Romuald Giulivo, romancier et scénariste de bandes dessinées : « Mon travail littéraire est celui d’un maçon qui construit proprement des murs pour que les gens puissent s’appuyer dessus »

Romuald Guilivo © Droits réservés

Pour tous les férus de littérature fantastique et de science-fiction, Le dernier jour de Howard Phillips Lovecraft est le livre qu’il faut se procurer pour mieux comprendre la vie du célèbre auteur américain, dont la trajectoire est minutieusement dépeinte par Jakub Rebelka et Romuald Guilivo, que la revue Hans & Sándor a récemment sollicité pour un entretien.

Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?

Romuald Guilivo : Je suis architecte naval de formation. Durant cinq ans, j’ai travaillé dans le milieu de l’exploitation pétrolière offshore. Je m’occupais notamment de la certification des plateformes pétrolières. C’était un métier bien payé, mais qui ne me faisait pas rêver, car il supposait une exploitation massive des ressources de la planète ainsi que des populations. C’est pourquoi j’ai changé de voie lorsque l’écriture s’est imposée à moi.

Comment l’écriture s’est-elle imposée à vous ?

Romuald Guilivo : Elle s’est imposée à moi le jour où j’ai accompagné un camarade auteur dans un salon du livre pour passer du bon temps. Lors de ce salon, celui-ci m’a présenté à son éditrice qui m’a mis le pied à l’étrier parce qu’elle a senti une potentialité en moi que je n’avais pas senti. Peu de temps après, je me suis retrouvé avec un contrat pour écrire mon premier bouquin. Depuis, je ne fais qu’écrire. C’est la raison pour laquelle je dis que l’écriture s’est imposée à moi, qu’elle m’est tombée dessus. D’autant plus que je me suis mis à la lecture tardivement, vers seize ans. Avant, je ne lisais pas à cause d’un sentiment d’imposture lié à mon milieu social.

À quel milieu social apparteniez-vous ?

Romuald Guilivo : Je viens d’une famille pauvre d’immigrés italiens. Chez moi, il n’y avait pas trop de livres. Cela me faisait me dire que le livre et la culture n’étaient pas pour moi alors que j’étais un élève brillant. En revanche, j’ai développé très tôt une passion pour le cinéma qui a agrandi mon imaginaire.

Comment s’est passée votre découverte de la littérature ?

Romuald Guilivo : C’est grâce au jeu de rôle, une activité pratiquée au lycée grâce à mes professeurs, que je suis devenu lecteur en découvrant Lovecraft. Ce qui m’a séduit dans ses textes, c’est d’abord le fait que ce soit une littérature de transgression. Lorsqu’on est un fils de prolétaire immigré, c’est plus facile de découvrir la littérature à travers des textes de transgression qui ne sont pas du goût de l’élite, de la bourgeoisie. Ensuite, ce que j’ai aimé chez lui, c’est le lien qu’on arrive à créer avec ses personnages. Dans ses livres, les narrateurs sont souvent des aventuriers qui découvrent que derrière la réalité du monde se cache une autre réalité davantage impressionnante. L’adolescence étant une période où on aime découvrir des espèces de secrets dont on est le seul dépositaire, ses textes ne pouvaient que me plaire.

C’est un auteur qui a eu un rôle déterminant dans mon parcours, car il m’a fait lire puis fait découvrir d’autres auteurs et œuvres, plus ou moins proches de lui : Cocteau, Lautréamont, Nerval, Tolkien, Les Mille et une Nuits dont il était un grand lecteur, etc.

Quels autres textes, autrices et auteurs aimez-vous ?

Romuald Guilivo : J’aime beaucoup Crimes et Châtiment de Dostoïevski, que je l’ai lu en 2016. C’est un livre auquel je pense encore régulièrement. Dostoïevski a un humour et une finesse d’analyse exceptionnels que je retrouve également chez Proust. Je suis très touché par la musicalité de l’écriture de Victor Hugo. Lorsqu’on lit Les travailleurs de la mer, on entend le bruit de la mer, le bruit du ressac avec un rythme et une sorte de mouvement que j’apprécie. Je suis aussi un grand lecteur de Césaire, de Thomas Bernhard, et de Shakespeare dont les textes sont encore d’actualité. C’est un auteur qui a tout compris à la nature humaine, d’où l’intérêt éminent des poètes, des dramaturges, et des peintres pour son œuvre.

Comme les auteurs susnommés, la littérature est le médium que vous avez choisi pour donner vie à des récits et personnages prégnants. Pourquoi écrivez-vous ?

