Trois ans après sa parution chez Actes Sud, Un enfant sans histoire de Minh Tran Huy continue de marquer durablement les lectrices et lecteurs, de plus en plus nombreux à concéder l’apport de ce texte dans la compréhension de l’autisme sévère. Auteur et comparatiste camerouno-américain, Charles Gueboguo figure parmi ceux-ci. Dans ce nouvel épisode de la série consacrée aux belles plumes d’Afrique et d’ailleurs, il expose finement les qualités intrinsèques de ce texte qui l’a séduit abondamment, en raison de son authenticité et des choix formels et éthiques de Minh Tran Huy. Entretien.
Parmi vos dernières découvertes lectorielles figure Un enfant sans histoire, opuscule de l’autrice française Minh Tran Huy que vous avez lu avec attrait et émotion. Qu’avez-vous apprécié dans ce texte, qui, au demeurant, s’ouvre avec une dédicace prégnante : « Pour Paul, qui ne lira pas ce livre » ?
Charles Gueboguo : L’attrait que j’ai eu pour Un enfant sans histoire est intime, il m’a renvoyé à ma propre expérience de personne vivant sur le spectre de l’autisme. Pour revenir à l’ouvrage en lui-même, il s’ouvre, effectivement avec une dédicace, qui expose d’emblée la problématique qui traverse tout le livre, à savoir, la saisie d’un écrit par le destinataire quand celui-ci n’est pas dans les capacités psychiques de le recevoir. Il s’agit d’une préoccupation éminemment littéraire, qui engage une réflexion sur ce que signifie écrire pour quelqu’un qui ne le lira jamais (et qui, plus radicalement, ne peut pas lire). Minh Tran Huy invente une situation d’énonciation inédite dans la posture d’une mère qui écrit pour/à son fils, qu’elle sait condamné à ne jamais recevoir ce message, et ce faisant, elle contourne l’ordre inévitable de cette condamnation. Son écriture fonctionne ici comme une inscription de ce contournement pour marquer une présence, celle de son fils, socialement admise comme non-présence. J’ai donc vu en cette épitaphe, un seuil qui a orienté ma lecture. Elle revèle que le livre ne racontera pas une histoire au sens classique, parce que l’enfant dont il parle n’a pas d’histoire (ou plutôt, son histoire est précisément cette impossibilité d’en avoir une au sens où la majorité écrasante neurotypique l’entendrait).
Bien plus que le paradoxe du destinataire absent (écrire à quelqu’un qui ne lira jamais) je me suis attaché à cette invention par Minh Tran Huy d’une nouvelle forme de destination. On est loin de la lettre (qui attend une réponse), du journal (qui n’a pas de destinataire), encore moins d’un témoignage (qui s’adresse au public). Elle a refusé toutes ces approches faciles pour poser un acte sans retour justifié, à travers une filiation inversée. Dans la norme des choses, c’est l’enfant qui lit les livres des parents ou qui les reçoit en héritage. Ici, c’est la mère qui écrit un livre pour son fils qui ne pourra jamais le lire. Cette inversion dit quelque chose de fondamental sur le spectre de l’autisme sévère, à savoir que l’enfant est dans l’incapacité de prendre la place qui lui est assignée dans la transmission. Mais, l’écriture reste malgré tout un legs car « Qui ne le lira pas » n’équivaut pas à « qui n’existe pas ». Le livre est là, il atteste qu’il y a eu quelqu’un à qui il était destiné, même si cette destination fut inévitablement vouée à l’échec. C’est ça qui m’est d’abord apparu dans ce texte poignant, dont le titre mériterait aussi d’être analysée sous différents angles.

Du fait notamment de sa polysémie ?
Charles Gueboguo : Oui. Dans le langage courant, l’expression « enfant sans histoire » désigne un enfant facile, qui ne pose pas de problème. C’est précisément l’inverse de Paul. De ce fait, le titre joue sur un contresens qui est aussi une forme de définition par l’absence. On peut y déceler une sorte d’ironie comme mode de résistance qui dit que Paul est « sans histoire » si on entend par « histoire » une narration linéaire, une vie qui se raconte, une intégration dans les schémas attendus. Mais cette absence même est ce qui fait l’objet du livre. Le titre constitue donc un oxymore, un livre sur Paul, un enfant sans histoire.
