Evariste Pimplis, auteur de “Par-delà le consentement ” : « Le roman est un espace qui permet de se penser soi-même, en tant qu’individu et en tant que société »

Evariste Pimplis © Droits réservés

Outre les grandes figures auctoriales connues et admirées pour leur sens du renouveau, la littérature contemporaine française doit sa vitalité à de jeunes plumes téméraires, qui, à chaque rentrée, se déprennent puissamment de l’académisme ambiant pour proposer aux lecteurs des moments de lecture et de réflexion inoubliables. Incontestablement, Evariste Pimplis est de celles-ci. Dans « Par-delà le consentement », premier roman au titre probant, le jeune auteur part d’un esclandre sexuel né entre deux hommes adultes pour interroger la notion de consentement en 2032, à l’aune de la révolution #Metoo. Entretien avec Evariste Pimplis.

Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?

Evariste Pimplis : Je suis né en juin 1999, à Athènes. J’ai grandi dans une banlieue balnéaire de la capitale grecque, bercé par le vent marin et l’air iodé. Ma mère, française, et mon père, grec, ont opté pour le Lycée franco-hellénique d’Athènes où j’ai effectué ma scolarité jusqu’à mes dix-huit ans, profitant des vacances estivales pour rendre visite à ma famille maternelle en France. Au cours de ces années, j’ai connu beaucoup de joie mais aussi de la peine, née de l’apprentissage des choses de la vie et des maux qui ont traversé la Grèce à cette époque. Baccalauréat littéraire en poche, je me suis installé à Paris en 2017 pour étudier les sciences politiques et l’histoire, à l’Université Paris 1. Je ne remercierai jamais suffisamment mes parents pour leur soutien dans cette démarche qui m’a permis de m’épanouir intellectuellement, humainement et de goûter à une forme de liberté des plus pures. J’ai ensuite intégré un master de politique culturelle à Sciences Po, me spécialisant sur les impacts des évolutions technologiques et du numérique sur le secteur culturel. Poursuivant mon parcours professionnel dans cette voie, je me suis parallèlement lancé dans l’écriture romanesque, lui attribuant une place de plus en plus prépondérante dans ma vie. Autrement, que dire ? Je pense surtout que mon parcours se caractérise par une forme de constance de caractère, dans ma détermination à avancer, à travailler, à agir sur le présent par goût de l’avenir. J’apprécie la chance que représente le simple fait de pouvoir profiter des belles choses de la vie, de l’amour à l’amitié. Mais surtout, je dirais que je suis fasciné par les gens. J’écoute avec tendresse, j’essaye de comprendre ce qui peut nous rapprocher mais aussi ce qui pourrait nous déchirer au point de nous plonger dans des abîmes sans retour.

Comment avez-vous découvert la littérature ?

Evariste Pimplis : Je n’ai pas eu à découvrir la littérature. Elle a toujours été là, à portée de main, puisque l’appartement de mes parents regorgeait de livres, par milliers. Tous deux ont toujours été de grands lecteurs et ont, au fil des années, constitué une bibliothèque remplie de possibles. Je n’ai jamais vraiment pu échapper à la littérature, même si j’ai souvent essayé. En effet, mon rapport à celle-ci n’a pas toujours été un amour inconditionnel. Par périodes, je l’ai rejetée, comme on est parfois étrangement poussés à rejeter ce qui nous paraît relever d’une trop grande évidence. Mais, au fil du temps, j’ai pris goût à la littérature à travers les discussions que les lectures suscitaient à table, les soirs, les week-ends, à travers les idées qui virevoltaient dans mon jeune esprit cherchant à comprendre le monde. Ce que j’aimais, c’est que la littérature permettait de parler de tout, sans discrimination, sans tabou, sans limite. C’est ainsi que je revins vers elle et décidai d’en faire à jamais une partie intégrante de ma vie.

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Quels souvenirs conservez-vous de vos premiers plaisirs lectoriels ?

Evariste Pimplis : Je me souviens de la voix de ma mère me lisant une demi-heure tous les soirs avant que j’aille dormir quand j’étais enfant. Je rentrais à la maison après l’école et attendais avec impatience ce moment où je voyagerais à travers les pages, le temps et l’espace, où mon imagination pourrait s’épanouir sans sortir de ma chambre. Quand ma mère me lisait des sagas fantastiques, d’Harry Potter au Seigneur des anneaux, je m’imaginais au milieu des mages et des monstres. Quand elle me lisait des classiques de la littérature française comme d’Au bonheur des dames ou La recherche de l’absolu, je m’imaginais fouiner dans de grands magasins pour y trouver la pierre philosophale. Quand elle me lisait des grands romans internationaux, de Moby Dick aux Temps difficiles, je m’imaginais sur un chalutier ou dans une usine. Et lorsque nous terminions un livre, je me précipitais vers la bibliothèque, impatient de choisir où le suivant pourrait me transporter.