Romuald Guilivo : J’écris parce que c’est vital. Je vais moins bien lorsque je n’écris pas, en particulier du roman que j’aime pour le rythme, la musicalité, la profondeur, le rapport au temps et la narration qu’on parvient à construire sous différentes formes.

Pourtant, vous êtes aussi bédéiste et co-auteur d’un ouvrage saisissant publié chez 404 graphic (Le dernier jour de Howard Phillips Lovecraft). Comment cet ouvrage est-il né ?

Romuald Guilivo : C’était une volonté de revenir à mes premières lectures, mais sous un angle différent puisque partageant un atelier avec de nombreux auteurs de bandes dessinées, j’avais envie d’explorer les potentialités dudit médium.

Le dernier jour de Howard Phillips Lovecraft met en exergue le portrait d’un homme solitaire, torturé, qui attend avec équanimité ses derniers jours…

Romuald Guilivo : Oui, dans le livre, Lovecraft a besoin de faire la paix avec un certain nombre de démons intérieurs avant de s’en aller. Il y a une sorte d’universalité dans cet état parce que le moment venu, nous seront tous confrontés à cette introspection qu’il entreprend.

Ce récit des derniers jours de Howard Phillips Lovecraft est construit dans une langue magnifique empreinte de poésie et de symbolisme. Quel est votre rapport aux langues ?

Romuald Guilivo : J’aime beaucoup les langues. Lorsque j’étais ingénieur, j’utilisais régulièrement l’anglais lors d’échanges avec mes collègues et collaborateurs. Étant à moitié italien, je comprends et parle un peu l’italien. Je parle bien évidemment le français, que j’apprécie puisque c’est ma langue maternelle. En matière de langues, je dois avouer que je suis plutôt conservateur : je n’aime pas qu’on martyrise « mes langues », même si comme toute langue vivante, elles doivent évoluer.

J’ai toujours entretenu un rapport nostalgique à l’histoire de Paris. Il me suffit d’aller déjeuner à La Rotonde, au Select, et La croiserie des Lilas où ont déjeunés mes modèles littéraires pour avoir le sourire aux lèvres…

Romuald Guilivo

Outre le travail effectué sur la langue, Le dernier jour de Howard Phillips Lovecraft se lit bien en raison de vos choix narratifs. Vous mettez notamment en exergue la part violente dudit auteur, connu pour son racisme et son antisémitisme…

Romuald Guilivo : Comme le livre est aussi un récit d’introspection, c’est une part de sa personnalité que nous avons voulu aborder pour montrer sa complexité. En dehors de cela, c’était aussi pour montrer la part violente qu’il y a en chacun de nous. Nous vivons dans des sociétés où la part violente des êtres humains n’est plus prise en charge, contrairement aux sociétés tribales où elle l’était à travers le conte et la religion, que je ne promeus pas d’ailleurs.

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Quelles sont les choses qui se sont substituées au conte et à la religion ?

Romuald Guilivo : L’argent ! Il n’y a que l’argent qui compte aujourd’hui. Quand j’étais jeune, la façon de briller en société était de mettre en avant ses diplômes, sa culture, son poste dans les milieux un peu intellectuels. Aujourd’hui, la façon de briller, c’est d’avoir de l’argent. L’argent a pris une place importante partout, y compris dans les relations humaines. Même les villes ont été très transformées par l’argent. Dans les années quatre-vingt-dix, il m’arrivait de rentrer dans un bistro ou un bar le matin et d’y croiser l’électricien en train de prendre son petit-déjeuner, le jeune fêtard en train de boire du café pour se réveiller avant d’embaucher, et le cadre supérieur qui discutait au comptoir avec le responsable des lieux. Aujourd’hui, ces populations se croisent rarement dans le même lieu parce qu’elles n’ont plus le moyen d’habiter à Paris. De plus, ces bistrots, guinguettes et autres lieux de sociabilisation sont en train de disparaître sous l’effet de la gentrification. Ça m’attriste parce que ce sont des lieux chargés d’histoire culturelle.

Fréquentiez-vous ces lieux ?

Romuald Guilivo : Oui, car j’ai toujours entretenu un rapport nostalgique à l’histoire de Paris. Il me suffit d’aller déjeuner à La Rotonde, au Select, et La croiserie des Lilas où ont déjeuné mes modèles littéraires pour avoir le sourire aux lèvres parce que je sens leur présence. Mon Paris à moi, c’est ce Paris littéraire. C’est aussi le Paris bohème de Puccini. Parce que Paris ne compte que par la bohème. Or, il y a de moins en moins de bohémiens à Paris à cause de la gentrification.

Dans Le dernier jour de Howard Phillips Lovecraft, on distingue beaucoup de scènes dans lesquelles les personnes se déplacent d’un lieu à un autre. Quelle en est la raison ?