Qu’est-ce-à-dire ?
Charles Gueboguo : Comme je le disais tantôt, « un enfant sans histoire » peut évoquer une existence qui, aux yeux du monde neurotypique, manque d’une narration linéaire, de repères communicatifs ou d’une interaction facile. Cela est lié à la perception de l’autisme, qui est souvent vu comme une barrière qui sépare l’enfant du reste du monde, rendant son « histoire » interne complexe à comprendre et à partager. Dans le texte de Minh Tran Huy, le « silence » de Paul est central. Son incapacité à s’extérioriser par la parole, à communiquer de manière verbale, donne l’impression qu’il est « sans histoire » dans le sens où il n’a pas les mots pour la raconter ou la partager, et ses parents se retrouvent avec une double condamnation au silence. Mais, ce silence veut dire qu’il s’agit d’une existence qui peut et doit s’inscrire dans les récits existants, et qui décrivent comment un enfant vivant sur le spectre de l’autisme et ses parents s’adaptent progressivement. Le livre lui-même donnera d’abord une impression de simple tentative de prêter une voix à cet enfant sans histoire et de déconstruire les fausses fictions et explications farfelues que l’on a pu coller à l’autisme (cf. la théorie du traumatisme lié à l’exil ou celle de la « mère frigo »). Plus tard, on verra que le texte met en lumière des figures comme Temple Grandin, qui, malgré leur autisme et des débuts souvent non verbaux, ont réussi à trouver le moyen de se frayer une voie vers leurs semblables et à prendre la parole pour raconter leur vie en tant que personnes vivant sur le spectre de l’autisme. Ce faisant, ces figures ont révélé au monde leur riche intériorité, et partant, leur humanité. Leurs témoignages prouvent que ces enfants ne sont pas « sans histoire », mais que leur histoire existe autrement. Le titre pourrait alors soulever le défi de la reconnaissance : comment l’enfant vivant sur le spectre de l’autisme peut-il être reconnu comme ayant une histoire, une identité propre, quand les codes de communication et d’interaction sont différents ?
L’expression « sans histoire » peut aussi signifier « sans complications » ou « sans passif lourd ». C’est un contresens si l’on considère la souffrance et les difficultés vécues par l’autrice et son mari. Cependant, on pourrait l’interpréter comme le désir de Minh Tran Huy de se défaire des récits pathologisant ou culpabilisant dont la psychanalyse française s’est souvent fait le relai. En ce sens, être « sans histoire » signifierait ne plus se soumettre à ces narratives obsolètes ou préjudiciables. Le livre viserait alors à donner une nouvelle histoire, plus juste et authentique, à ces enfants qui n’en avaient pas une reconnue, ou à révéler l’histoire singulière qui existe derrière le silence apparent. Il s’agit moins d’un salut dans l’absence d’histoire que d’une quête pour raconter l’histoire authentique et souvent invisible d’un enfant vivant sur le spectre de l’autisme.
Le choix de confronter deux trajectoires apparait comme la solution formelle que Minh Tran Huy a trouvée pour résoudre un problème littéraire fondamental, à savoir, comment dire l’indicible ou ce qui ne se laisse pas posséder par la parole ?
Charles Gueboguo
En tant que comparatiste et auteur, que pensez-vous des choix narratifs et formels de Minh Tran Huy, qui, choisi de raconter parallèlement la vie de Temple Grandin et celle de son fils Paul en y incluant une réflexion sur la forme de son propre récit ?
