Lucas Vallerie, auteur de bandes dessinées : « C’est la condition humaine qui m’intéresse et que j’essaie toujours d’aborder dans mes livres »

Lucas Vallerie © Droits réservés

Depuis la parution de sa première bande dessinée, Lucas Vallerie s’est forgé une admirable réputation auprès des lecteurs grâce à ses récits émouvants consacrés à celles et ceux qui ont moins de voix dans la société : les petites gens, les exilés, les exploités. Un humanisme que la revue Hans et Sándor se devait de saluer en le mettant à l’honneur. Entretien avec Lucas Vallerie.

Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?

Lucas Vallerie : J’ai fait des études à Supinfocom, une école d’animation à Valenciennes maintenant renommée Rubika. Ces études m’ont conduit à travailler dans le cinéma d’animation en 2D et en 3D à Paris et Bruxelles pendant une dizaine d’années. J’ai aussi été impliqué dans la réalisation des clips musicaux et publicitaires et des courts-métrages.

Comment êtes-vous devenu auteur et dessinateur de bandes dessinées ?

Lucas Vallerie : J’ai toujours voulu raconter des histoires à travers l’image. À mon arrivée à Paris, je me souviens avoir essayé de développer des projets personnels de dessins animés et de courts-métrages, que j’ai abandonnés à cause des difficultés rencontrées. Comme je commençais à me décourager, des personnes que je côtoyais m’ont dit ceci : « Mais tu devrais faire de la bande dessinée puisque tu as toujours dessiné des storyboards pour tes différents projets ». Ces mots ont été un déclic, donc j’ai commencé à dessiner et à publier mes dessins sur un blog. Peu de temps après, ma femme et moi avons déménagé à Bruxelles, où j’ai entamé véritablement mon apprentissage de la narration et des différents codes de la BD. Ensuite, j’ai essayé de vendre aux maisons d’édition des projets d’albums qui ont tous été refusés. Néanmoins, ces refus m’ont poussé à travailler davantage et à me remettre en question pour progresser.

Quelle fut l’étape d’après ?

Lucas Vallerie : Au retour d’un séjour de Martinique que nous aimions, ma femme et moi, puisque nous y avons grandi, j’ai eu envie de raconter sur mon blog l’histoire de la montagne Pelée et de son survivant Cyparis dont l’histoire était méconnue en Hexagone. J’ai commencé à me documenter sur lui et me suis rendu compte rapidement que son histoire pouvait intéresser un éditeur puisqu’il y avait de la matière pour faire un livre. J’en ai parlé à ma femme qui m’a encouragé à monter un dossier que j’ai envoyé à treize éditeurs. Sur ces treize éditeurs, douze ont refusé le dossier. Il ne restait que Vincent Henry de La boîte à bulles, dont j’attendais la réponse. Ce dernier a sollicité un dossier en format papier que je lui remis lors de notre rencontre au festival du Quai des Bulles de Saint-Malo. Il m’a envoyé un message d’acceptation du dossier peu de temps après alors que j’étais en route pour la Martinique, où je comptais m’installer à la suite de ces différents refus qui m’avaient découragé.

Le livre a-t-il été réalisé en Martinique ?

Lucas Vallerie : Oui, de 2013 à 2019. En parallèle, j’ai développé d’autres activités telles que l’édition de cartes postales illustrées, et des interventions en milieu scolaire et en milieu carcéral sur la bande dessinée. Lorsque celle-ci est sortie, elle a été très bien accueillie en Martinique, où elle est devenue un objet culturel.

Quelle est la genèse de Rescapé.e.s et Traversées, les deux livres qui ont succédé à Cyparis, le prisonnier de Saint-Pierre ?

Lucas Vallerie : Avant d’exister sous forme de BD, Rescapé.e.s était d’abord un travail de reportage. Je postais chaque jour sur les réseaux sociaux ce que je vivais à bord du Geo Barents, le bateau de Médecins sans frontières qui secourait les migrants en mer. C’est plus tard que c’est devenu un livre. Traversées est aussi né de cette expérience.

Comment vous êtes-vous trouvé à bord de ce navire de sauvetage de Médecins sans frontières ?

Lucas Vallerie : C’est Médecins sans frontières qui a fait appel à mon éditeur parce qu’ils voulaient amener un dessinateur à bord du Geo Barents, leur navire affrété en mer pour venir en aide aux naufragés. Comme je suis sensible à la question de l’exil, la proposition m’a intéressé. J’y ai vu un moyen de mettre mon métier au service d’une cause, d’apporter ma petite pierre à l’édifice.

Traversées est un livre dans lequel vous laissez aux migrants, la possibilité de raconter eux-mêmes leur récit de vie. Pourquoi ?

