Youness Bousenna, auteur de “La flemme de la forme” : « La nouvelle libère des pesanteurs du roman car elle ne répond pas aux mêmes lois de la gravité »

Youness Bousenna © Audrey Dufer

Première incursion de Youness Bousenna dans le champ de la nouvelle, La flemme de la forme est un opuscule dont on se remémore longuement du fait de l’acuité du jeune auteur et de ses aptitudes à esquisser excellemment les grands doutes existentiels de son protagoniste. Entretien avec Youness Bousenna.

Deux ans après la parution de votre premier roman, Les Présences imparfaites, vous êtes de retour avec un opuscule incandescent nommé « La flemme de la forme ». Quelle est la genèse de ce texte ?

Youness Bousenna : Il existe deux origines à ce texte. La première, éditoriale, naît d’une rencontre à l’automne 2024 avec Pierre Poligone, fondateur du site culturel Zone critique, qui venait de soutenir mon premier roman, Les Présences imparfaites (Rivages). Il avait alors lancé une collection de textes courts appelée « Vrilles » et m’avait à cette occasion proposé d’écrire une nouvelle. Après mon premier roman, l’idée d’une forme courte me plaisait. J’ai commencé à réfléchir à un sujet autour de thèmes qu’il m’importe de creuser, en particulier celui de la forme. Comme souvent, c’est en courant que l’idée m’est venue. Et d’abord un titre, La Flemme de la forme, qui condenserait le nœud principal du texte : l’histoire d’un homme dont le rapport au réel serait bouleversé par une expérience l’amenant à voir chaque forme qui l’entoure comme nouvelle, absurde, insensée. J’ai écrit le texte en quelques semaines, mais il lui a fallu plus d’une année pour être finalement publié car le projet Zone critique s’est achevé et Pierre Poligone a poursuivi « Vrilles » en lançant début 2026 une maison d’édition consacrée aux textes courts, 49 pages.

Dans La flemme de la forme, vous dépeignez l’ébranlement psychique d’un homme après une nuit de travail au musée Dupuytren, où il a été confronté à différents spécimens anatomiques enfermés dans des bocaux depuis plusieurs siècles. Comment analysez-vous l’état de cet homme à la simple vue de ces spécimens ?

Youness Bousenna : Mon personnage principal est un veilleur de nuit que le hasard amène au musée d’anatomie pathologique Dupuytren, dans la faculté de médecine de Paris. Ce musée ouvert en 1835 a réellement existé, et je l’ai même visité quelques mois avant sa fermeture, en 2016. Cet endroit m’intéressait à double titre. D’abord, parce qu’il témoigne d’une époque troublante, le début du XIXe siècle, où l’aube de la modernité est obsédée par l’éclaircissement du monde. On crée des unités de poids et de mesure, on range les espèces dans de grandes classifications. Cette pulsion d’ordre cohabite avec une fascination pour la difformité, jusqu’à initier une science des monstres, la tératologie. Ce musée d’anatomie témoigne de ce moment où l’on cherche absolument à dissocier le normal du pathologique, dans un contexte où l’Europe prend possession du monde – ce qui résonne avec l’identité noire de ce personnage.

Sur le plan romanesque, ce musée dont je gardais un souvenir forcément étrange était le lieu rêvé pour provoquer la rupture mentale que j’envisageais : c’est au contact visuel et sensoriel de cette collection – des morceaux d’anatomie conservés dans des bocaux, mais aussi des cires – que ce vigile connaîtra un effondrement du sens qui conduira son cerveau à avoir la « flemme de la forme ». Je ne cherche pas à qualifier cet état dans mon texte, puisque je suis seulement intéressé par ses conséquences, mais on pourrait psychiatriquement assimiler cette réaction à une forme de stress post-traumatique.

Malgré son ébranlement, ce vigile sera mû par une curiosité ardente, qui le conduira à revoir ces spécimens lors de sa nuit de travail…

Youness Bousenna : Plusieurs réactions marquent la nuit de ce vigile au musée Dupuytren. L’indifférence, d’abord, d’une mission que cet intérimaire accueille avec lassitude – « Boîtes, parkings, chantiers : ici ou là, les lieux changent mais les nuits sont les mêmes. » La curiosité, ensuite. Après plusieurs heures devant l’entrée, il se demande ce qui se trouve derrière cette porte et découvre, effaré, ce musée monstrueux. Une sorte de convulsion psychotique, enfin, provoquée par la sidération que suscite cette galerie de difformités humaines. À l’image de la pulsion scopique éprouvée devant un accident de la route mais qui tournerait en boucle, il reste comme figé par l’envie de voir et de revoir ce qui fissure pourtant son rapport au réel.

