Après un premier roman publié en 2024, le critique littéraire et écrivain Youness Bousenna est de retour cette année avec La flemme de la forme, saisissant opuscule qui met en scène le quotidien d’un vigile en proie à un doute profond, existentiel, depuis quelque nuit de travail au Musée Dupuytren. À cette occasion, la revue Hans & Sándor a décidé de lui consacrer un dossier en interrogeant ceux qui entretiennent un attrait pour son œuvre. Dans cet épisode inaugural, son éditeur Victor Dumiot révèle artistement les qualités intrinsèques de son texte marqué entre autres par l’influence de Georges Bataille et René Descartes. Entretien avec Victor Dumiot.
Éditeur au sein de 49 pages, la nouvelle maison d’édition littéraire consacrée aux textes courts, vous avez dernièrement publié La flemme de la forme, texte saisissant du critique littéraire et écrivain Youness Bousenna. Quelle en est la raison ?
Victor Dumiot : Notre collection de fictions, « Départ de feu », réunit une espèce de communauté littéraire idéale. Nous sommes trois à l’avoir construite, Pierre Poligone, Pierre Chardot, et moi-même, et nous avons, chacun, une conception bien différente de ce qui fait, ou non, littérature. Nous ne sommes pas faits de la même encre et c’est aussi pour cela que nous sommes amis. Ce qui m’intéresse, ce sont justement les points de jonction : ces moments où un texte enflamme notre enthousiasme à tous les trois et s’impose comme une espèce d’évident incendie. Personnellement, lorsque cela se produit, j’éprouve cette joie particulière d’un enfant qui joue avec des allumettes au-dessus d’un tas d’herbes sèches. Être éditeur, c’est un peu être pyromane. Voilà ce qui, au fond, nous plaît : qu’un texte, de fiction ou non, nous bouscule. Qu’il agisse sur nous comme un virus d’ordinateur. Qu’il y ait, à le lire, quelque chose de l’ordre de la contamination. La flemme de la forme de Youness Bousenna est un parfait exemple de cela : dès la première lecture, nous savions que ce texte était fait pour nous.
Qu’avez-vous apprécié dans ce texte qui met en scène un homme chambardé dans son existence depuis quelque nuit de travail au musée Dupuytren ?
Victor Dumiot : Outre la brutalité de sa langue, c’est l’histoire très universelle d’un type de son temps, c’est-à-dire du nôtre, qui déraille et nous embarque dans son délire. Le musée sert de détonateur, car on comprend, dès le début, que le narrateur est plutôt du genre sceptique. Il fait partie de ces sachants du monde internet, pour qui la réalité des choses est toujours plus complexes que ce que voudrait nous faire croire la « version officielle ». Le problème, c’est que cela s’applique autant au World Trade Center, qu’à l’égalité hommes-femmes. Derrière ce doute, il y a un désir sincère de connaissance, et surtout d’épuration. La société serait malade de ses mensonges. Puisqu’elle n’est plus capable de dispenser ses vérités, à nous donc de fouiller dans la matière même du vivant. Ce petit livre raconte donc avec une grande force la manière dont notre époque marque l’avènement de l’individu ultime. Un cogito paranoïaque sur lequel la raison n’aurait plus prise. Il y a aussi quelque chose de jouissif dans la profanation constante des formes, dans cette volonté tenace du narrateur de déchirer toutes les significations communément admises, d’aller chercher la « contradiction définitive » pour parler comme Georges Bataille. Je retrouve, là aussi, un plaisir enfantin : celui d’effeuiller une rose ou une marguerite pour découvrir la forme sous la forme. Le doute est un mouvement vital, parfois érotique parce qu’il déshabille, c’est aussi un gouffre, un gouffre qui donnerait sur une multitude de nouvelles galeries, toutes plus sinueuses les unes que les autres. Dans ce texte, le doute conduit à l’anéantissement de l’espèce humaine.
L’attrait que vous avez eu envers La flemme de la forme est-il également lié au fait qu’il entretient maintes accointances thématiques et formelles avec certains textes de Georges Bataille que vous citez en préface ?
