Malgré sa modestie et sa discrétion, Nicolas Rodriguez Galvis est un grand découvreur de talents, de belles plumes altières qui se sont emparées de la littérature contemporaine pour la bousculer extraordinairement avec leurs voix, leurs histoires, leurs fulgurances et expérimentations formelles. Rencontre avec une figure inspirante de l’édition.
Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Je suis né et j’ai grandi en Colombie. Après le lycée, je suis allé à Nantes pour apprendre le français pendant un an, mais j’ai décidé de rester un peu plus, car je me suis fait de bons amis au bord de l’Erdre. Ensuite, j’ai fait plein de petits boulots (les meilleurs étant livreur de pizza et ouvreur dans un théâtre) et des études de sciences politiques à Lyon, des études que j’ai beaucoup aimées, mais comme le disait Saul Bellow : « Au moment où je devais réviser mes cours sur l’offre et la demande, je lisais Joseph Conrad ; je n’ai jamais eu à le regretter. » Pour moi, ce n’était pas Conrad mais plutôt Cortázar et Perec et une grande voracité cinéphile, mais sinon, tout pareil. Après quelques aventures dans d’autres villes, je suis arrivé à Paris où j’ai continué mes études, pendant un moment. Avant de rejoindre les Éditions Métailié, j’ai travaillé comme chargé des droits étrangers chez Gallimard. Le premier jour, la personne que j’allais remplacer m’a amené dans la salle des contrats et j’ai touché un contrat original de Camus. C’était terriblement émouvant.
Comment êtes-vous devenu directeur éditorial au sein des Éditions Métailié ?
Nicolas Rodriguez Galvis : J’ai eu l’énorme chance d’être embauché par Anne-Marie Métailié comme éditeur au sein de sa maison, puis comme directeur éditorial. Je n’avais jamais travaillé comme éditeur. Donc, m’embaucher était un saut dans le vide. Mais, d’une manière, je ne saurais dire quel doit être le CV ou le parcours d’un éditeur qui débute. Ce qu’il peut valoriser est un ensemble de choses, à première vue intangibles : l’ensemble de ses lectures, des films qu’il a vus, des chansons qu’il connaît par cœur, l’ensemble de ses souvenirs, des anecdotes qu’il a cumulées, l’ensemble de ses sensations et de ses expériences. Et personne ne peut savoir si tout ça peut le conduire ou non à trouver de très bons livres puis à les défendre bec et ongles… Des années plus tard, en discutant avec Anne-Marie Métailié, sans doute dans un train, lieu très propice à de belles discussions, je lui ai demandé comment elle définirait notre métier. Elle m’a répondu que l’édition était un acte de foi dans la chance. Je crois fortement à cette affirmation.


Quelles sont les différentes tâches inhérentes à votre fonction de directeur éditorial ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Avec Anne-Marie Métailié, qui est encore la directrice littéraire de la maison, nous devons avant tout lire et trouver les textes que nous voulons publier et défendre. Que ce soit des autrices et auteurs déjà publiés par la maison ou de nouvelles voix, ce qui est très excitant. L’idée de parier corps, âme et argent sur un livre qui n’a jamais été traduit et de le faire exister en France et dans les pays francophones est magnifique. Nous sommes dans la logique de partager ce que nous aimons, trouvons important et beau, puissant et original, émouvant et, souvent, drôle. Après, il y a une centaine de tâches à faire pour que ces livres aient la plus grande chance d’être aimés par les libraires, indispensables complices, et puis les lecteurs. L’une des plus belles est la révision des traductions où je suis en lien étroit avec les traducteurs et traductrices, indispensables complices eux aussi, pour arriver à la meilleure et plus fidèle version de chaque livre. Puis, il y a l’écriture des paratextes, des documents internes et externes, les réunions avec les services de diffusion, les tournées de rentrée, les foires internationales pour prospecter, etc. Mais tout cela, il faut le souligner, n’est qu’une partie d’un grand ensemble où toute l’équipe de Métailié a un rôle crucial et spécifique pour que nos livres voient le jour et arrivent entre les mains des lectrices et lecteurs.
En quoi cette fonction de directeur éditorial spécialisé en littératures étrangères diffère-t-elle de celle d’un éditeur de littératures française et francophone établi en France ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Nous avons un tropisme, un amour et un intérêt évident pour l’étranger, les langues et les cultures d’ailleurs, même si nous publions aussi d’excellents auteurs et autrices francophones, depuis des années. Je suppose que l’intérêt pour la littérature étrangère est une posture esthétique, politique et empathique, mais c’est peut-être avant tout une invitation à ne pas regarder que son nombril. L’ailleurs est toujours intrigant, aller au-delà des frontières aussi, si on aime l’aventure. Comme l’écrit Jules Verne dans Michel Strogoff : « Regarde de tous tes yeux, regarde. ». Nous, nous préférons regarder ailleurs chez Métailié.