À l’issue de cette nuit de travail au musée Dupuytren, le protagoniste de La flemme de la forme se déprendra également de toutes les règles inhérentes à la vie en société, au point de s’exclure de la communauté des hommes…

Youness Bousenna : Sans révéler l’issue de cette histoire, l’expérience nocturne vécue par ce personnage au musée Dupuytren provoque deux effondrements. Intérieur, car son cerveau se met à avoir la « flemme de la forme », c’est-à-dire la flemme de donner du sens aux choses : « Le bruit, les sons, les odeurs restent à l’état cru dans ma tête. Mon cortex ne cuit plus rien. » Mécaniquement, cet effondrement intérieur génère une désocialisation. Certes, un parfum de solitude plane déjà sur la vie de mon personnage – il habite seul, aucun ami n’est mentionné dans le texte et sa famille vit « au pays ». Mais celle-ci devient totale après cette nuit au musée Dupuytren. Comment continuer à vivre parmi les autres quand on ne partage plus les repères sensoriels sur lesquels se fonde la vie sociale ? Autant qu’un éloignement, c’est aussi la communauté humaine qui s’éloigne de cet homme, lequel se met à avoir affaire à la police. Je joue d’ailleurs avec le motif universel qui justifie l’irruption de la police, le « trouble à l’ordre public », en faisant apparaître ces agents comme des vigiles non pas de l’ordre sécuritaire, mais de l’ordre physique et métaphysique : ce personnage devient dangereux non parce qu’il menace des gens, mais parce qu’il menace de remettre au cause la normalité du monde, car il faut bien que les piétons traversent où l’on a peint des bandes blanches, que les couvercles des poubelles soient fermés, que les mots continuent à dire la même chose pour tout le monde, etc.

Cette « désocialisation » du protagoniste de La Flemme de la forme s’accompagnera aussi de maintes interrogations sur ce qui différencie les hommes des animaux…

Youness Bousenna : L’historien Pirre-Olivier Dittmar a publié au printemps L’Invention de l’animal. Essais d’anthropologie médiévale (Gallimard), une étude historique dans laquelle il montre que la catégorie d’animal n’existait pas au Moyen Âge, et que sa création au cours de la modernité a produit un double partage, entre l’humain et le reste du vivant, mais aussi entre ce qui relève en nous d’une part humaine et d’une part animale. Le détour par cette étude d’anthropologie historique, que j’ignorais évidemment en écrivant le texte, souligne la contingence de ce qui structure notre rapport au monde – une contingence radicale qui constitue le carburant de mon texte. Après avoir lu ma nouvelle, un ami relevait le fait qu’elle portait une sorte de théorie du langage « nominaliste », faisant découler notre ordre du monde d’un ordre du langage, alors même que ce langage est en réalité arbitraire, flottant, historique. Comme la césure entre humanité et animalité.

Cependant, en assimilant son intelligence à un logiciel relevant d’une forme de divinité, je situe aussi mon personnage dans un héritage admettant une spécificité humaine et, disons-le, une forme de malédiction. « Plus l’homme devient homme et se différencie de l’animal, plus son mal s’aggrave », écrivait l’auteur italien Ferdinando Camon dans La Maladie humaine, un roman dans lequel il raconte sa propre psychanalyse. La complexité cérébrale humaine s’apparente autant à un formidable ordinateur, capable de toutes les ingénieries, qu’à un moteur trop puissant, qu’il n’est plus possible d’arrêter, y compris quand il déraille.

Comment avez-vous construit ce personnage ?