Charles Gueboguo : Au-delà d’un simple procédé rhétorique, le choix de confronter deux trajectoires apparait comme la solution formelle que Minh Tran Huy a trouvée pour résoudre un problème littéraire fondamental, à savoir, comment dire l’indicible ou ce qui ne se laisse pas posséder par la parole ? Paul, son fils, ne parle pas avec nos mots, n’interagit pas comme nous sommes habitués à le faire, ne se raconte pas avec des gestes homologués. Il lui serait donc difficile de remplir les conditions pour être le héros d’un récit classique. Pour le faire exister dans le langage, Minh Tran Huy se sert d’un contrepoint à travers quelqu’un d’autre qui, partant du même point du spectre de l’autisme, a réussi à accéder au langage et à la narration de soi. Temple Grandin devient structurellement la nécessité sine qua non pour que Paul devienne dicible pour l’altérité. Cette structure en parallèle produit un effet littéraire spécifique par le déplacement du centre du récit. Parce que Paul ne peut se raconter comme la majorité l’entendrait, la trouvaille de l’auteure aura été de placer comme objet central du livre la relation entre deux destins comme possible. Paul existe dans le texte par ce qu’il n’est pas par rapport à Grandin, c’est-à-dire par son silence là où elle a trouvé une voix, par son absence d’histoire là où elle est parvenue à construire une autobiographie. Ce déplacement est un acte littéraire qui permet de dire Paul sans lui prêter une voix qu’il n’a pas et dont il ne se réclame peut-être pas, sans le faire entrer de force dans un moule narratif qui ne lui siérait pas. Cette stratégie narrative et formelle cache, ce faisant un enjeu narratif significatif. Voilà pourquoi, l’auteure pour dire Paul récuse les options de simple témoignage de parent, de journal intime, de lettre au fils, de conte, d’enquête journalistique, d’essai psychanalytique… Ce qui fait de l’énumération même de ces formes écartées le projet même du livre de Minh Tran Huy, qui nous dit à la fois ce qu’elle fait et refuse de faire.
Le livre de Minh Tran Huy ne tombe pas dans la facilité de donner la parole à Paul, mais son livre choisit de faire quelque chose avec ce silence. Plus précisément, l’auteure transforme ce silence en objet littéraire.
Charles Gueboguo
Avez-vous décelé dans ces choix narratifs et formels de Minh Tran Huy une posture autant éthique qu’esthétique ?
Charles Gueboguo : En effet, on ne saurait ignorer le fait que chaque forme que l’autrice met à l’écart correspond à un risque. Lucide, Minh Tran Huy sait que le témoignage parental risque le pathos ou la complaisance ; que le journal intime risque le repli sur soi ; que la lettre au fils risque de prêter à Paul une réceptivité qu’il n’a pas, et verser dans un leurre narratif ; que l’enquête journalistique risque de réduire Paul à un cas ; que l’essai psychanalytique risque de lui imposer, ensuite lui prescrire pour l’enfermer dans un sens qu’il n’a pas. Minh Tran Huy invente donc une forme de récit de la négation, c’est-à-dire un récit qui se définit d’abord par ce qu’il n’est pas. C’est là un geste littéraire d’une grande radicalité en ceci que l’auteure crée une forme pour répondre à une situation qui n’a pas de forme préétablie, du moins d’après ce dont le commun a bâti ses habitus et hexis de classe. Cette forme inventée produit du sens par elle-même, à la fois dans ce qui est dit, et dans la manière de le dire à travers la juxtaposition des temporalités, l’alternance des voix, et le refus de toute résolution simpliste.
Parlant de la justification des temporalités des descriptions du parcours de Paul et de Temple Grandin, et de la réflexion sur la difficulté de raconter une progression interrompue, il ressort que l’une des difficultés majeures du livre est de raconter un temps qui ne progresse pas. Paul n’a pas d’histoire au sens narratif traditionnel, on l’a dit. Certes, il y a des progrès infimes, des régressions, des stagnations, mais il n’y a pas d’arc, beaucoup de péripéties (souvent les mêmes), pas de transformation à la suite desdites péripéties, pas de dénouement, encore moins de résolution finale comme dans un schéma narratif classique. Pour répondre à cette difficulté, Minh Tran Huy a choisi de superposer ces temporalités. Ainsi, le temps long de l’enfance de Paul, scandé par les diagnostics, les prises en charge, les anniversaires est superposé au temps biographique de Temple Grandin, qui suit une trajectoire ascendante. Mais il y a aussi le temps de l’écriture, avec ses retours en arrière, ses anticipations, ses hésitations qui sera superposé au temps de la lecture, où toutes ces strates se répondent, et qui permettra au lectorat d’y participer par le biais des interprétations construisant de possibles sens. Cette polyphonie temporelle est un effet littéraire qui ne peut être réduit à un contenu, en ceci qu’elle dit quelque chose que le contenu ne pourrait dire seul. Elle dit que le temps de l’autisme sévère est un temps éclaté, fait de répétitions, de régressions, de moments suspendus. C’est cette forme temporelle qu’incarne l’expérience qu’elle décrit. L’acte de Min Tran Huy sort ainsi de la banalité de parler de l’autisme pour nous plonger dans l’épreuve de la temporalité intrinsèque au spectre de l’autisme. Une invitation à habiter ledit spectre à partir de ses intérieurs pour en faire une expérience mulitplex, c’est-à-dire à la fois multiples, riches et complexes.
