« Sibylline, chroniques d’une escort girl » de Sixtine Dano, un récit féministe novateur

Sixtine Dano © Francesca Mantovani

Dans l’histoire de l’art, la figure de la prostituée a souvent été dépeinte caricaturalement pour contenter le regard masculin. Avec Sibylline, chroniques d’une escort girl, la bédéaste Sixtine Dano rompt magnifiquement avec ces représentations misogynes au profit d’un récit féministe novateur mettant entre autres en exergue la trajectoire de deux jeunes femmes, que la société capitaliste contraint à la marchandisation de leur corps. Entretien.

Autrice et dessinatrice de bandes dessinées, vous avez publié en 2025 Sibylline, chroniques d’une escort-girl, un ouvrage qui retrace le parcours d’une jeune étudiante contrainte à la prostitution pour subvenir à ses besoins durant ses études à Paris. Comment cet ouvrage est-il né ?

Sixtine Dano : Entre 2014 et 2018, j’étais étudiante. C’est une période où il y a eu beaucoup d’événements liés à la prostitution et aux droits des femmes en France. Par exemple, en 2016, il y a eu l’adoption d’une nouvelle loi qui criminalise les clients des prostituées. En 2017, il y a eu l’apparition de nouveaux sites de sugar dating et d’escorting. En 2018, il y a eu ce bouleversement culturel apporté par le mouvement #Metoo, qui a vraiment fait évoluer les esprits par rapport aux violences sexistes et sexuelles, ainsi que sur les traumatismes que celles-ci pouvaient créer sur le long terme chez les victimes. J’ai baigné dans tous ces sujets-là à l’époque, puisque je commençais à me politiser et que j’avais autour de moi des gens personnellement concernés par ces différents sujets.

Avec les années, j’ai pu rencontrer, dans les milieux écologistes et féministes où j’évoluais, d’autres personnes dont j’ai recueilli les histoires. Ces histoires étaient toutes différentes de celles qu’on avait l’habitude de voir ou d’entendre sur la prostitution. Je me suis donc dit qu’il serait intéressant de réaliser une BD sur le sujet.

Outre la finesse de votre trait et la pudeur avec laquelle vous abordez le sujet, la réussite de votre livre est liée effectivement au fait que vous proposez un regard nouveau et complexe sur la figure de la prostituée. Pourquoi ?

Sixtine Dano : C’est vrai que la prostituée est une figure qui a été traitée de plein de façons différentes dans l’art. Soit, c’est une figure très glamour et romantique qui, souvent, attend de se faire sauver par son prince charmant, soit c’est une figure très misérabiliste qui meurt de maladie ou se fait tuer par un serial killer. Je ne voulais pas mettre à jour ces récits-là, mais apporter une histoire nouvelle que je ne trouvais pas en tant que lectrice.

Comment le livre a-t-il été accueilli ?

Sixtine Dano : Le livre a été très chaleureusement accueilli par la presse et les lecteurs. J’ai été vraiment très contente des retours que j’ai eus et auxquels je ne m’attendais pas. Compte tenu du sujet, j’avoue que je m’étais un peu préparée pour les débats enflammés, mais finalement, il n’y a eu aucune polémique !

Avez-vous eu quelques retours des personnes concernées par le sujet traité ?

Sixtine Dano : Oui, que ce soit sur Instagram ou en dédicaces, j’ai eu beaucoup de retours de personnes concernées par le sujet, ou dont le récit avait nourri la BD. Elles étaient très contentes de se voir représentées même si, évidemment, le livre n’a pas vocation à représenter tous les destins liées à la prostitution.

Un dernier mot sur la bande dessinée ? Peut-elle être d’un apport dans les luttes pour l’émancipation des femmes dans le monde ?

Sixtine Dano : C’est un superbe outil de vulgarisation. Il y a eu, ces dernières années, plein de chercheurs et chercheuses qui ont utilisé la bande dessinée pour développer des idées ou représenter des luttes historiques (cf. Bobigny 1972 de Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel, Racines de Lou Lubie, Notre affaire : Une BD de combat et d’espoir, , etc.). Casterman a même publié en 2025, On ne parle pas de ces choses-là, une BD très éclairante sur le parcours d’une journaliste qui essaie de comprendre les raisons du silence de sa famille sur l’inceste qu’elle avait vécu. C’est une sorte de fiction documentaire qui apporte beaucoup de réflexions sur la question de l’inceste dont on parle de plus en plus dans la société. Donc, oui, c’est un superbe outil à utiliser pour promouvoir les droits des femmes.

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