Admirée par ses pairs pour son art de la narration et son inventivité formelle extraordinaire, Minh Tran Huy a construit une œuvre dans laquelle le métissage des genres occupe une place prépondérante. Dans ce deuxième entretien accordé à la revue Hans & Sándor, elle revient longuement sur cette caractéristique de son écriture qui, adjointe à son intérêt pour les petites gens, fait de son œuvre l’une des plus fortes de la littérature contemporaine française. Entretien avec une grande dame des lettres.
Autrice de langue française, vous avez publié plusieurs romans qui mettent en exergue votre intérêt pour le métissage des genres, des imaginaires et des cultures...

Minh Tran Huy : Oui, tout à fait. J’aime beaucoup métisser les genres, mais ça ne m’est apparu que plus tard. Quand on écrit un livre, on ne pense pas forcément à tout ce qui ressort dans notre écriture. C’est quand on se met à analyser les textes ultérieurement qu’on se rend compte de certaines choses, et décide ou non d’en faire l’une des caractéristiques de notre œuvre. C’est ce qui m’est arrivé et en effet, tout ce que j’écris tient du métissage des cultures, des imaginaires, des genres. Ce métissage des genres vient de moi-même, de ma double culture, du fait que je suis aussi une transfuge de classe. En quittant le Vietnam pour la France, mes parents ont quitté une culture pour une autre, une langue pour une autre, une classe sociale pour une autre. Ils étaient pauvres, d’origine paysanne, mais grâce à leur sérieux, leur investissement dans leurs études, leurs compétences en maths et en physique-chimie, ils sont parvenus à avoir des bourses, à venir à Paris pour terminer leurs études et avoir un emploi. Mon père est devenu directeur informatique, ma mère est devenue directrice au CNRS. De ce fait, ils appartenaient à la bourgeoisie française, mais ils n’en avaient pas les codes, ni la culture. Ils ne lisaient pas de littérature française, ils n’allaient pas au musée, ni à l’opéra. Leurs façons de parler, de bouger, de se tenir, de faire de l’humour, étaient celles d’une paysanne et d’un paysan vietnamiens. En revanche, mes parents ont eu trois enfants qui, eux, ont acquis tous les codes de ce milieu. J’ai fait une khâgne à Henri IV, ma sœur a fait une khâgne à Louis Legros puis des études à Sciences Po. À nous tous, on forme un parcours de transfuges de classe. Dans ce que j’écris, il y a souvent les traces de cet itinéraire.
Comment avez-vous découvert la lecture au sein de cette famille de transfuges de classe ?
Minh Tran Huy : Quand j’étais petite, je regardais la télé, je ne lisais pas de livres. C’est un peu plus tard que je me suis mise à lire des livres. Comme je n’avais pas de guide, j’ai lu indifféremment des bestsellers moyens et des livres de grande littérature. Le fait que dans mes propres livres, il y ait beaucoup d’emprunts à différents genres est lié à cela.
Après avoir lu Les Inconsolés, qu’elle avait découvert après Un enfant sans histoire, Annie Ernaux m’a écrit une très belle lettre dans laquelle elle disait que ce qu’elle avait trouvé « magnifique » dans le livre, c’est qu’on était embarqués dans le conte, le thriller, le polar, l’histoire, sans que la réalité ne cesse jamais d’être analysée, signifiée, scrutée. Ça m’avait fait plaisir parce que le livre était construit un peu en écho à ce que fait Annie Ernaux, dans la mesure où ce que, elle, avait choisi, c’était une écriture blanche en lien avec tout ce qu’elle dit sur l’esthétique de la trahison, sur le fait qu’écrire dans une langue sophistiquée aurait été trahir doublement les siens, qu’elle considérait avoir déjà trahi, en passant d’une classe sociale à une autre. Avant d’écrire ce livre, je m’étais demandé si on pouvait tout de même parler de ce que c’est que d’être une transfuge de classe en utilisant autre chose qu’une écriture blanche, et au contraire une écriture baroque qui mêlerait plein de genres, qui jouerait infiniment avec les constructions formelles. Une écriture où il y aurait à la fois les codes du roman gothique, du roman social, du roman psychologique, du conte, du thriller, etc. Les Inconsolées est aussi né de cette interrogation.
