Assurément, 404 graphic fait partie de ces maisons d’édition qui contribuent excellemment à l’actuel âge d’or de la bande dessinée, du fait notamment des choix éditoriaux novateurs de Nicolas Beaujouan, qui au travers d’un échange a dévoilé les rouages de son métier d’éditeur à la revue Hans & Sándor. Entretien.
Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?
Nicolas Beaujouan : J’ai fait pendant deux années des études d’art pour me confronter à l’art. Après, je suis devenu déménageur dans le but de me confronter cette fois-ci à la vie réelle et à sa dureté. Un peu comme la philosophe Simone Weil. En parallèle de cette activité, j’étais musicien amateur et dirigeais une salle de concert. C’est un univers qui m’a beaucoup plu alors j’ai décidé d’en faire mon métier, en créant ma propre maison de disques et en devenant musicien professionnel. À la naissance de ma fille, il y a vingt ans, j’ai changé de voie pour travailler dans l’édition : j’ai été directeur artistique, auteur d’un essai publié chez Robert Laffont, puis éditeur.
Comment se sont passés vos débuts dans l’édition ?
Nicolas Beaujouan : Il y a eu beaucoup de bienveillance de la part des lecteurs et des autres acteurs de l’édition de bandes dessinées anglo-saxonnes. C’est au niveau médiatique que les choses ont été plus compliquées, car nous avons investi un domaine dominé par la figure du super-héros. Donc, à chaque fois, c’est un défi de montrer que derrière la figure du super-héros, il y a un vivier brûlant d’auteurs et de propositions passionnantes. Nous avons néanmoins passé un cap en 2025 avec le succès critique et public de plusieurs de nos bandes dessinées, dont Au-Dedans de Will McPhail, qui a remporté le prix de la BD Fnac France Inter 2025, le prix Comics de l’ACBD & le prix des Libraires aux First Print Awards 2024.


Comment choisissez-vous les ouvrages que vous publiez ?
Nicolas Beaujouan : Lorsque la maison d’édition a été créée, j’étais en recherche constante de projets, notamment de textes à traduire. Je lisais beaucoup pour appréhender le marché anglo-saxon dans sa globalité. Aujourd’hui, je procède différemment. C’est-à-dire que même si je continue à lire les livres publiés aux États-Unis, je m’intéresse aussi aux livres que je découvre fortuitement à l’étranger à travers un échange avec les gens ou lors d’une visite dans un lieu culturel. J’essaie aussi de publier des créations originales en français comme Le Dernier Jour de Howard Phillips Lovecraft, livre réalisé par le scénariste Romuald Giulivo avec le dessinateur Jakub Rebelka.
Quelles sont les différentes tâches qui précèdent la publication d’un ouvrage chez 404 graphic ?
Nicolas Beaujouan : Pour moi, la chose la plus importante est la couverture du livre. J’ai besoin d’avoir une image très précise de la couverture avant la signature du contrat d’édition avec l’auteur. Ensuite, c’est la construction d’un discours, d’un métarécit pour accompagner la sortie du livre. Les autres tâches qui succèdent à ceux-là sont les mêmes partout : choix du prix du livre, date de sortie en librairie, tournée promotionnelle en librairie et en festival.


Les bandes dessinées publiées chez 404 graphic se démarquent régulièrement de ceux publiés par les autres maisons d’édition en raison d’un format imposant. Quelle en est la raison ?
Nicolas Beaujouan : C’est pour offrir au lecteur une autre expérience de lecture. Pendant longtemps, les bandes dessinées anglo-saxonnes traduites en France étaient publiées dans des petits formats, qui ne sont pas les plus agréables pour lire certaines œuvres. À un moment, il y a eu plusieurs maisons d’édition qui ont décidé d’agrandir les formats pour offrir aux lecteurs une autre expérience de lecture. Dès la création de 404 graphic, j’ai voulu m’inscrire dans cette dynamique.
Quelle est votre définition personnelle de la bande dessinée ?
Nicolas Beaujouan : Sincèrement, je n’en ai pas. Ce que j’aime personnellement dans la bande dessinée, c’est le récit. C’est pourquoi je ne fais pas de différence entre un grand roman et une grande bande dessinée dès que le récit est captivant.