Victor Dumiot : Oui, ce qui m’a d’abord frappé, c’est la question de l’informe. Chez Bataille, l’informe n’est pas seulement ce qui n’a pas de forme, c’est ce qui travaille contre la forme, ce qui la rabaisse, ce qui l’empêche de se tenir proprement debout. Dans La flemme de la forme, le titre lui-même semble répondre à cela : la conscience, le monde entier, le réel, tout paraît soudain renoncer à l’organisation. L’effondrement psychologique, métaphysique et cosmique du vigile, personnage principal du récit, est profondément bataillien. C’est un peu la même chose chez Madame Edwarda qui, en retroussant ses guenilles, laisse apercevoir Dieu.


Ce que j’aime par-dessus tout chez Bataille, c’est que la pensée ne reste jamais dans la tenue correcte de la philosophie. Elle ne porte pas un uniforme propret, elle n’a pas peur d’être désagréable, dégueulasse. Elle descend. Elle va vers le bas, vers la dépense, l’érotisme, la mort, le rire, le sacré, l’impur. Elle ne veut pas sauver le sujet, elle veut voir ce qui arrive quand il se défait. Quand il éclate tel un abricot trop mur tombé de l’arbre. De ce point de vue, Bousenna me semble très proche de lui : il ne traite pas l’angoisse comme un thème, mais comme une expérience de décomposition. La pensée n’est plus un poste de commandement ; elle devient une matière inquiète, une substance qui tremble, un cerveau qui, littéralement, n’a plus la force de fabriquer du monde. Formellement aussi, il y a une accointance : une prose qui n’avance pas seulement par récit, mais par crise. Une langue incandescente et précise pour cartographier cet effondrement. C’est exactement là que je vois Bataille : dans cette manière de faire de la phrase non pas un véhicule de clarté, mais une zone de combustion. Le livre semble appartenir à cette famille de textes où la littérature pense mieux que la philosophie parce qu’elle pense depuis la panique, depuis le corps, depuis la nuit. Une pensée non pas assise à son bureau, mais acculée contre un mur, forcée de regarder ce qu’elle préférerait ne pas voir. Au risque de périr. Ou presque.
La flemme de la forme semble aussi marquée par la présence du philosophe Descartes, dont Youness Bousenna interroge la célèbre formule…

Victor Dumiot : La présence de Descartes me semble fonctionner comme un adversaire intime. Le fameux « je pense donc je suis », formulé dans le quatrième chapitre du Discours de la méthode (1637), installe la pensée comme première certitude, comme point fixe capable de résister au doute. Or La flemme de la forme semble poser la question inverse, ou plutôt la question malade : que reste-t-il du sujet lorsque penser ne garantit plus rien ? Quand la pensée ne fonde plus l’être, mais le défait ? Quand le cerveau ne produit plus de certitude, mais de l’effondrement ? Bousenna ne se contente pas de contredire Descartes. Il le fait passer par le musée Dupuytren, c’est-à-dire par le formol, par les cadavres, par les anomalies, par ce que la belle architecture du cogito laisse hors champ. Descartes dit : « je pense, donc je suis ». Le livre semble demander : et si je pense trop ? Et si penser, au lieu de me prouver mon existence, me révélait que cette existence ne tient à rien ? Et si la conscience était moins une victoire sur le chaos qu’une maladie de la forme ? C’est là que Bataille et Descartes se croisent bizarrement dans le livre : Descartes donne la formule, Bataille donne le poison. Le premier cherche le sol ferme, le second montre la boue sous les chaussures. Et Bousenna, lui, semble écrire depuis l’instant où le sol ferme et la boue deviennent indiscernables.
Comment qualifierez-vous La flemme de la forme de Youness Bousenna ?
Victor Dumiot : La flemme de la forme de Youness Bousenna est un texte Incisif et percutant ! On pourrait rajouter : un excellent mode d’emploi pour se dissoudre soi-même.