Youness Bousenna : Ce vigile intérimaire, auquel je n’ai pas donné de prénom, a fait l’objet d’un important retravail. Dans une première version, il multipliait des considérations philosophiques qui nuisaient à sa crédibilité. L’essentiel de mon travail entre la première et la seconde version du texte a consisté à trouver un équilibre entre deux impératifs en tension l’un avec l’autre : une expérience philosophique qui nécessite une forme de conscience pour être menée au bout, mais un personnage a priori éloigné de préoccupations de cet ordre. Tout s’est donc joué dans la scène initiale que j’ai réécrite, qui met en scène ce personnage dans une salle de fitness en train de regarder, sur l’écran de son tapis de course, des vidéos YouTube de « géopolitique profonde » sur les opérations secrètes de la DGSE en Afrique. Immédiatement, il s’auto-définit comme « autodidacte » et fait montre d’un certain sentiment de supériorité tiré de sa fréquentation assidue de pages Wikipédia et de contenus YouTube où il s’intéresse essentiellement aux marges, aux choses secrètes, aux pouvoirs occultes.

Cet homme plutôt seul, adepte d’une conception musculaire de la virilité, me semblait toucher à un sociotype à la fois très contemporain et peu présent en littérature. J’ai particulièrement tenu à conserver sa complexité, car ce n’est ni un frustré qui rêve d’ascension sociale – au contraire, il est bien là où il est –, ni un complotiste regardant des vidéos antisémites. Il aime simplement les marges, la sensation de connaître des choses secrètes, et c’est ce qui justifie à mes yeux que l’expérience de cette nuit au musée Dupuytren soit à la fois inattendue mais immédiatement appropriée par ce personnage.

Comme Marc Pépin, protagoniste de votre premier roman Les Présences imparfaites, le protagoniste de la Flemme de la forme s’exprime dans une langue classique dissemblable de celles utilisées par les gens de son statut dans de nombreux romans contemporains. Quelle en est la raison ?

Youness Bousenna : Ici, la langue me semble moins « néoclassique » et plus directe que dans Les Présences imparfaites. Les phrases sont plus courtes, le lexique moins soutenu et le récit est au présent. Cependant, l’enjeu diffère de mon premier roman, où il était logique que la confession écrite d’un homme habitué à l’exercice, du fait de sa profession de journaliste et de son activité de romancier, maîtrise ce moyen d’expression. Dans La Flemme de la forme, le statut du témoignage demeure volontairement flou : on ne sait si c’est une confession orale, un flux de conscience, une reconstruction. Simplifier à outrance l’écriture au motif que ce serait un homme moins lettré ne m’intéressait pas, car la voix d’un personnage existe par-delà l’imitation de son milieu social – les romans singeant le parler ouvrier ont rarement été de grands romans ouvriers. Je me suis seulement interdit des réflexions trop intellectuelles pour que le personnage conserve son caractère direct : il réfléchit sur le moment à son expérience, mais il n’est pas un théoricien.

Du fait de certains de vos choix formels (absence de dates, narration au présent d’un événement ayant eu lieu dans un établissement fermé depuis 2016, etc), La flemme de la forme semble aussi esquisser de nouvelles propositions sur le temps en littérature…

Youness Bousenna : Je n’ai pas voulu dater le récit, au même titre que je n’ai pas souhaité nommer ce personnage, dont on ne sait pas non plus où il habite – en lointaine banlieue, semble-t-il. Je m’appuie seulement sur un fait réel, sa fermeture au public du musée Dupuytren pour vétusté en 2016. Mais le texte ne mentionne ni année ni lieux – hormis celui du musée –, dans le but évident de décontextualiser le plus possible cette expérience pour n’en garder que l’essentiel, c’est-à-dire la dimension philosophique.

Comment qualifierez-vous ce texte ?

Youness Bousenna : Je me suis amusé à qualifier ce texte de « farce lovecrafto-gombrowiczienne ». De l’écrivain polonais Witold Gombrowicz, je partage la fascination pour la question la plus simple et pourtant la plus complexe qui nourrissait son œuvre : pourquoi les choses ont-elles cette forme, et pas une autre ? Cette préoccupation m’est venue ces dernières années à mesure que je me suis intéressé à l’écologie et à l’histoire du vivant. Depuis trois milliards d’années se succèdent sur Terre des millions d’espèces dont les formes sont à la fois évidentes et invraisemblables. Il y a des peaux, des écailles, des fourrures. Des estomacs, des cerveaux, des pieds. Ce vertige saisit quiconque regarde autour de lui en suspendant l’impression de normalité qui éteint d’ordinaire notre étonnement.