Quelles œuvres de bande dessinée conseillerez-vous à celles et ceux qui ont envie de découvrir le médium ?
Nicolas Beaujouan : Je cite toujours les œuvres que j’ai lues quand j’étais enfant et que j’aime beaucoup : Snoopy & les Peanuts de Charles M. Schulz, et Calvin & Hobbes de Bill Watterson. Ce sont des œuvres très simples à lire, avec une bonne dose d’aventures, d’humour et de philosophie.
Quels sont les autres textes, auteurs et autrices que vous aimez ?
Nicolas Beaujouan : J’ai été très tôt fasciné par les poètes du grand jeu : René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Pierre Minet, etc. Ils avaient un style à la fois tangible et fou. Gilbert Durand m’a beaucoup marqué également tout comme René Guénon et Antonin Artaud dont j’apprécie les réflexions métaphysiques.
Plusieurs des auteurs susnommés avaient mis l’art au cœur de leur vie, malgré les grandes crises de leur époque. L’art peut-il quelque chose dans nos sociétés ?
Nicolas Beaujouan : L’art est la nourriture des âmes, ce n’est pas la nourriture du tangible. Cela signifie qu’il ne peut rien sur le réel, mais il peut tout apporter à l’âme.


Quels sont vos derniers plaisirs lectoriels ?
Nicolas Beaujouan : J’ai relu récemment les derniers livres publiés par Marguerite Duras à la fin de sa carrière. Certains m’ont complètement fasciné grâce à la façon dont elle fait fi des codes traditionnels du roman en introduisant dans sa prose les codes du théâtre. J’ai aussi relu plusieurs textes de Bernard-Marie Koltès que j’adore, les écrits apocryphes chrétiens ainsi que De la magie, le formidable essai du théologien Giordano Bruno.
Depuis l’avènement des intelligences artificielles, une grande partie du monde de la culture s’inquiète de la disparition progressive de leur métier et de l’amoindrissement des collaborations avec les éditeurs. En tant qu’éditeur de bandes dessinées anglo-saxonnes en français, quel regard portez-vous sur ce débat ?
Nicolas Beaujouan : Tout ce qui évacue l’homme amènera une forme d’inhumanité ! Tout ce qui l’empêche de travailler, de développer son art – au sens artisanal j’entends – n’est pas une voie valable ou noble ! Chez 404 graphic, nous sommes fermement opposés à l’utilisation de ces outils qui représentent un danger pour nos auteurs et traducteurs.


Quel rapport entretenez-vous avec les langues avec lesquelles vous travaillez, notamment le français et l’anglais ?
Nicolas Beaujouan : Le français est une langue que j’aime, qui m’a permis de mieux comprendre le monde, de mieux l’appréhender. L’anglais compte beaucoup pour moi, car j’ai toujours eu l’impression que c’est une langue avec laquelle on a plus de capacité à transmettre des choses très fortes avec peu de mots. C’est d’ailleurs très étrange comme sentiment parce que le français est une langue très riche, mais la manier demande du temps. Ce qui fait qu’on a souvent du mal au quotidien à toucher rapidement du doigt certaines choses. L’anglais a donc pour moi une forme d’efficacité que n’a pas le français, et celui-ci une forme de complexité.
Est-ce que vous avez d’autres projets en perspective ?
Nicolas Beaujouan : On a toujours des projets en perspective. En ce moment, notre ambition est de continuer à proposer sur le long terme des récits singuliers qui fédéreront nos lecteurs, agrandiront leur imaginaire.
Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer dans l’édition indépendante de bandes dessinées ?
Nicolas Beaujouan : De se lancer s’ils sont animés par le désir et la folie de publier des livres.
De la folie ?
Nicolas Beaujouan : Oui, de la folie. Je crois qu’il faut être transporté par une folie réelle pour se lancer dans l’édition indépendante aujourd’hui avec tous les problèmes que connaît le monde du livre. À 404 graphic, nous avons la chance d’être dans un groupe qui a les moyens de soutenir différents projets. Ce n’est pas le cas de toutes les maisons d’édition, malheureusement. Se lancer tout seul dans l’édition requiert donc une vraie folie.