Romuald Guilivo : C’est un aspect qui nous tenait à cœur de mettre en avant parce que bien qu’étant sans le sou, Lovecraft était un très grand voyageur. Il se déplaçait souvent d’un lieu à un autre en bus ou même à pied car il marchait beaucoup. Ce rapport à la marche me touche, car je suis moi-même un grand marcheur. La marche et l’écriture ont des liens assez forts. Nietzsche marchait beaucoup, Modiano marche beaucoup. Il y a toute une littérature de marcheurs.

Qu’apporte la marche dans votre écriture ?

Romuald Guilivo : Même si la littérature n’est pas en opposition avec la vie, la marche permet d’éteindre la vie pour faire jaillir la littérature. Quand vous marchez dans une ville, il arrive souvent que des débuts de roman germent dans votre tête. C’est quelque chose que j’ai vécu personnellement à de nombreuses reprises après avoir ressenti des émotions devant un immeuble, une rue, et des gens. Donc, marcher, c’est partir à la recherche d’une surprise, un peu comme dans l’écriture. C’est aussi de l’ordre de la rythmique, de la musicalité en fonction de la façon dont on marche.

Vous parlez d’émotions depuis le début de notre entretien. Quelle place occupe-t-elle dans votre travail littéraire ?

Romuald Guilivo : Elle a une place très importante. En tant que romancier, ce qui m’intéresse, c’est de faire naître des émotions à travers une collection d’états émotionnels.

Comment qualifierez-vous votre travail littéraire ?

Romuald Guilivo : Mon travail littéraire est celui d’un maçon qui construit proprement des murs pour que les gens puissent s’appuyer dessus. Un peu comme mon père et ses collègues immigrés italiens, qui, dans les années cinquante, construisaient des maisons pour que les gens puissent s’y abriter. C’est une sorte de fondation sur laquelle les lecteurs peuvent bâtir des choses à partir des sujets que je traite : Qu’est-ce que c’est qu’être en vie ? Est-ce qu’une vie sans amour a un sens ? Toutes les histoires ne sont-elles pas des histoires d’amour ?

Comment expliquez-vous la résurgence de ces thèmes dans votre travail ?

Romuald Guilivo : Mes livres ne sont pas le lieu d’une auto-analyse, mais ils sont le lieu de l’expression de mes névroses, et de mon histoire personnelle et familiale. Je prends un exemple : je m’interroge sur ce que signifie être en vie parce que ma mère a été orpheline très tôt. À deux ans, elle a perdu son père et à treize ans, sa mère. À partir de ce moment-là, elle a décidé d’arrêter de vivre : son corps était là, mais son esprit était décédé. Elle est restée cette morte-vivante toute sa vie jusqu’à son décès. C’est donc ma propre histoire qui s’exprime dans mes livres.

Comment qualifierez-vous votre style ?

Romuald Guilivo : Bien plus qu’un style, j’espère avoir une voix alimentée par une attention à la musicalité et à l’émotion.

Depuis plusieurs années, nombreux sont les lecteurs et lectrices qui invitent les écrivains à se positionner sur des sujets politiques. Les écrivains ont-ils une responsabilité dans la société ?

Romuald Guilivo : On n’a aucune responsabilité mise à part celles qui incombent à tout un chacun dans la société : être pertinent dans son discours, bienveillant avec les gens, sensible aux grandes causes de son temps, etc. Par contre, on a un rôle politique. Le fait d’écrire aujourd’hui est pour moi un acte de militantisme politique. Même si je me méfie des idées, j’écris des histoires, qui, j’espère, alimenteront une pensée politique chez les lecteurs.

Lamartine n’est pas mon écrivain de chevet, mais j’apprécie le fait qu’il se soit battu pour avoir des responsabilités politiques durant lesquelles il utilisa la littérature pour fournir des outils de réflexion aux gens.

Romuald Guilivo

La littérature de fiction a-t-elle un pouvoir ?

Romuald Guilivo : Aujourd’hui, la littérature de fiction est devenue essentiellement un médium pour se divertir, mais ça n’a pas toujours été le cas. Il suffit de lire les œuvres de Victor Hugo ou de Lamartine pour s’en rendre compte. Ce dernier est même passé de la littérature à la politique sans que ce ne soit vu comme une excentricité.

Est-ce une figure que vous appréciez ?

Romuald Guilivo : Lamartine n’est pas mon écrivain de chevet, mais j’apprécie le fait qu’il se soit battu pour avoir des responsabilités politiques durant lesquelles il utilisa la littérature pour fournir des outils de réflexion aux gens. Ça, c’est une démarche à laquelle j’adhère à 100 %.

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