Quelques temps avant d’imaginer cette histoire, j’avais été très marqué par la découverte de l’écrivain américain H.P. Lovecraft. J’ai lu le volume de « La Pléiade » qui venait de sortir, et j’ai été saisi par la puissance de ses nouvelles horrifiques, qui fonctionnent selon une structure récurrente : des hommes, via une expédition ou des missions de recherche, font une découverte sidérante (une race d’humains à la morphologie de poissons ; des fossiles d’une race monstrueuse ; une météorite contenant une couleur inexistante sur Terre…) qui fissure le voile de normalité pour nous entraîner vers un effroi cosmique. Un effroi qui tient au fait de réaliser que nous sommes de petits mammifères perdus au milieu d’une immensité obscure. « Nous vivons sur une île de placide ignorance au milieu de noires mers d’infini », écrit magnifiquement Lovecraft qui, en employant le terme d’ignorance, dit l’essentiel. Ce n’est pas le savoir qui nous permet de vivre, mais l’ignorance – ou l’oubli – qui rend possible notre tranquillité mentale. Cette déchirure constitue donc le cœur de l’expérience que réalise mon personnage, et si je qualifie cette histoire de « farce », c’est qu’elle est à la fois grave et comique. Car l’invraisemblable ne vient pas du surnaturel de l’histoire – tout est réaliste –, mais surgit de l’extrémité où l’expérience conduira mon personnage. Tout le monde a déjà eu cette sensation d’absurde, ne serait qu’en répétant un mot tant de fois qu’il ne veut plus rien dire, mais personne n’ira jusqu’au gouffre où ce vigile sombrera. En ce sens, La Flemme de la forme se présente comme une expérience-limite.

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La Flemme de la forme marque votre première incursion dans le domaine de la nouvelle. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce genre ?

Youness Bousenna : Je n’aurais pas écrit une nouvelle sans que le hasard en crée l’occasion. Cette proposition est arrivée à un moment opportun : après plusieurs années de travail pour mon premier roman, l’idée d’une forme courte me séduisait. Et, au-delà, les caractéristiques mêmes de ce format. Le roman ressemble à une cathédrale : des piliers aux ornements, tout doit tenir – ou s’effondrer. La nouvelle libère des pesanteurs du roman car elle ne répond pas aux mêmes lois de la gravité : ce genre offre la possibilité de mettre en œuvre une idée radicale et d’aller au bout frontalement, rapidement. Cette radicalité n’aurait pas tenu la longueur d’un roman, car elle se serait épuisée. Après le marathon du roman, ce sprint convenait donc parfaitement à cette intrigue, et à mon envie.

Quels souvenirs conservez-vous de vos premières lectures de nouvelles ?

Youness Bousenna : Je ne lis pas spécifiquement des nouvelles, mais plutôt des auteurs qui m’intéressent et à qui il arrive d’écrire des nouvelles. Les premiers recueils que j’ai lus sont ceux d’Albert Camus, en particulier Noces. Mais ce sont des nouvelles très particulières, philosophiques plus que narratives, dont la puissance réside d’abord dans la capacité de Camus à offrir une traduction sensorielle, à travers la description des paysages méditerranéens, au sentiment d’absurde. Au-delà de Lovecraft dont j’ai parlé, quelques recueils de nouvelles m’ont énormément marqué – je pense en particulier à L’Abattoir de verre de J. M. Coetzee, un sommet d’épure stylistique, de finesse psychologique, de profondeur humaine.

Je suis particulièrement sensible aux nouvelles métaphysiques. Celles de Borges, comme d’autres auteurs du boom latino-américain, démontrent que la nouvelle constitue une forme particulièrement adaptée pour développer ce type de propos. On peut y introduire une dose de fantastique, ou d’irréalité, souligner un vertige existentiel, créer une situation insensée. La brièveté permet de provoquer un effet, un trou dans la conscience du lecteur, et de le laisser aussitôt sur cette étrangeté. En cela, la nouvelle offre un outil littéraire très puissant.

Avez-vous d’autres projets analogues en perspective ?

Youness Bousenna : Je travaille depuis bientôt deux ans à un roman. Je l’ai commencé à l’été 2024, quelques semaines avant la parution des Présences imparfaites. Je peux dire qu’il sera très différent du premier, mais aussi que La Flemme de la forme se présente comme un texte de transition, et une sorte de trait d’union, entre ces deux romans.