Vigie de la mémoire, Ruth Zylberman se consacre depuis plusieurs décades à la réalisation de films poignants, qui rappellent entre autres les grands moments de l’histoire juive dans le monde. C’est pourquoi la revue Hans & Sándor a jugé opportun de solliciter ses impressions sur Au pays perdu, grand texte sensible qui dévoile le bouleversement intense causé en Israël par les attaques terroristes du 7 octobre 2023 et les heurts armés actuels à Gaza. Entretien avec Ruth Zylberman.
Parmi vos dernières lectures figure Au pays perdu, ouvrage dans lequel Norbert Czarny documente l’état de la société israélienne après les attaques terroristes du 7 octobre 2023. Qu’avez-vous pensé de ce texte ?
Ruth Zylberman : C’est un texte dont j’aime beaucoup l’angle parce qu’il ne se paye pas de mots. C’est à hauteur des yeux et d’oreilles à une époque où les mots sont utilisés et brandis comme des drapeaux de haine. Norbert Czarny, lui, reste à ras de gens. Ce qui est aussi intéressant dans son texte, c’est qu’il y a à la fois le temps long de l’histoire du pays, et celui de ses parents avec de nombreuses anecdotes sur son père qui adorait se balader à Holon, plaisanter avec les boulangères lorsqu’il allait chercher du pain, etc. Il y a aussi le temps suspendu du 7 octobre, qui correspond au temps suspendu de sa propre mère vieillissante, proche de la fin. J’ai trouvé cette double temporalité très intéressante parce qu’elle est à hauteur d’humain.
En tant que documentariste et autrice, comment percevez-vous la démarche de Norbert Czarny, qui choisit de recourir à l’écrit pour dépeindre cet événement tragique ?
Ruth Zylberman : Le recours à des mots qui ne sont pas démembrés de leur sens, qui ne sonnent pas comme des crachats, est un travail que doit faire, en ce moment, tout écrivain et toute personne qui aime la langue pour mieux élucider le réel. Cette volonté d’élucidation du réel est très présente dans le texte de Norbert Czarny, qui décrit sans complaisance sa relation à Israël, qu’il a visité pour la première fois à douze ans.
Cette démarche d’élucidation du réel pour soi et les autres a-t-elle une dimension politique ?
Ruth Zylberman : Oui, parce que la politique n’est pas simplement une affaire de slogans, de grands discours et d’invectives mutuelles. Elle réside aussi dans la capacité de tout un chacun à restituer des intimités traversées par l’histoire. Ça, c’est très à l’œuvre dans Au pays perdu.
Quels sentiments avez-vous ressentis à la lecture du texte de Norbert Czarny ?
Ruth Zylberman : Norbert Czarny et moi n’avons pas le même âge, mais je me suis beaucoup identifiée au parcours psychique et émotionnel qui est le sien par rapport à Israël. Malgré une sorte d’affection ancienne pour le pays qu’il connaît bien, il porte en lui une tristesse, une révolte, une perte de repères par rapport à ce que celui-ci est devenu. C’est l’expression d’un éloignement, voire d’une rupture douloureuse.
Dans Au pays perdu, Norbert Czarny documente également le dévoilement de l’antisémitisme dès le 7 octobre 2023. Antisémitisme, qui s’accompagne d’une forme de relativisme, voire d’effacement de la mémoire de la Shoah. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Ruth Zylberman : Lors d’un échange que nous avons eu, il y a une dizaine d’années, l’écrivain Daniel Mendelssohn m’avait dit cette phrase à laquelle j’adhère complètement : « Dans trois cents ans, on parlera de la mémoire de la Shoah comme on parle de la sortie d’Égypte dans la Haggadah ». Ce sont des mots qui résonnent, déjà, fortement avec l’actualité, car le 7 octobre 2023 a effectivement marqué la fin d’un paradigme, la fin d’un moment très particulier de l’histoire qu’on pensait éternel, du fait des travaux de pédagogie menés au niveau des nations autour de la mémoire de la Shoah.
Comment préserver la mémoire de la Shoah dans un tel contexte ?
Ruth Zylberman : Je n’ai absolument aucune réponse à cette question parce qu’outre l’antisémitisme, il y a des questions de biologie puisque les derniers survivants de la Shoah disparaissent. Ce que je sais, en revanche, c’est que c’est à nous, les héritiers actifs, les héritiers dépositaires, qu’il revient de réfléchir individuellement et collectivement à cette question, car elle appelle une lutte particulière. Une lutte qui s’inscrit de façon plus générale dans la défense des démocraties libérales.
Au-delà de la montée de l’antisémitisme, les attaques terroristes du 7 octobre 2023 ont signifié chez beaucoup la perte d’un État-refuge pour les Juifs. Quel regard portez-vous sur cette inquiétude commune à tous ceux qui aiment Israël ?
Ruth Zylberman : C’est un constat que je partage. Que ce soit en Israël ou en diaspora, le 7 octobre a été un traumatisme, qui s’ajoute aux traumatismes collectifs internes à Israël et à la psyché juive. C’est à dire qu’il n’y pas de refuge, il n’en existe aucun pour les Juifs. C’est une situation qui conduit à une prise de responsabilité.
Laquelle ?
Ruth Zylberman : Une prise de responsabilité individuelle. C’est accepter une forme de perte et en tirer les conséquences, les conclusions. Ce n’est pas du tout à l’échelle de la politique internationale, ni des slogans et polarisations. La prise de responsabilité incombe à chacun et c’est ce que j’aime dans ce texte : avec ses mots, Norbert Czarny essaie de travailler autre chose.
Comment qualifierez-vous Au pays perdu de Norbert Czarny ?
Ruth Zylberman : Au pays perdu est un texte courageux dont la force réside dans la manière dont Norbert Czarny convoque l’intime et le collectif pour documenter un chemin psychique, politique et intellectuel qui conduit à sa perte le pays de l’utopie sioniste. Une utopie réalisée par une génération qui n’est plus et dont la disparition marque aussi la disparition d’un paradigme israélien.