D’ailleurs, il y a également beaucoup de références au cinéma car j’ai voulu y introduire une esthétique cinématographique. Les films auxquels j’ai pensé durant l’écriture sont Match Point, le film social de Woody Allen sur un couple de transfuges de classe et La Femme d’à côté de François Truffaut, qui est une réécriture du mythe de Tristan et Yseult. Donc, à chaque fois, j’essaie d’emprunter aussi bien à la culture dite populaire et à celle appelée la « grande culture ». Et voir ce qui pourrait naître de cette tambouille, qui encore une fois ne fait que refléter ce que je suis : mon parcours, mes goûts. C’est-à-dire ce que j’ai lu, vu, entendu.


Outre le métissage des genres, le conte occupe aussi une place éminente dans vos livres. Quelle en est la raison ?
Minh Tran Huy : Le conte est l’origine de tout ! C’est l’origine du monde. C’est l’enfance aussi. L’enfance et l’imaginaire infinis. Il y a quelque chose de rassurant dans le conte. C’est comme si notre histoire était écrite depuis toujours, et obéissait aux mêmes lois. Ce qui me fascine, réconforte dans le conte, c’est qu’il permet de garder intacte une sorte de capacité à s’émerveiller dans le monde. Et finalement, il n’y a qu’à l’époque où on lisait des contes que cette capacité était intacte. Aujourd’hui, quoi qu’on fasse, on n’arrivera jamais à la récupérer. Dans The Blacklist, le personnage joué par James Spader, que j’adore, dit à un moment son désir de retrouver son sommeil d’enfant, son innocence perdue. Il est en quête de quelque chose de presque magique qui pourrait l’émerveiller dans la vie. Pourtant comme nous tous, il sait que la vie n’est pas magique puisqu’il l’a vit au quotidien. Mais ce qu’il recherche (le conte) dit à la fois la vie et la réenchante dans une simplicité infinie. C’est une simplicité, qui n’enlève évidemment rien à sa complexité énorme, à la façon dont nous pourrions l’interpréter indéfiniment comme on pourrait interpréter indéfiniment le roman ! Mon premier rapport à mon pays d’origine s’est aussi fait à travers les contes. J’ai tenté d’y trouver des réponses aux premières questions que je me suis posées. Ces réponses n’étaient pas toutes bonnes, mais elles m’ont permis de conter, d’écrire. C’est pour ça que j’aime tant les contes.

Le conte est-il de la littérature ?
Minh Tran Huy : C’est de la littérature. C’est même l’origine du roman, et de la littérature. Tout commence par : « Il était une fois ». Il y a une raison pour laquelle les enfants, quoi qu’ils arrivent, et même si plus tard, ils ne deviennent pas de grands lecteurs, seront toujours fascinés par les histoires : c’est le fait qu’on leur a lu des contes, un jour. Pour moi, le conte est incontestablement de la littérature, il est ce qui infuse la littérature. Vous lisez une dystopie, c’est toujours du conte. Vous pouvez faire de la littérature expérimentale, mais à la fin, ce qui donne un sens à cette littérature expérimentale, à ce travail sur la forme, sur la langue, c’est l’essence du conte. On peut lire du Beckett et se dire : « Ça ne raconte rien » mais à travers le fait de ne rien raconter, ça raconte quand même quelque chose. En attendant Godot raconte quelque chose. Ça raconte l’attente d’un sens, l’attente de Dieu, l’attente d’une transcendance, c’est ce que cherche et formule le conte. C’est aussi un espace de jeu immense. Et c’est précisément ce qu’est la littérature : un espace de jeu où on peut faire référence à ceux qui nous ont précédés, entretenir avec eux une sorte de dialogue, prolonger leur entreprise à travers la nôtre, essayer de donner un plongement à leur art à travers le nôtre.

Pendant longtemps, la transmission des contes s’est faite à travers l’oralité. L’oralité est-elle de la littérature ?
Minh Tran Huy : Je pense que la littérature doit être couchée par écrit. Derrière l’idée de littérature, il y a l’idée qu’on laisse une trace, une mémoire. Cette mémoire doit être couchée sur papier si on veut la préserver. Les mémoires vivantes transmises uniquement par l’oralité me semblent relever d’autre chose et non de la littérature. Ce sont des arts proches, mais ce ne sont pas les mêmes.
Quid de la bande dessinée ? Est-ce de la littérature ?
Minh Tran Huy : Je ne sais pas si c’est de la littérature, mais en tout cas, c’est incontestablement un art. Un art métis où il y a à la fois de la plastique et de l’écrit. Ce que ce mélange compose est différent d’un livre de littérature et d’un film, mais ça reste un art. Un art de la narration.
