Géraldine Grenet et Lauriane Chapeau, deux autrices engagées contre les violences sexistes et sexuelles

De gauche à droite : portrait dessiné de Géraldine Grenet © Marie-Ange Rousseau - portrait de Lauriane Chapeau © Droits réservés

Pour comprendre adéquatement l’histoire et les conséquences des violences sexistes et sexuelles, la lecture de deux ouvrages récemment parus chez Delcourt et Glénat s’avère plus qu’indispensable, en raison de la rigueur avec laquelle les autrices Géraldine Grenet et Lauriane Chapeau les ont construits. Rigueur que la revue Hans & Sándor se devait de saluer en mettant à l’honneur les deux autrices susnommées. Entretien.

Vous avez récemment publié aux éditions Delcourt Les Combattantes, une histoire des violences sexistes et sexuelles. Quelle est la genèse de cet ouvrage ?

Géraldine Grenet : Je travaille depuis un certain temps sur les questions des violences sexistes et sexuelles. À l’époque où j’ai commencé à travailler dessus, c’était un sujet moins présent dans l’espace public. En découvrant l’ampleur de ces violences, j’ai dû me former longuement moi-même. Donc avec Les Combattantes, mon objectif était de réaliser le livre que je n’avais pas eu au début, lorsque j’ai commencé à travailler sur ces questions. C’est-à-dire un livre qui me permettrait d’inscrire la question des violences sexistes et sexuelles dans un contexte historique, sociologique, politique et culturel pour permettre aux personnes qui veulent les combattre d’avoir de bonnes bases et de s’inscrire dans une histoire militante. Ensuite, comme pour mon premier livre, j’avais envie de donner de la visibilité aux personnes qui travaillent dans les associations, notamment féministes, et pour qui le quotidien n’est pas forcément facile.

Véritable encyclopédie sur la question des violences sexistes et sexuelles, votre ouvrage a la caractéristique de ne pas être circonscrit à la France et à l’Europe. Pourquoi ?

Géraldine Grenet : L’histoire se passe principalement en France puisqu’on analyse l’histoire et les avancées juridiques et politiques d’un point de vue français, mais c’est vrai qu’il y a des incursions dans d’autres pays, parce qu’il me tenait à cœur de visibiliser des travaux féministes à la fois du Nord et du Sud. Je pense notamment aux travaux autour du féminicide des militantes et chercheuses d’Amérique latine et d’Amérique du sud. C’était un choix politique.

« Un choix politique » ?

Géraldine Grenet : Que ce soit les sujets traités ou les personnes mis en avant, ce sont des choix politiques. Ce n’est jamais anodin de donner la parole à quelqu’un. Même si ça reste une BD, donner la parole, c’est aussi donner une forme de pouvoir. Ce qui m’intéressait, c’était de valoriser des populations minorisées, ainsi que des discours à la fois du Nord et du Sud. C’est une démarche d’intersectionnalité qui était vraiment importante pour moi du fait de ma propre histoire.

Pourquoi avez-vous choisi la bande dessinée comme médium pour aborder ces sujets et non l’essai ?

Géraldine Grenet : C’est parce que je voulais faire du livre un outil pédagogique accessible au plus grand nombre, ce que la BD permet. Ensuite, ce qui a motivé ma démarche, c’est le fait d’adorer la BD, que j’ai beaucoup lue lorsque j’étais enfant. À un moment, j’avais arrêté d’en lire, mais j’y revenue ces dernières années, grâce à la lecture de nombreux romans graphiques à visées pédagogiques, dont Tropiques toxiques : Le scandale du chlordécone, une enquête copubliée par Jessica Oublié, une amie scénariste. Étant originaire des Antilles, j’ignorais beaucoup de choses sur les effets du chlordécone sur les populations. Avec cette BD, j’ai pu comprendre rapidement les enjeux.

Un dernier mot sur la bande dessinée ? Que peut-elle apporter aux combats des femmes ?

Géraldine Grenet : Beaucoup, car l’image permet de toucher plus de monde et de vulgariser avec facilité des savoirs scientifiques que peu de personnes auraient lu. De plus, c’est un médium dont on peut s’emparer facilement lors des ateliers ou des formations avec les professionnels.

Lauriane Chapeau, en collaboration avec la dessinatrice Violette Benilan, vous avez publié en 2024 chez Glénat Petite grande, un ouvrage qui traite des violences pédocriminelles auxquelles une jeune femme a été confrontée dans son enfance. Quelle est la genèse de ce texte ?