Lire aussi : Minh Tran Huy, autrice : « Avec un enfant sans histoire, j’ai essayé de poser des mots sur le silence de mon fils »
L’approche est rendue encore plus subtile par la question de la voix qui reste centrale, car la solution de la superposition des trajectoires entre Paul et Temple Grandin pour innovatrice qu’elle est, il n’en demeure pas moins que de tous, Paul est non-verbal. Le livre de Minh Tran Huy ne tombe pas dans la facilité de donner la parole à Paul, mais son livre choisit de faire quelque chose avec ce silence. Plus précisément, l’auteure transforme ce silence en objet littéraire. Le silence de Paul, plutôt que d’être un vide que le texte viendrait combler à force de métaphores, sera ce autour de quoi le texte s’organise pour donner sa nécessité à l’écriture. Ce faisant, on peut postuler que Minh Tran Huy, en réponse à Spivak qui posait à bon escient la question de la possibilité pour les subalternes de parler, interroge plutôt ce geste même de « parler pour ou au nom de« , parler par délégation donc, avec une légitimité d’autant plus forte que son lien de filiation, mieux que quiconque, lui donne le droit pour ce faire.
Le livre est donc une médiation sur ce que signifie parler pour quelqu’un qui ne peut pas confirmer ni infirmer ce qui est dit pour lui, en son nom. C’est certainement pour cela que l’autrice voulait un livre qui, entre autres, « informe et alerte, émeuve et serre le cœur, crée des connexions inattendues et ouvre des perspectives, invente quelque chose et apporte un peu de beauté, sans mentir ni rien déformer de ce qui était ».
Comment percevez-vous cette exigence de vérité qui semble fondamentale pour Minh Tran Huy ?
Charles Gueboguo : Raconter son enfant vivant sur le spectre de l’autisme, c’est toujours risquer de le trahir. Soit en l’idéalisant, soit en le victimisant. Soit en le rendant plus lisible qu’il ne l’est, soit en lui prêtant des pensées qu’il n’a peut-être pas, ou en inventant une cohérence narrative là où il n’y a que du chaos. Minh Tran Huy refuse cela. Elle ne donne pas à Paul une voix qu’il n’a pas, ne lui prête pas des mots qu’il ne dit pas, ne construit pas une « histoire » où tout s’expliquerait à la fin. Ce qu’elle fait est plus difficile, et plus beau. Elle dit ce qu’elle voit, ce qu’elle vit, ce qu’elle ne comprend pas, ce qui lui échappe. Elle fait confiance au lecteur pour recevoir cela sans qu’on lui fasse la morale, sans qu’on lui dise que tout finira par s’arranger ou qu’elle est une mère admirable. Ce rapport à la vérité (non pas la vérité objective du diagnostic ou des faits, mais la vérité de l’expérience vécue) est peut-être ce qu’il y a de plus littéraire dans ce livre. Car il repose sur une idée exigeante de la littérature qui sert à dire le réel, avec toute sa rugosité, toute son opacité, toute son injustice. Et le dire, c’est déjà ne pas s’y résigner. C’est en cela qu’Un enfant sans histoire est un grand livre de littératures.
L’une des difficultés majeures du livre de Minh Tran Huy est de faire exister un personnage qui ne parle pas, n’interagit pas, ne se raconte pas. Elle y parvient par des détails minuscules, presque insignifiants pour qui ne les regarderait pas de près.