Vous avez consacré en 2017 un magnifique essai au fait-divers pour lequel vous entretenez une appétence comme en témoignent La double vie d’Anna Song et Le voyageur malgré lui. Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait divers ?

Minh Tran Huy : C’est souvent une invitation au roman. C’est pourquoi énormément de romanciers s’en sont emparé pour en faire des romans, en changeant parfois quelques faits ou en les creusant jusqu’à leur donner une portée symbolique universelle. Le principe du fait divers, c’est qu’il faut que ce soit quelque chose d’absolument tragique, d’absolument insolite et que cet accroc dans le quotidien soit une anomalie par rapport aux lois naturelles ou juridiques. Dès lors qu’un fait est à contre-courant de ce qui est légal et admissible socialement, ça accroche l’attention, il y a matière à en faire un roman. C’est ce qui m’amuse dans le fait divers : le fait qu’il soit à la fois réel, mais qu’il invite à imaginer autre chose qu’on ne voit pas. C’est ce qui est arrivé à Marguerite Duras, François Mauriac et Gide. Ils assistent un jour à un procès et s’aperçoivent que le récit qu’en livre l’avocat, le récit qu’en livre l’accusé, le récit qu’en livre éventuellement la victime si elle a survécu, le récit qu’en livre la justice, et même le récit qu’en livrent les journalistes n’arrivent pas à saisir entièrement cette histoire. Alors ils écrivent pour essayer de donner une forme à ce qui n’en a pas, à ce qui est obscur. Pendant longtemps, les auteurs se sont d’abord intéressés à la figure du monstre lorsqu’il abordait le fait divers (cf. L’Adversaire de Carrère, L’Étranger de Camus, L’Amante anglaise de Duras). Aujourd’hui, le fait divers permet d’ériger un monument aux victimes. On le voit avec Laetitia ou la Fin des hommes d’Ivan Jablonka, ou Dora Bruder de Patrick Modiano. Donc, c’est aussi une fenêtre à travers laquelle on peut lire et structurer l’histoire de la littérature.
Certains faits d’hiver pourraient même se rapprocher d’une nouvelle comme vous le faites remarquer dans votre livre, en vous appuyant notamment sur les travaux de Roland Barthes…
Minh Tran Huy : En effet, entre 1903 et 1937, Félix Fénéon s’est inspiré de nombreux faits divers pour publier des nouvelles en trois lignes, qui sont très amusantes à lire et bien construites. En 1982, Le Clézio a publié La Ronde et autres faits divers, un roman qui parle des victimes, de gens qui n’auraient même pas mérité un entrefilet dans un journal. C’est ce qui m’a intéressée dans le fait-divers sur Albert Dadas. Normalement, l’histoire n’aurait pas dû garder sa trace, puisque c’était un ouvrier du gaz extrêmement pauvre. C’est sa maladie et le fait qu’il ait croisé un médecin qui s’est intéressé à son cas qui font que sa trajectoire a été consignée, qu’il est resté dans un petit coin de l’histoire. Donc, il y a quelque chose comme ça dans le fait divers qui est assez touchant et dont parle très bien Didier Daeninckx : « Le fait divers, c’est le premier monument aux morts ».


Quelles différences établissez-vous entre l’écriture d’un essai, d’un roman et celle d’un scénario de bandes dessinées?
Minh Tran Huy : Je préfère écrire un roman. L’essai demande beaucoup d’efforts et de travail. On est étouffé par la documentation, par les écrits des autres. Je me suis un peu engloutie là-dedans, surtout que des faits divers, il y en a eu énormément mais ce n’est qu’en France, qu’il y a l’appellation « fait divers », même si en le définissant un peu plus aux étrangers, ils finissent par comprendre. J’ai commencé à m’intéresser au fait divers après avoir commencé l’écriture de La double vie d’Anna Song, inspiré d’un fait divers, que j’ai transformé, mais dont j’ai gardé toute l’armature autour de l’imposture technologique et de la musique classique. Dans ce fait divers, il y avait une graine qui fait qu’on pense à un roman parce que le fait divers tout seul n’est pas si intéressant que ça, il a eu deux ou trois choses intéressantes, mais il n’a pas de chutes. Je voulais lui donner une autre dimension. Car comme je le disais tout à l’heure, certains faits divers sont des appels à écrire et là, il y avait quelque chose à prolonger, à fouiller. Ce fait divers nous permettait aussi de fiscaliser des objections personnelles sur la possibilité à renoncer, la nostalgie, la mélancolie, le mono no aware comme le dit Murakami. Le fait d’aimer littéralement à la folie était aussi quelque chose que je pouvais projeter sur ce fait divers, qui était comme une sorte de toile sur laquelle je pouvais m’appuyer pour y construire et mettre en forme mes propres obsessions. Mais dans l’âme, je ne pense pas être une essayiste, mais une romancière.