Quels sont les critères de sélection des textes édités au sein des Éditions Métailié ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Il faut que ce soit de très bons textes. C’est-à-dire d’excellents romans, de grandes histoires très bien écrites, originales, implacables… Pour sortir des sentiers battus, je citerai encore Anne-Marie Métailié : « Nous aimons les personnages qui traversent la vie en boitant. Nous aimons aussi une certaine dose de mauvaise foi ». J’ajouterai que j’aime ce qui me meut et m’émeut. Et puis l’humour, surtout dans les histoires tragiques.
Quel rôle avez-vous lors de la traduction des textes à figurer dans le catalogue des Éditions Métailié ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Avant tout, il y a le choix du traducteur ou de la traductrice. Chaque texte a un rythme, un ton, un caractère, une complexité, une mélodie particulière. Il faut donc trouver la personne parfaite pour non seulement le traduire, mais aussi pour restituer fidèlement ces caractéristiques.
Puis, comme je le mentionnais plus haut, il y a le travail de révision de la traduction où je relis le texte dans sa langue originale avec le premier jet de la traduction et je le commente ensuite soigneusement avec le traducteur. C’est un énorme plaisir de travailler de manière si détaillée avec les traducteurs, de passer des heures sur un mot, une expression, une ponctuation. Après, nos assistantes éditoriales prennent la suite avec leurs paires d’yeux d’aigle.


Depuis plusieurs années, vous traduisez en espagnol des textes classiques français. Cette activité influence-t-elle votre fonction de directeur éditorial chez Métailié ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Non, je ne pense pas, sauf si on se dit que tout ce qu’on a fait influence qui on est, mais vu que je n’ai aucune idée de philosophe à citer pour justifier cette affirmation, je dirai que non. Surtout que je n’ai plus le temps de traduire avec ma fonction actuelle. Avoir traduit ces textes (Calligrammes d’Apollinaire, Lettre sur les aveugles de Diderot, Lettres de guerre de Jacques Vaché, entre autres) fut, néanmoins, une grande joie pour moi. Je suis très heureux de l’avoir fait, très heureux d’avoir été téméraire et un peu inconscient quand j’ai accepté de les traduire, il y a déjà pas mal d’années. Je crois que je serai bien plus intimidé aujourd’hui. J’aime imaginer qu’un lecteur hispanophone tombera peut-être un jour sur un vers d’Apollinaire qui le surprendra, qu’il notera dans son petit carnet noir ce vers, qui l’aidera à draguer quelqu’un ; ou qu’une lectrice se marrera avec les éclats de folie de Jacques Vaché et qu’elle aura après envie d’aller découvrir Alfred Jarry, Raymond Queneau et Vernon Sullivan.
Comment qualifierez-vous votre rapport personnel à la littérature ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Il est très beau. J’aime beaucoup lire. Ce sont des heures et des heures de plaisir et de découvertes. Des découvertes qui s’immiscent dans ma vie, dans mes souvenirs, dans ce que je suis. Je suis très reconnaissant aujourd’hui de pouvoir vivre de ma passion.
Quelle est votre définition personnelle de la littérature ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Je ne sais pas. Je n’ai jamais pensé à cela. Mais ce qui me vient à l’esprit actuellement est quelque chose que j’ai entendu de l’écrivain et bédéiste argentin Roberto Fontanarrosa. Dans un entretien où on lui demandait ce qu’il souhaiterait à son fils quand celui-ci sera plus grand, il a répondu qu’il voudrait que les amis de son fils sourient toujours au moment où ils le voient arriver au bar. Peut-être qu’il y a quelque chose comme ça avec la littérature. Ce sont des textes qui nous font sourire dès qu’on lit la première phrase ou qu’on referme le livre.


