KAK, président de Cartooning for peace « Une autre manière de soutenir Charlie Hebdo consiste à rappeler à notre entourage l’importance du débat démocratique »

Portrait dessiné de Kak © DR

Hommage à Charlie Hebdo (3/3)

Président de Cartooning for peace, le dessinateur KAK est un ardent défenseur de la liberté d’expression des journalistes, notamment des dessinateurs de presse qui « maintiennent habilement en vie cette capacité à rire du pouvoir au sens large ». Dans ce dernier volet de la série consacré à Charlie Hebdo, il a accordé un entretien à la revue Hans & Sándor dans lequel il analyse entre autres l’amoindrissement du soutien au journal satirique. Entretien.

Comment avez-vous découvert Charlie Hebdo ?

KAK : J’ai toujours été amateur de dessin de presse. Avant de devenir dessinateur de presse à plein temps, en 2014, je réalisais un dessin par semaine pour un magazine, en parallèle de mon métier dans l’audiovisuel. Cela m’emmenait, souvent, à regarder les dessins publiés par les collègues de Charlie Hebdo, qui suscitaient régulièrement des débats, car plus caustiques que la moyenne des dessins de presse publiés en France.

En tant que dessinateur de presse, comment avez-vous vécu l’attentat terroriste perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo en 2015 ?

KAK : J’étais chez moi en train de travailler lorsque je l’ai appris dans la presse. Ma première réaction a d’abord été de l’incompréhension. Je n’arrivais pas à comprendre qu’on puisse assassiner des humoristes, des « clowns » au sens noble du terme. C’est-à-dire des gens qui essayent avec l’actualité de vous faire réfléchir sur un tas de sujets à travers l’humour. Ensuite, j’ai ressenti de la sidération devant la violence aveugle des assassinats.

À l’occasion des commémorations de cet attentat terroriste perpétré contre les journalistes de Charlie Hebdo, vous avez préfacé Tenir la ligne, le soixante-troisième numéro de Tracts, dans lequel vous rappelez entre autres l’amoindrissement du soutien à l’égard du journal satirique. Comment l’expliquez-vous ?

KAK : Le dessin de presse est clairement dans une période de crise et certainement la plus forte qu’il ait eue à connaître dans son histoire. Il y a plusieurs raisons à cela. La première raison est économique. L’irruption d’Internet dans nos vies, il y a vingt ans, a bouleversé le modèle économique de nombreux secteurs d’activité, notamment celui de la presse écrite. Avant, lorsque les gens voulaient lire un journal, ils l’achetaient ou le lisaient en bibliothèque. Dès l’arrivée d’Internet, il y a eu énormément d’informations gratuites auxquelles tout le monde a eu accès sur différents supports. Avec le temps, nombreux sont celles et ceux qui se sont habitués à ne plus acheter les journaux. Le modèle économique a donc été bouleversé. Ce qui fait que la majorité des journaux est en déficit aujourd’hui.

La deuxième raison, qui est sociologique, est la baisse régulière du temps de lecture. Dans de très nombreux pays, nous avons tendance, collectivement, à lire de moins en moins. Pourtant, on s’informe beaucoup, mais sur d’autres supports. C’est d’ailleurs pour cela que progressivement, de nombreux journaux et magazines se sont mis à produire des podcasts, réaliser des vidéos qu’ils publient en ligne afin de se constituer un audimat. Cet amenuisement du temps de lecture, qui frappe de plein fouet la presse écrite, a un impact immédiat sur nous, puisque ce sont les journaux et magazines qui nous permettent de travailler, de publier nos dessins.

La troisième raison est sociétale et liée à l’émergence de nombreux régimes autoritaires dans le monde. Au sein de ces régimes, il y a souvent une mainmise progressive du pouvoir sur les médias ainsi que des attaques répétées contre les journalistes qui racontent les méfaits des puissants avec humour. Ces attaques créent des situations de censure qui rendent difficiles les conditions d’exercice de la profession dans de nombreux pays. C’est le cas en Chine, en Russie, en Iran, en Corée du Nord, en Arabie Saoudite, et plus récemment en Inde et en Turquie.

La censure est-elle uniquement le fait des régimes autoritaires ?

KAK : Non, de nombreux rapports publiés par les ONG internationaux montrent que la majorité des habitants de la planète vivent aujourd’hui dans un pays ou la censure de la presse est fréquente, voire systématique. Les raisons sont multifactorielles. Outre ce que j’ai pu énoncer, il y a maintenant des mouvements qui, sous couvert de se battre contre les discriminations, veulent effacer tout ce qu’ils jugent offensants. La tendance la plus extrême est le côté sombre de la culture woke.

« Le côté sombre de la culture woke » ?

KAK : Oui, parce que la culture woke est initialement quelque chose de très positive. Il s’agit de se battre contre toutes les formes de discriminations. En tant que dessinateurs de presse, c’est ce que nous faisons depuis toujours. Nous sommes donc solidaires de ce mouvement, mais comme tous les mouvements d’idées ou politiques, il y a au sein de la culture woke des extrémistes qui veulent faire disparaître, « canceller » tout ce qui leur déplaît. C’est un phénomène qui touche les dessinateurs de presse dont la vocation est d’attirer l’attention du lecteur, de le faire réagir, réfléchir différemment à travers un dessin souvent caustique.

Comment soutenir Charlie hebdo dans ce contexte ?

KAK : Le meilleur moyen de soutenir Charlie hebdo est de l’acheter, de s’abonner pour le lire. Pour ceux qui n’ont pas assez de moyens ou qui vivent dans les pays où il n’est pas distribué, le meilleur moyen de le soutenir est d’en parler de manière positive en ligne, en partageant notamment les articles que publie Charlie Hebdo sur les réseaux sociaux. Une autre manière de soutenir Charlie Hebdo consiste à rappeler à notre entourage l’importance du débat démocratique. Nous sommes, toutes, des personnes semblables sur certains points et différentes sur d’autres. Si l’on veut progresser, réfléchir, comprendre le monde dans lequel on vit, il faut écouter, comprendre et accepter le point de vue des autres. C’est un travail fondamental, mais qui constitue la base du fonctionnement d’une société humaine. Si les gens acceptent d’écouter des opinions différentes, d’entendre parfois des choses qui les dérangent, ils accepteront peut-être de voir des dessins qu’ils ne leur plaisent pas sans avoir envie de se venger, d’assassiner des dessinateurs.

Quelle est votre définition personnelle de la caricature ?

KAK : C’est toute forme de description qu’un individu fait d’un sujet avec exagération dans un but humoristique et didactique.

Et du dessin éditorial dont vous êtes l’un des plus éminents représentants en France ?

KAK : Le dessin éditorial est un édito. Il exprime un point de vue, une opinion sur un sujet d’actualité.

Un dernier mot sur l’apport des dessinateurs de presse à la démocratie, notamment ceux de Charlie Hebdo qui s’inscrivent dans une tradition politique, historique et anticléricale de la caricature ayant connu ses grandes heures au XIXème siècle avec Daumier, Jossot et Grandville ?

KAK : Ils ont un rôle fondamental. À travers l’humour, les dessinateurs et dessinatrices de presse maintiennent en vie cette capacité à rire du pouvoir au sens large : les puissants, les élus, les lobbies, les courants de pensée politique et religieux.

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