Charles Gueboguo
Parmi les différents passages du livre, lesquels vous ont le plus marqué, bouleversé ?
Charles Gueboguo : D’abord, il y a les passages dans lesquels on voit la fragilité des parents : après une période intense et difficile avec Paul, Adrien, le mari de l’autrice, a souffert « (d’)idées noires » et a replongé dans la dépression. Il a pris en charge la majeure partie du temps de veille de Paul, mais cela s’est fait au prix de sa « santé mentale ». Minh Tran Huy sans pleurer sur son sort ou se lamenter montre l’épuisement. Elle confie penser souvent à la séparation : « S’il n’y avait pas Paul et son handicap, nous nous séparerions« . Elle décrit que l’autisme les a « à la fois soudés et à jamais éloignés l’un de l’autre » et qu’ils « (dansent)autour du point de rupture« . Elle mentionne également la statistique selon laquelle « l’écrasante majorité des parents ayant un enfant avec autisme finissent par se séparer – (85 %) et décrit comment les épreuves ont « dévoré (leur) énergie et asséché (leur) relation« , malgré le fait qu’ils semblaient « tenir » de l’extérieur. Minh Tran Huy montre ces difficultés sans jamais en faire un spectacle. Il y a une pudeur dans son écriture qui rend la douleur d’autant plus présente qu’elle n’est pas exhibée comme certains le feraient dans une foire ou un zoo humain de curiosités.
Ensuite, les passages liés à la présence de Paul. L’une des difficultés majeures du livre de Minh Tran Huy est de faire exister un personnage qui ne parle pas, n’interagit pas, ne se raconte pas. Elle y parvient par des détails minuscules, presque insignifiants pour qui ne les regarderait pas de près. Il s’agit d’un sourire adressé à l’orthophoniste, d’un mot prononcé après des mois d’efforts, d’une chanson que Paul fredonne, d’une façon de tourner en rond dans le salon. Ces détails ne font pas « histoire » au sens narratif traditionnel, ils ne s’enchaînent pas en une progression, ils ne mènent nulle part. Mais ils font présence. Ils disent que Paul est là, qu’il existe, que sa vie est une vie à travers ces petits rien qui ne ressemblent pas à ce qu’on appelle habituellement une vie. Mais c’est le vécu indiscutable de Paul.
Enfin, il y à la question du sens. L’ébranlement vient peut-être de là, du fait que le livre ne donne pas de sens à ce qui n’en a pas, mais qu’il ne renonce pas pour autant à en chercher. Minh Tran Huy dit une chose tout aussi simple : je ne comprends pas pourquoi mon fils est autiste, je ne sais pas ce qu’il y a derrière son silence, je ne peux pas lui donner une histoire comme on le fait pour Temple Grandin. Mais je peux écrire cela, cette non-compréhension, cette non-histoire, ce non-sens. Et le dire, le mettre en forme, le partager, c’est déjà faire quelque chose avec ce qui semblait n’appeler que le silence.
Minh Tran Huy invente une forme pour dire ce qui ne se laisse pas dire, pour forger l’histoire de celui qui n’a pas d’histoire, la voix de celui qui n’a pas de voix, le temps de celui qui ne progresse pas. Cette forme est nécessairement littéraire, car ni la psychanalyse, ni les sciences cognitives, ni le témoignage brut ne pouvaient accomplir ce geste pleinement.
Charles Gueboguo
Un enfant sans histoire est-il un texte que vous pourriez enseigner à vos étudiants ?