En tant que romancière, ce qui m’intéresse, ce sont les gens, ce sont les émotions.
Minh Tran Huy
Dans les différents romans que vous avez publiés, vous mettez toujours une focale sur les petites gens et non sur les grands événements politiques. Quelle en est la raison ?
Minh Tran Huy : Dans l’histoire, on s’est d’abord intéressé aux grands événements politiques. Maintenant, on s’intéresse à la micro-histoire, à l’histoire vue par le social, par le culturel. Précisément, l’histoire des petites gens. Je pense que les romanciers complètent les historiens de ce point de vue. Si jamais vous voulez en savoir plus sur la guerre du Vietnam ou sur les camps, il y a des livres dessus. Ce sont des essais et des travaux d’historiens qui s’appuient sur des archives. En tant que romancière, ce qui m’intéresse, ce sont les gens, ce sont les émotions, ce sont les conséquences de ces événements sur le quotidien et la vie des gens. Eux, ils ne le vivent pas en se disant qu’il s’agit d’un grand événement politique. Tout d’un coup, ils sont arrêtés un soir, envoyés dans un camp et ne savent pas pourquoi. Je pense qu’il y a aussi une position politique et d’engagement qui est commune à beaucoup d’écrivains qui est d’incarner les grandes problématiques de leur temps à travers des destins individuels. C’est une autre façon d’incarner la grande histoire. C’est un positionnement qui m’obsède. Pas au sens grandiloquent du terme, mais ça m’intéresse de montrer des mondes qu’on ne connaît pas, des voix inconnues, des gens qu’on a oubliés et dont il faut rappeler la mémoire. L’écriture peut aider à ça.
Quels sont les textes, auteurs et autrices qui vous ont permis de vous construire ?
Minh Tran Huy : Il y a des textes classiques qui m’ont permis de me construire comme des textes non-classiques et parfois moyens, mais qui donnent le goût de l’histoire. Adolescente, j’ai aimé lire Jules Verne, Alexandre Dumas, Émile Zola et Roald Dahl. Tous ces auteurs m’ont donné le goût des histoires. Leurs livres m’ont permis de me construire au même titre que ce que je regardais à la télévision. Parmi les auteurs qui m’ont intéressée profondément, fait réfléchir autrement à la façon d’écrire, il y a Edith Wharton que j’adore pour sa façon d’écrire les mises à morts sociales et silencieuses. Dans ses livres, elle analyse toujours le monde qui l’entoure avec une maturité, une élégance, une forme de retenue qui m’ont beaucoup influencé. Il n’y a jamais un mot de trop chez elle. Les Inconsolés est d’ailleurs une réécriture du Temps de l’innocence. Dans celui-ci, elle raconte comment un amour réel, absolu est détruit par le milieu social et les conventions.


J’aime beaucoup Margaret Atwood que j’ai interviewée quand j’avais 20 ans. Ce qui m’a plu chez elle lorsque j’ai lu Le tueur aveugle, c’était la façon dont elle jouait avec les points de vue et les genres. Elle utilise notamment un genre qui n’est pas noble. Ça, ça m’a intéressée et fait réfléchir à la façon dont on pouvait construire avec différentes perspectives pour dévoiler un secret présent depuis le début, mais que le lecteur ne découvre qu’à la fin. Elle a aussi publié Alias Grace, un très beau livre adapté en série et qui tient plus du roman historique. Elle tire d’un fait divers la substance de ce livre. Ensuite, elle lui donne une dimension surnaturelle. Avec La Servante écarlate, ces deux livres ont joué un rôle très important dans mon parcours de romancière.
