tout en sensibilité. Et, tout en pesant de leur poids dans les toiles, ses personnages sont ailleurs, ils sont évanescents. C’est pour ça qu’ils nous fascinent tous.


Vous avez en commun avec Edward Hopper d’avoir construit une œuvre dans laquelle de nombreux personnages entretiennent un attrait pour la littérature. La littérature a-t-elle joué un rôle dans votre construction humaine et intellectuelle ?
Max Cabanes : La lecture n’a jamais été pour moi une évasion, mais le cœur de la réalité. C’est pourquoi j’ai toujours aimé lire et découvrir des écrivains qui me permettent de mieux comprendre la vie. Mais, comme beaucoup d’auteurs de bandes dessinées, j’ai malheureusement peu de temps pour lire comme je le voudrais. Donc, dès que j’ai un moment, je lis. Par exemple, à chaque fois que je pars chez mon docteur, je prends deux bouquins avec moi pour les lire dans la salle d’attente. Ça m’apporte un tel plaisir que je me mets souvent à souhaiter que celui-ci ait du retard afin de lire plus longuement. Rires.
La littérature peut-elle encore quelque chose dans nos sociétés contemporaines ?
Max Cabanes : La littérature a encore plein de pouvoirs. Ce n’est pas fortuit si autant de photographes, de cinéastes et de peintres ont souvent mis en avant le livre ou représenté des gens en train de lire. Ils l’ont fait parce que la littérature permet de mieux comprendre le monde, de mieux vivre.


Est-ce cet amour de la littérature qui vous a conduit à adapter plusieurs romans de Jean-Patrick Manchette en bandes dessinées ?
Max Cabanes : Ce que je fais, ce n’est pas de l’adaptation, mais de « la traduction » pour la bonne raison que je ne peux me charger que du compagnonnage des auteurs que j’admire. Et lorsqu’on admire quelqu’un, on essaie de ne pas le tuer, de ne pas lui confisquer ses idées, de ne pas les enlever pour les remplacer par les nôtres. Au contraire, on essaie de rester avec l’admiration de l’enfant qu’on a été lorsqu’on l’a lu pour la première fois. Pourtant, même avec cette admiration, on n’arrive jamais à restituer totalement tout ce qui est présent dans une œuvre. Pourquoi donc, essaierais-je de changer encore l’ordre des séquences, des personnages ? Pour moi, c’est superfétatoire, c’est comme un alourdissement. Je trouve tout à fait suffisant de vouloir transmettre, naïvement, à d’autres lecteurs par le biais de la bande dessinée ce que j’ai ressenti en lisant le roman ou la nouvelle d’un auteur que j’admire.
Naïvement ?
Max Cabanes : Toujours. C’est le fait de se retrouver dans un état de fraîcheur chaque fois qu’on débute un projet. À ce moment-là, il ne faut surtout pas que j’utilise trop l’intellect, il ne faut pas que je me dise qu’il faut que j’aie un dessin différent de celui que j’ai eu dans les villages car je travaille sur un polar de Jean-Patrick Manchette. Il ne faut pas que ce soit une volonté. Dès qu’on parle de volonté, on frôle le stress, la coercition, il faut que ce soit instinctif, naïf, c’est le maître-mot. Il faut que la façon dont mon dessin interprétera Manchette s’impose d’elle-même, qu’elle coule comme une source naturelle. C’est aussi pour cela qu’il est aussi important de prendre son temps.


De ses débuts à aujourd’hui, le statut définitionnel de la bande dessinée n’a cessé d’évoluer. Si certains le considèrent comme un art appartenant au registre pictural, d’autres le lient à la littérature. De quel côté êtes-vous ?
Max Cabanes : Non, c’est de la bande dessinée. Je ne sais pas à quelle acception pensent ceux qui emploient ce terme de « roman graphique ». Moi, ça ne me convient pas du tout. Ce qui fait la richesse de la bande dessinée, c’est sa singularité, le fait qu’elle soit le mariage de plusieurs choses qui permettent un foisonnement de possibilités. On y trouve plein de choses dedans. Ce n’est d’ailleurs pas loin d’être comparable au cinéma. Il ne manque plus que ça bouge. Refuser l’appellation bande dessinée me semble être vraiment péjoratif. Ceux qui l’emploient ne se rendent pas compte qu’ils sont péjoratifs en voulant la faire revenir dans le flot de la littérature pour l’anoblir. C’est absurde car elle n’en a pas besoin.
Comment qualifierez-vous votre travail ?
Max Cabanes : Naïf et sauvage malgré une curiosité pour ceux qui sont plus intellectuels que moi. Curiosité motivée par le souhait d’y trouver des choses intéressantes pour m’accompagner dans mon travail.
Avez-vous d’autres projets en perspective ?
Max Cabanes : Oui, je n’ai pas assez d’une vie pour aller jusqu’au bout de ce que j’ai envie de faire. Mon vœu le plus cher est de pouvoir continuer à dessiner jusqu’à la fin de mes jours, voire de mourir sur ma table de dessin avec une planche et un crayon à la main…

