Le mois des fiertés est l’un de ces rares moments de l’année où de belles figures militantes et artistiques sont magnifiquement mises à l’honneur, en récompense de leurs combats pour l’égalité des droits, l’inclusion sociale et la visibilité des personnes LGBT+. C’est dans cet esprit que la revue Hans & Sándor met aujourd’hui en avant la photographe Léa Michaëlis, qui, dans sa dernière parution, octroie une visibilité seyante à différents couples lesbiens de France, de Belgique et de Suisse. Entretien avec Léa Michaëlis.
Vous avez récemment publié Sapphic Lovers et autres histoires d’amours lesbiennes, un livre de photographies qui invite à repenser le regard sur les représentations lesbiennes à travers une variété de profils. Comment cet ouvrage est-il né ?
Léa Michaëlis : Ce projet a germé dans ma tête le jour où mon ex-compagne m’a offert Eye to Eye ; Portraits of Lesbians de Joan E. Biren, un livre photo en noir et blanc sur des couples de lesbiennes vivant dans les années quatre-vingt aux États-Unis. C’est un livre dans lequel je me suis plongé énormément de fois, puisque j’avais trouvé les photos très belles. Néanmoins, je me suis dit qu’on avait besoin d’avoir ce genre de représentation en couleurs pour montrer les lesbiennes d’aujourd’hui, leurs références, leurs inspirations, leurs motivations à rester cachées ou à vivre ouvertement leur amour. J’ai alors lancé un appel à candidature à l’intention des couples lesbiens. Les seuls critères étaient que les couples acceptent d’être pris en photo et de répondre à un entretien, car il m’a semblé évident d’avoir un texte qui soutienne les images. Je ne voulais pas prendre uniquement les gens en photo sans qu’ils me donnent un petit peu accès à leur histoire. C’est pour cela que certaines photos prennent sens, car elles sont soutenues par le texte.
Avec Sapphic Lovers et autres histoires d’amours lesbiennes, vous vous emparez d’un genre artistique dans lequel les corps et couples lesbiens ont souvent été dépeints caricaturalement. Quel regard portez-vous sur ces représentations stéréotypées ?

Léa Michaëlis : Je suis mitigée sur le sujet parce que, par manque de représentation, la communauté LGBT a dû s’approprier des films, des livres, et des photos qui sont devenues des références malgré le male gaze des artistes qui les ont créees. Par exemple, au sein de la communauté lesbienne, il y a un vrai questionnement sur The L world. Pour les anciennes générations qui ont grandi avec cette série, c’est une référence à laquelle on ne touche pas. Pour les générations, comme la mienne, qui ont pu la découvrir récemment avec une pensée féministe, une pensée déconstruite et moins attachée émotionnellement à cette œuvre, il est impératif de faire un pas de côté pour la critiquer parce que, non seulement elle n’est pas du tout parfaite, mais en plus, elle est problématique à certains moments.
De même dans le cinéma, on constate qu’il y a eu beaucoup de mise en scène crasses de personnes lesbiennes dans des films, où tout tourne souvent autour d’un homme. Et lorsqu’il s’agit uniquement de lesbiennes, soit c’est un couple constitué de deux femmes très féminines qui sont montrées pour convenir au regard masculin, soit c’est un couple constitué d’une femme très féminine et d’une autre plus masculine, mais souvent caricaturée pour se moquer.
Dans la photo, qui est mon domaine, on a essentiellement des photos d’archives, en noir et blanc. Donc on manque cruellement d’images en couleur qui deviendront les archives de demain. C’est pour tout cela je voulais réaliser ce livre.


Outre la réalisation des photos en couleurs, la réussite de votre livre est corrélée à votre refus de toute sexualisation des corps et couples lesbiens…
Léa Michaëlis : C’était délibéré dès le début. Le seul couple qui pose avec peu de vêtements est un couple très à l’aise avec son corps et qui avait déjà posé pour des photos similaires. Mais, de manière globale, ce que je cherchais, c’était d’avoir des photos avec une douceur qui dit quelque chose de l’amour et de l’affection que se portent ces couples. C’est pour cela que tout le monde est habillé. Ça n’enlève rien à la profondeur de ce qu’elles racontent, ni à la puissance des images sur lesquelles elles apparaissent.
Comment le livre a-t-il été accueilli par votre lectorat et les couples représentés ?
Léa Michaëlis : Que ce soit sur les réseaux sociaux ou lors de rencontres en librairie, j’ai eu beaucoup de retours positifs et touchants de gens qui l’avaient lu et offert à des proches concernés, qui ignoraient des choses sur le sujet et qui se sont informés grâce au lexique mis à la fin du livre. En ce qui concerne les couples, j’ai toujours des liens avec certaines d’entre elles, qui sont devenues des références, des personnes à qui je me confie, des amies.


Quels sont les textes, auteurs et autrices que vous aimez et qui vous ont permis de vous construire intellectuellement et humainement ?
Léa Michaëlis : Avant et pendant l’élaboration du livre, j’ai beaucoup lu Lola Lafon, que j’apprécie. C’est une autrice très pudique qui choisit ses mots d’une telle façon qu’on passe souvent d’un sentiment plus calme à de la colère sans s’y attendre. On dirait qu’il y a en elle un feu qui brûle et qui ne s’éteint jamais, malgré sa douceur.
Comme beaucoup de féministes, ma première boussole intellectuelle a été Virginie Despentes. Je me souviendrai toujours du fait que quand j’ai lu King Kong théorie, j’en parlais à tout le monde, tous les jours. C’est un livre que je voulais mettre entre les mains de toutes celles que je croisais en me disant que ça leur permettrait d’ouvrir les yeux. C’était un besoin presque viscéral tant le livre m’avait remuée. J’aime aussi énormément Rebecca F. Kuang, Titou Lecoq, Pénélope Bagieu et Camila Sosa Villada, une autrice qui m’a beaucoup changée.
Que peut apporter l’art à la représentation des lesbiennes ?
Léa Michaëlis : Tout, à condition qu’on s’en empare, qu’on s’autorise à créer, à accepter de montrer notre art. Si on montre notre art, cela pourrait apporter beaucoup de choses. Pour ce faire, on a un réel besoin d’associations qui soutiennent nos projets, qui nous permettent de créer et de montrer notre art. Très honnêtement sans l’aide de La LIG (Le Fonds de dotation Lesbiennes d’Intérêt Général), qui fonctionne avec le financement des bénévoles, et de Hachette, mon projet n’aurait pas pu voir le jour. Je ne l’aurais pas réalisé parce qu’il aurait fallu m’endetter pour aller à la rencontre des différents couples en France, en Belgique et en Suisse. Donc ce qu’il faut, c’est de l’argent investi dans la culture pour aider les artistes, pour financer la création engagée, les nouvelles idées, les nouvelles plumes, les nouvelles voix. Tous ceux et toutes celles dont on a besoin pour faire évoluer les choses.