J’adore Agota Kristof, dont La trilogie des jumeaux m’a donné beaucoup d’idées, de pensées, même si ce que j’écris ne ressemble pas à ce qu’elle fait. Sur les narrations, je dirais que Murakami m’a un peu influencé pour sa simplicité et son mono no aware, cet état d’esprit qui correspond aussi à mon tempérament. C’est une poignante mélancolie des choses, une disposition d’être aimée au détour d’un chemin, etc. C’est quelque chose qui m’a habité à la lecture des livres de Murakami et qui se retranscrit dans mes livres parce que j’ai retrouvé le goût des contes vietnamiens traditionnels que j’écoutais enfant et qui portaient aussi cette mélancolie tragique. Duras m’a influencé dans mon écriture pour ce goût de la symétrie, de la répétition, de l’anaphore, du retour récurrent de plein d’images, etc. Chez Modiano, j’aime beaucoup le côté artiste sériel. Chez Antonio Munoz Molina, ce que j’aime et notamment dans Séfarade, son grand livre sur les exilés séfarades, c’est sa façon de décrire la mélancolie des exilés, un mélange bienvenu entre lyrisme et retenue. En littérature, il faut qu’émotionnellement, on saisisse le lecteur et qu’on soit saisis, Anthony Munoz Molina sait vraiment très bien faire cela.
J’adore Laurent Mauvignier parce que je trouve qu’il y a quelque chose de racinien, de tragique, dans ses livres. Il a aussi travaillé sur le fait divers. Histoires de la nuit est un fait divers dans lequel il donne une voix aux victimes. Je pioche vraiment un peu partout. Dans mes livres, il y a souvent des références aux textes que j’aime. Je les place très volontairement pour créer des espèces de jeux littéraires avec les lecteurs, mais il y a aussi des références inconscientes.
Des « références inconscientes » ?
Minh Tran Huy : Oui. Un jour, j’ai discuté avec une lectrice française de 73 ans qui apprenait le vietnamien et qui m’avait épatée en me faisant remarquer le sens de Song en vietnamien et donc la polysémie du titre La double vie d’Anna Song. Tout d’un coup, j’ai réalisé qu’en effet, en vietnamien, Song, selon la façon dont on l’accentue signifie l’existence, le parallèle. La double vie d’Anna Song devient donc la double vie d’Anna, qui a une double vie en vietnamien. Je n’avais pas du tout pensé au sens de Song en vietnamien, alors que je sais intimement ce qu’il veut dire. C’est pour cela que je vous dis qu’il y a des « références inconscientes », et beaucoup de force à l’œuvre dans la création qu’on ne maîtrise pas toutes.
J’ai une esthétique de la sobriété, de la retenue. Je suis dans la tentative de faire naître des émotions en n’en faisant pas trop.
Minh Tran Huy
Comment qualifierez-vous votre travail littéraire ?
Minh Tran Huy : C’est une tentative pour donner des histoires à ceux qui n’en ont pas, une forme à ce qui n’en a pas. C’est une forme assez sophistiquée, assez composée, assez architecturée, pour qu’on voit que mes livres sont inscrits dans une histoire littéraire et engrangent avec eux tout le flot de la fiction qui les a précédés. En même temps, ils ouvrent une porte sur d’autres choses que sont l’autisme, le métissage des genres, des classes sociales, des langues et des cultures… J’ai une esthétique de la sobriété, de la retenue. Je suis dans la tentative de faire naître des émotions en n’en faisant pas trop. Il n’y a jamais un mot de trop, ni de sentimentalisme malvenu. C’est une esthétique qui me suit depuis le début et qui contient aussi une certaine douceur, un certain apaisement en surface. Dès qu’on atteint les profondeurs, il y a des douleurs, des tragédies, mais je fais tout pour ne pas être dans la pyrotechnie apparente.
Un dernier mot sur la littérature ? Que représente telle pour vous ?
Minh Tran Huy : C’est un peu mon milieu naturel. Tout ce que je fais depuis plus de vingt ans tourne autour des mots et des livres. La littérature, c’est ce dont je me nourris. C’est ce qui donne un sens à ma vie, qui fait que je continue à vivre. Les livres ont toujours été mes alliés et mes amis. Ils sont là dans les moments joyeux comme dans les moments sombres. J’ai conscience que ce ne sont que des livres, et non des êtres humains. Si jamais je perdais mon mari, je serais évidemment plus malheureuse que si je perdais ma bibliothèque. Mais la littérature est à la fois un compagnonnage et une déité un peu chiante qu’il faut continuer à vénérer malgré tout. Pourtant je sais que ce n’est pas la vie vivante, mais c’est une forme de vie. Une vie éclaircie, une vie peut être exceptionnelle. C’est un peu mon carburant, mon moteur depuis longtemps.