Lauriane Chapeau : J’ai toujours eu envie d’écrire cette histoire avec laquelle je me suis beaucoup débattue, mais ne sachant pas comment la raconter et ne voulant pas trahir les autres victimes, j’ai eu du mal à l’écrire. Ce qui a été aussi compliqué au début, c’est que c’est une histoire qui a été vécue collectivement, mais dont j’ai peu parlé avec mes pairs à l’époque.

Lorsque je me suis enfin décidée à la raconter, je me suis dit que j’allais raconter une forme de reconquête et montrer que j’avais gagné, mais au début de l’écriture, je me suis effondrée et j’ai entamé peu de temps après un travail auprès d’un psy pour trouver ce que je voulais raconter. Grâce à ce travail, j’ai compris qu’au lieu d’être libérée de ce traumatisme, on apprenait ou non à vivre avec lui, qu’il pouvait nous construire ou nous détruire, et réapparaître à tout moment de notre vie, sous des formes différentes.

J’ai aussi voulu écrire ce texte pour mes filles, pour que le traumatisme ne se transmette pas, et leur donner une voix. Leur montrer qu’elles peuvent parler, quelles que soient les situations vécues. Avec le recul, je pense que c’est ce qui m’a manqué.

Comment le livre a-t-il été accueilli ?

Lauriane Chapeau : Il a été très bien accueilli. Plusieurs amies m’ont avoué que le fait d’avoir lu le texte donnait sens à tout ce qu’elles avaient vécu avec moi pendant toutes ces années. D’une certaine façon, ce texte leur a permis de faire le lien, de mieux me comprendre. J’ai aussi été contactée par d’autres personnes qui avaient été dans la même classe que moi, et qui m’ont apporté beaucoup d’éclairages sur des choses que j’ignorais complètement, comme le fait que le procès intenté contre le professeur était le premier grand procès pour pédocriminalité dans l’histoire du périscolaire en France. Enfin, lors des rencontres en librairie ou en festivals, il y a à chaque fois un homme en couple avec une femme ayant été victime de violences qui vient nous dire comment il cherche à accompagner celle-ci.

Y a-t-il des autrices qui vous ont accompagnées durant l’écriture de ce livre ?

Lauriane Chapeau : Mis à part Violette Benilan, la dessinatrice qui est aussi la meilleure amie de ma grande sœur, et Audrey, ma meilleure amie, qui est directrice littéraire pour des séries télévisées, j’ai réalisé le livre seule. En revanche, j’ai souvent eu en tête des autrices qui m’ont marquée pour la façon dont elles racontaient leurs histoires.

Quels sont les textes, autrices et auteurs que vous aimez ?

Lauriane Chapeau : Je lis essentiellement de la littérature féminine francophone et afro américaine, qui porte une interrogation sur la violence : Comment est-ce qu’elle existe ? Comment est-ce qu’elle est absorbée par la société ?
En BD, je cite souvent Lisa Mandel, que je trouve brillante parce qu’elle aborde des sujets lourds avec humour et intelligence. En roman, il y a Zoyâ Pirzâd et Chimamanda Ngozi Adichie, dont le livre Americanah m’a énormément marquée quand j’étais jeune. Enfin, il y a Colette que j’aime beaucoup : il y a dans son œuvre à la fois une violence et une légèreté qui m’intéresse.

Que peut apporter la bande dessinée au combat des femmes.

Lauriane Chapeau : Une réflexion sur ce qu’on souhaite montrer ou non. En tant que femmes, nous sommes très exposées sur les murs du métro et les panneaux publicitaires. Le fait d’utiliser l’illustration, qui est un art de la monstration, nous permet de choisir les images qu’on veut montrer ou non de notre corps pour nous protéger. D’ailleurs, je crois que je n’aurais pas pu raconter cette histoire avec un autre médium.

Le fait de raconter cette histoire en BD m’a aussi intéressée parce que c’était une démarche de réappropriation de notre image en tant que femmes longtemps caricaturées dans cet art. Je me souviens d’un échange avec un journaliste qui m’a dit que dans les années quatre-vingt-dix, plus une femme était belle, plus ses seins étaient gros et son nez était petit. C’était une représentation vraiment masculine. Dans les BD réalisées par les femmes aujourd’hui, la représentation des corps est variée. C’est une démarche très émancipatrice que je retrouve également en peinture chez des artistes comme Mickalene Thomas et Nicki de Saint Phalle, dont l’œuvre est extraordinaire.

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