Charles Gueboguo : Absolument, car ce qui fait la force d’Un enfant sans histoire, ce n’est pas uniquement ce qu’il dit sur l’autisme, c’est aussi ce qu’il fait avec la langue pour ce faire, avec le temps, avec le silence. Minh Tran Huy invente une forme pour dire ce qui ne se laisse pas dire, pour forger l’histoire de celui qui n’a pas d’histoire, la voix de celui qui n’a pas de voix, le temps de celui qui ne progresse pas. Cette forme est nécessairement littéraire, car ni la psychanalyse, ni les sciences cognitives, ni le témoignage brut ne pouvaient accomplir ce geste pleinement. Seule la littérature pouvait créer cette architecture en miroir, une polyphonie temporelle à travers cette éthique de ne pas mentir. On dira même que le livre se positionne contre la psychanalyse et les neurosciences : la première interprète (donner un sens caché), tandis que la seconde corrige (réparer un dysfonctionnement neuronal). La littérature, elle, accueille ce qui résiste à l’interprétation comme à la réparation pour ouvrir un espace de l’irréductible. Minh Tran Huy le dit elle-même, elle refuse les fictions mal ficelées. Cela ne signifie pas qu’elle refuse toute fiction, ce serait une ironie pour la grande romancière qu’elle est, mais qu’elle refuse les fictions qui expliquent (la psychanalyse) et celles qui nie la réalité (le conte). La littérature devient alors le lieu où l’on doit dire sans expliquer. Face à ce qui ne se laisse ni comprendre ni guérir, l’écriture est une façon de faire quelque chose plutôt que rien. Ce « faire quelque chose » n’a pas de finalité thérapeutique ou cognitive. Car, la littérature n’est pas une thérapie, encore moins une science. Elle ne prétend pas guérir Paul, ni même vraiment le comprendre au sens où on comprendrait un mécanisme physiologique. La littérature se bornera à dire des pans multiples de ce que c’est que de vivre avec l’autisme, de l’intérieur et de l’extérieur, dans la durée, avec ses échecs et ses moments de grâce.
Lire aussi : Osvalde Lewat, Grand Prix Panafricain de littérature : « Écrire peut et doit servir à quelque chose »
À quels auteurs et mouvements rattacherez-vous ce texte de Minh Tran Huy ?
Charles Gueboguo : C’est un texte qui s’inscrit dans la grande tradition française de l’autobiographie où l’enfant est au centre du récit. Mais chez Minh Tran Huy, l’enfant ne peut pas être le narrateur, ni même le héros d’un récit linéaire, notamment parce qu’il n’accédera jamais au langage et qu’elle juge « difficilement envisageable » de parler à sa place. Elle propose donc une autobiographie oblique, où c’est le rapport de l’autrice à Paul qui est raconté, plutôt que l’enfant lui-même. Ainsi, le « je » de la mère n’est pas celui d’une autobiographie classique. C’est un « je » qui se définit par son rapport à son « Polo », un « je » qui n’existe qu’en relation avec lui. Cependant les passages sur Grandin sont à la troisième personne. Cette alternance grammaticale crée une distance, un effet de savoir objectif, qui contraste avec l’immédiateté du « je » maternel dominant : « Je demande tout bas pardon à Paul. J’aurais voulu t’offrir mieux, ou plus, mon amour. ». Il y a également le « il » de Paul mêlé au « tu« , ce « il » est celui de l’absence de relation directe, de l’impossibilité du dialogue. Il ressort dans le livre une polyphonie énonciative qui fait entendre plusieurs voix (la mère, Grandin, les spécialistes). Mais ce sont toutes des voix qui parlent autour de la condition de Paul, créant une manière oblique de dialogue avec lui.
Le livre de Minh Tran Huy pourrait-il être mobilisé dans les débats actuels sur l’autisme pour sensibiliser adéquatement le public ?
Charles Gueboguo : Assurément, car il prend parti contre la psychanalyse. Cette dimension polémique est indissociable de sa forme. Dans un contexte français où les familles d’enfants autistes ont été longtemps culpabilisées, le simple fait pour une romancière de raconter son expérience de mère d’un enfant vivant dans le spectre de l’autisme est un acte politique. Minh Tran Huy de sa posture défie les discours qui ont fait taire les mères. Le livre a de ce fait une fonction de vulgarisation et de militantisme à travers la prise en charge de la problématique de l’autisme par la littérature. Acte qu’on peut mettre en relation avec les débats non épuisés sur la littérature engagée aujourd’hui. Qu’est-ce qu’un engagement littéraire qui ne se réduit pas à un message ? Faut-il nécessairement qu’engagement rime avec action ? Peut-on s’engager dans un texte et se désengager dans la vie de tous les jours ? Faut-il distinguer un écrivain engagé d’une littérature engagée, quand on sait qu’un écrivain peut être engagé personnellement sans que son œuvre le soit, et vice-versa.
