Poétesse et philosophe, Tanella Boni entretenait un rapport existentiel et engagé à la littérature qui lui permit, jusqu’à son décès récent, de résister aux violences du monde, notamment à celles qui touchent les femmes, les noirs et les immigrés africains. C’est pour saluer cet engagement et cette croyance profonde aux pouvoirs de la littérature que la revue Hans & Sándor met en une cet entretien réalisé en 2020 sur son écriture et les littératures féminine et féministe africaines.
Pour quels motifs écrivez-vous ?
Tanella Boni : Puis-je savoir pourquoi j’écris ? Peut-être parce que je ne peux faire autrement. Ce qui est sûr c’est que l’écriture, pour moi, n’est pas un passe-temps. C’est une nécessité dont je ne peux me défaire. Mais ce qu’on ne dit pas souvent, c’est qu’écrire ne suffit pas. Encore faudrait-il pouvoir être publié. À moins qu’on dise qu’on écrit pour soi et qu’on jette ses écrits dans un tiroir, la bataille n’est pas gagnée d’avance. En effet, il ne suffit de dire j’écris parce que j’ai quelque chose à dire ou parce que pour moi c’est une impérieuse nécessité. Il s’agit de faire avec cette grande machine capable de broyer nos envies, volontés, ou nécessités. Et quand on est une femme, rien n’est évident. Pour répondre directement à la question : pour moi écrire c’est résister, c’est traverser quelques frontières, c’est donner sens aux mots par-delà le silence qui m’habite. Aujourd’hui, c’est donner un sens à ma vie blessée.
Vous êtes l’auteure du fascinant essai « Que vivent les femmes d’Afrique ? ». Qu’est-ce qui vous a motivé à rédiger cet ouvrage dans lequel vous rendez hommage à Awa Thiam ?

Tanella Boni : Impossible de résumer mon essai qui n’est, en réalité, qu’une première étape de ce que j’aurais eu envie de dire. La perspective « femmes et développement », qui pense que « l’économie » est la clé de l’autonomisation des femmes échoue à rendre compte de la complexité des situations des Africaines. Il faut tenir compte de différents paramètres pour rendre compte des spécificités. Le « genre » seul n’explique pas tout. Cependant, par-delà les particularités, qu’est-ce qui nous rassemble ? C’est un essai né de la rencontre avec des femmes de différents horizons qui m’ont raconté leurs vies, joies et malheurs. J’ai tenu compte également de textes littéraires, anthropologiques, sociologiques etc. Quels sont les espaces de vie des femmes (par exemple le marché et la cuisine). Parce qu’une femme c’est un corps et un esprit, que signifie le « capital corps » ? Comment et pourquoi l’habiller ? Les Africaines sont des battantes qui ont envie de sauver leur peau malgré les dominations, exclusions, soumissions et les maux et injustices qu’elles subissent d’hier (notamment pendant la période coloniale de la part des colons) à aujourd’hui où les relations avec les hommes sont très complexes. Je retiens le mot de la fin du livre, un mot qui m’importe : hier, comme aujourd’hui, les Africaines ont envie de respirer : avoir cette sorte d’autonomie qui ne se chiffre pas. Ce mot est remis au goût du jour aujourd’hui dans les luttes contre les violences racistes. La respiration c’est la vie. Maintenant, on le sait.
Depuis plusieurs années, nous assistons à une réviviscence de la littérature féministe en Afrique. Ce phénomène résulte-t-il d’un besoin impérieux de rompre avec les préceptes patriarcaux ?
Tanella Boni : Je me permets de préciser qu’il ne s’agit pas de prendre la plume et de mettre en scène des personnages féminins pour être dit « féministe ». Il me semble que le féminisme a une longue histoire occidentale, européenne puis américaine, et en Amérique elle n’est point aussi linéaire qu’on le croit. Être féministe c’est un engagement dans les mots, les convictions profondes et la conception du monde. Et je ne suis pas sûr que beaucoup d’écrivaines africaines depuis celles des années 60 jusqu’à celles des années 2010 ou 2020 acceptent de se dire féministes. Et puis, n’y a-t-il pas plusieurs féminismes ? Selon les concepts que l’on met en avant et les perspectives poursuivis ? Il m’importe de faire cette précision.


Comment comprenez-vous la longue diète qu’à justement connu la littérature féministe africaine après des débuts marquants grâce à plusieurs figures novatrices comme Awa Thiam, Ken Bugul, Mariama Bâ et Aminata Sow Fall ?
Tanella Boni : Quand il n’y a pas de livres publiés sur certaines thématiques on ne se pose pas la question de savoir si l’édition et la critique ne sont pas en cause. Des livres peuvent être publiés dans des maisons d’édition qui les rendent invisibles dès leur parution. Il se peut aussi que la critique reste muette, manière discrète de tuer un livre.
J’ajoute qu’il y a tout de même des sensibilités différentes, des manières de voir les choses qui évoluent avec le temps. Les jeunes d’aujourd’hui ont des préoccupations qui ne sont pas celles de leurs aînées. Non seulement le rapport au corps évolue mais aussi les récits et les descriptions du corps et du sexe.
Nous remarquons mêmement dans les littératures francophones féminines et féministes, une absence des thématiques souvent explorées par les auteures africaines anglophones. Il est nommément question de l’onanisme, de la maternité, des violences domestiques, de l’équilibre et de la cohabitation harmonieuse entre les hommes et les femmes.
Tanella Boni : Je crois qu’ici il faudrait faire la différence entre les recherches universitaires qui s’intéressent de plus en plus à certaines questions « des femmes », du corps, du sexe, de la sexualité et les écrits proprement littéraires où chaque écrivaine se donne la liberté d’écrire sur n’importe quel sujet. Il y a sans doute quelques anthologies de textes érotiques çà et là. Je veux dire par là que je ne vois pas vraiment une grande vague émerger en littérature concernant les questions féminines. Ce que je vois ce sont des discussions en ligne, sur des sites web ou des réseaux sociaux qui parlent très librement de toutes ces questions.
Quel rôle ces productions littéraires féminines et féministes peuvent-elles jouer dans l’acquisition de plus de droits pour les femmes ?
Tanella Boni : Il faudrait d’abord que les textes soient lus par un large public. Or, mis à part la littérature ‘harlequin’ tropicale, je ne suis pas sûre que le grand public, dans les différents pays, reste à l’écoute de ce qui se dit et s’écrit sur les droits des femmes. Cela semble être vu, la plupart du temps, comme une littérature élitiste pour celles qui ont déjà résolu leurs problèmes de survie quotidienne.