La littérature a-t-elle eu un rôle déterminant dans votre parcours intime, intellectuel et politique ?
Nicolas Rodriguez Galvis :Tout à fait. Intime, intellectuel, politique, esthétique…
Quels sont les textes, autrices et auteurs que vous aimez ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Il y a un tellement ! Il faudrait faire des sous-catégories, ou les classer par moments de vie, par relectures, par fois où je les ai offerts à d’autres… Pour ne pas y passer une vie, je vais me donner une contrainte oulipienne en ne citant que des auteurs et autrices qui m’ont marqué bien avant que je ne travaille dans l’édition et qui ont donc formé ma vie de lecteur. En voici certains, sans ordre précis : Andrés Caicedo, Julio Cortazar, Helen Dewitt, JM Coetzee, JL Borges, Natalia Ginzburg, Roberto Bolaño, Clarice Lispector, Bruce Chatwin, Gabriel García Márquez, André Gorz, Lorrie Moore, Kurt Vonnegut, Mario Levrero, Georges Perec, Svetlana Alexievitch, Joan Didion, JD Salinger, Ursula K. Le Guin, Italo Calvino, Albert Camus, Leonardo Padura, Anton Tchekhov, Philip K. Dick, Vassili Grossman, Raymond Carver, Carson McCullers, Joe Brainard, Truman Capote, Selva Almada, Elizabeth Bishop, Enrique Lihn, Nicanor Parra, Miyo Vestrini, Vivian Gornick, Manuel Puig, Art Spiegelman, Hergé, Rodolfo Wilcock et JK Toole.
En tant qu’éditeur de littératures étrangères, quelles stratégies mettez-vous en place pour promouvoir les livres édités chez Métailié ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Tout ce qui est humainement possible pour défendre un livre. En parler comme si c’était la chose la plus importante du monde, parce qu’au moment où on en parle, ça l’est. Et, bien sûr, avec l’aide indispensable de toute l’équipe de la maison Métailié, de nos représentants commerciaux, et des libraires.


Quels textes, autrices et auteurs conseilleriez-vous à celles et ceux qui ont envie de découvrir le catalogue des Éditions Métailié ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Pour commencer, je leur conseillerai de lire :
L’homme qui aimait les chiens du cubain Leonardo Padura (traduit par René Solis et Elena Zayas), un très grand roman sur les illusions perdues, sur le poids de l’histoire, sur la maîtrise narrative jouissive d’un écrivain.
Misericordia de la portugaise Lídia Jorge (traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues), un livre sur la vie, sur la vie jusqu’au bout, avec une finesse stylistique rare.
Scintillation de l’écossais John Burnside (traduit par Catherine Richard), un objet littéraire si profond, si unique, si étrange, si flippant et si beau qu’il ferait passer David Lynch pour un gars normal.