Lucas Vallerie : C’était un choix de départ. Quand Médecins sans frontières a fait à mon éditeur et moi, on a trouvé intéressant de procéder ainsi pour sortir du porte-parolat et laisser aux migrants la possibilité de raconter leur histoire. Donc, j’ai recueilli leurs témoignages pour façonner le livre.

Toujours dans Traversées, vous déconstruisez un certain nombre de discours sur les migrants en montrant différents récits de gens qui viennent en Europe pour fuir les persécutions.

Lucas Vallerie : C’est une démarche qui m’a paru nécessaire pour déconstruire les préjugés sur l’exil. Derrière le mot « migrant » employé à tort et à travers de nos jours, il y a beaucoup de poncifs alors que chaque parcours est différent. Je tenais à montrer cela dans les deux livres.

Outre les sujets traités, Rescapé.e.s et Traversées permettent d’entrevoir l’évolution de votre trait et de vos modes de narration…

Lucas Vallerie : Depuis mon premier livre, j’ai beaucoup travaillé sur la narration et le dessin pour avoir quelque chose de plus abouti. Aujourd’hui, je dirais que je travaille la narration avec la même rigueur que le dessin. Et toujours de façon à avoir une sorte de légèreté, un rythme tempéré, mesuré, qui ne tombe pas dans le pathos, même si les histoires que je montre dans les livres sont difficiles. Par exemple, sur le bateau de Médecins sans frontières, nous avons vécu plein de situations catastrophiques. Nous avons vu les gens passer de l’indignation à la colère, de la tristesse aux larmes, mais il y a aussi eu des moments de joie, de complicité, et d’entraide que je voulais absolument mettre en avant.

Comment qualifierez-vous votre travail ?

Lucas Vallerie : Humaniste. C’est la condition humaine qui m’intéresse et que j’essaie toujours d’aborder dans mes livres.

Et votre style ?

Lucas Vallerie : Semi-réaliste, naïf puisque toujours en mouvement et enfantin.

Enfantin ?

Lucas Vallerie : Oui, je suis un grand enfant. Je n’ai pas de problème à le dire. J’ai une forme de naïveté face au monde que j’essaie de garder intacte. C’est une naïveté qui me permet d’appréhender le monde différemment et de mettre du cœur et de la bonté dans tout ce que je fais. Peut-être suis-je atteint du syndrome de Peter Pan.

S’agissant de Peter Pan, est-ce un texte que vous aimez ?

Lucas Vallerie : J’ai d’abord vu le film d’animation de Disney. Ensuite, j’ai lu le texte et différentes adaptations de celui-ci. Tous m’ont marqué et donné le goût des histoires.

Quels sont les textes, auteurs et autrices qui vous ont permis de vous construire intellectuellement et humainement ?

Lucas Vallerie : En bandes dessinées, il y a Pinocchio de Winshluss, une vraie œuvre d’art que j’aime énormément. J’ai beaucoup lu Christophe Blain et Benjamin Flao, deux auteurs dont je trouve le trait extraordinaire. Le dernier m’a vraiment marqué pour la beauté de son trait, son rapport au dessin qu’il rend vivant, son éthique de travail et son côté humain. Il y a aussi Manu Larcenet, que j’apprécie : il parvient toujours à parler de sujets graves tout en ayant un trait naïf comme dans Le Combat ordinaire. En roman, je cite toujours 1984 de George Orwell, livre très impressionnant qui m’a marqué à différents moments de ma vie et l’œuvre de Paulo Coelho que je relis souvent. L’Alchimiste et Le Pèlerin de Compostelle sont ses beaux textes pour moi.

Un dernier mot sur la bande dessinée ? Que peut-elle ?

Lucas Vallerie : C’est un superbe outil. J’espère que les gens continueront de s’en emparer afin de l’utiliser dans les luttes sociales.

C’est-à-dire ?

Lucas Vallerie : C’est un outil qu’on utilise beaucoup aujourd’hui pour sensibiliser sur différents sujets tels que les droits des femmes, les droits des migrants, les questions climatiques, les questions liées à la liberté de pensée et d’expression, etc. Je l’utilise pour cela tout comme pour raconter des parcours de vie, faire rêver les gens, et transmettre l’histoire.

Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer en bandes dessinées ?

Lucas Vallerie : D’avoir du courage, de la patience, et surtout de ne jamais baisser les bras malgré les refus. Les refus sont toujours motivés par une raison. Il faut en avoir conscience pour avancer. Je conseille aussi à celles et ceux qui veulent se lancer dans la profession de réfléchir aux questions de subsistance, car il est très dur de dépendre de ce métier lorsqu’on est débutant. Enfin, je préconise à tous ceux qui veulent devenir auteur ou autrice de BD de lire autant qu’ils le peuvent. La lecture permet de se forger un imaginaire, un goût, et un regard critique souvent utile pour soi-même.

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