Ensuite ?
Nicolas Rodriguez Galvis : La femme en vert de l’islandais Arnaldur Indridason (traduit par Eric Boury), un énorme polar sur la mémoire, sur les profondeurs de l’âme.
Les éphémères de l’écossais Andrew O’Hagan (traduit par Céline Schwaller), un magnifique roman sur l’amitié, la complicité, sur le partage de ce qu’on aime, comme la musique et les grosses pintes de bière.
Quid de Camilla Sosa Villada dont vous êtes l’éditeur ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Camila Sosa Villada, dont je suis effectivement l’éditeur, est une force de la nature et une des écrivaines les plus talentueuses et vaillantes que j’ai lu. Ses textes ont la capacité de vous retourner la tête comme une gifle pour après vous serrer dans les bras avec la tendresse d’une grand-mère. Et puis ils créent des images uniques, dont certaines vous suivent comme des fantômes des années après la lecture. Les trois livres qu’on a publiés d’elle (son premier roman, Les Vilaines, puis Histoire d’une domestication, et le recueil de nouvelles Je suis une idiote de t’aimer) sont, à mon avis, de très grands textes, qui ouvrent une petite brèche nouvelle dans la littérature contemporaine. D’elle, je recommande toujours en premier Les Vilaines, (traduit par Laura Alcoba), un superbe roman qui est à la fois tendresse et sang, mémoire et invention, le portrait flamboyant d’un groupe de femmes qui auraient voulu devenir reines, mais ont souvent fini dans un fossé.



Qu’est-ce qui vous a séduit d’autre chez Camila Sosa Villada pour que vous ayez envie de publier ses textes ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Tout. Je me souviens très bien où et quand j’ai lu son premier roman. J’étais en vacances avec ma compagne et on avait pris un ferry pour aller dans une île. Elle avait une migraine et est allée se coucher dans notre cabine. Au même moment, je commençais à lire le roman de Camila Sosa Villada. Dès la première page j’ai été ébloui, surpris, happé par son écriture et j’avais une envie folle de partager cette découverte avec les autres. Nous avons été les premiers éditeurs étrangers à avoir acheté Les Vilaines. Au moment où on a fait une offre pour l’acquérir, le livre n’avait était publié qu’en Argentine, aujourd’hui, il est traduit dans plus d’une vingtaine de langues.
Avez-vous d’autres projets en perspective pour les Éditions Métailié ?

Nicolas Rodriguez Galvis : Oui, bien sûr. Déjà en fin août, nous avons publié quatre textes magnifiques dont un premier roman, Ici, maintenant de l’écossais Tom Newlands (traduit par Marguerite Capelle et Anatole Pons-Reumaux). C’est un roman féroce, émouvant et assez drôle sur un monde pas drôle du tout, l’Écosse post-industrielle des années 1990. On suit Cora Mowat de ses 14 à ses 18 ans, une ado qui ne se comprend pas, que personne ne comprend, mais qui est libre, excessive, profondément humaine et qui a une folle envie de changer de vie, ou au moins de ville. C’est l’un de ses livres qui a cette capacité magique de vous faire rire et pleurer en même temps, un peu comme si les Frères Dardenne s’essayaient à la comédie, avec le talent d’un jeune écrivain qui, avec un rythme trépidant et une joyeuse oralité, sait toujours amener le lecteur là où il ne s’y attend pas.
En janvier 2027, nous publierons un très grand texte de non-fiction du gallois Joe Dunthorne, Les héritiers du radium (traduit par Céline Schwaller). C’est un livre sur les armes de guerre, la mémoire, la réécriture de l’histoire et les secrets d’une famille européenne avant et après la Deuxième Guerre Mondiale. Et malgré le sujet, c’est un livre avec un pince-sans-rire remarquable.
Enfin, en février 2027, ce sera le retour de Camila Sosa Villada (toujours traduite par Laura Alcoba) avec Le voyage inutile, un court récit autobiographique sur son lien à l’écriture, à la lecture, au corps. Le texte est aussi beau que le titre.
Que diriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer dans l’édition indépendante de livres ?
Nicolas Rodriguez Galvis : Courage, envie, curiosité, ténacité, joie, rigueur, camaraderie, partage, bonne chance, argent et santé.