© « Young Man Reading », Jacob van Loo, vers 1650, Leiden collection – New-York

Votre vocation d’écrivain est-elle corrélée à ces premiers plaisirs lectoriels ? Pourquoi écrivez-vous ?

Evariste Pimplis : Quand j’étais petit, je me souviens percevoir le temps tel une denrée dont la source serait intarissable. Ce temps aurait pu se transformer en ennui. Mais je n’aimais pas m’ennuyer, alors je lisais des livres, je regardais des films, je jouais avec des Playmobils, j’imaginais des mondes. Mais, un jour, au terme d’une lecture, je me sentis frustré de la façon dont l’histoire se concluait. C’était en plein été. Comme j’avais du temps à tuer, je voulus réécrire cette fin qui ne me convenait pas. Au collège, je pris de plus en plus goût à écrire, et, encouragé par mes professeurs, j’écrivis des nouvelles dont je me souviens encore aujourd’hui bien que je les aie égarées. La qualité des textes ne devait pas être glorieuse mais ils avaient le mérite d’exister. Toutefois, arrivant à l’âge adulte, je mis, peut-être à tort, cette activité en pause pour me consacrer à mes études. Jusqu’au jour où je me sentis prêt. Aujourd’hui, j’écris pour essayer de saisir la complexité du monde qui m’entoure, ce monde qui avance et dans lequel on se rend compte qu’on n’est rien de plus qu’une minuscule pièce dans un rouage nous dépassant. Alors, écrire me donne l’impression de détenir une certaine capacité d’agir sur le monde, de le dompter à travers les mots, aussi illusoire cette idée puisse-t-elle être.

Comment écrivez-vous ?

Evariste Pimplis : J’écris lorsque j’ai les idées claires. Autrement dit, avant d’écrire, je réfléchis. Même si la réflexion accélère et se démultiplie au moment où je commence à écrire, je la considère comme une étape à part entière du processus d’écriture. Souvent, on ne tient pas la pensée pour une activité jouissant d’une pleine autonomie. On la relie à la marche, à la parole, à l’écriture. Mais, de fait, avant d’écrire, je réalise avoir besoin de moments où je m’assois devant mon bureau et où je pense, sans rien faire d’autre. Ensuite, une fois que je sais où je veux aller, je peux écrire à peu près à tout moment et dans toutes les conditions, tant que je dispose d’un minimum de temps continu et que mon esprit est libre d’encombre. Ce que j’apprécie le plus, me semble-t-il, est le luxe de pouvoir éviter les pauses trop longues entre les moments consacrés à l’écriture. S’ils sont trop espacés, je perds le fil, non seulement du fond mais aussi du ton. J’essaye par conséquent d’écrire quotidiennement, ou presque. Mais le temps n’est pas toujours évident à dégager, le soir, après le travail. C’est comme ça et ce n’est peut-être pas plus mal. Sur quoi écrirais-je si la vie n’était faite d’aucune contrainte ?

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Quel est votre support d’écriture ?

Evariste Pimplis : Mon ordinateur. Je reprends amplement chacune des phrases que j’écris. Parfois, alors que je rédige un paragraphe, je laisse mon esprit divaguer et celui-ci peut soudain être traversé d’une bonne idée relative au paragraphe précédent. Il m’est alors aisé de revenir en arrière pour peaufiner ce que j’ai écrit une heure plus tôt. L’ordinateur facilite ces incessants allers-retours, les suppressions, les amendements. Il permet au texte de rester propre et ordonné, malgré toutes mes interventions. L’écriture tapuscrite permet surtout que la production du texte suive le rythme de ma pensée lorsqu’elle file à toute allure, tout en la laissant s’épanouir, là où l’écriture manuscrite, que j’apprécie énormément en d’autres circonstances, contraint ce rythme par la concentration formelle qu’elle exige, une exigence qui me distrait et casse le rythme de ma pensée.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Evariste Pimplis : Non ! Aucun rituel. Si ce n’est que j’aime écrire solitairement face à une fenêtre donnant sur une rue animée et que j’apprécie les bruits de fond, le fourmillement de la ville couvert par le son d’un album musical dont les titres rythment mes temps de concentration.

Vous avez récemment publié Par-delà le consentement, premier roman haletant qui interroge entre autres la notion de consentement à travers la relation sexuelle consentie entre deux hommes. Quelle est la genèse de ce roman ?

Evariste Pimplis : Je dirais que Par-delà le consentement est un roman de son temps, à la fois du fait de l’âge auquel j’ai commencé à l’écrire, 23 ans, et du contexte sociopolitique de ces dernières années. Au moment où j’ai eu envie d’écrire ce livre, je m’intéressais beaucoup à la façon dont les questions relatives à la notion de consentement modelaient le débat public. Me trouvant moi-même face à des questions auxquelles je ne savais répondre, je voulus les exprimer à travers la littérature, sans chercher à fournir des réponses définitives, mais plutôt à creuser la complexité cachée derrière celles-ci. Dans mon roman, je pars du postulat optimiste qu’en 2032, quinze ans après l’apparition de #MeToo et quelques années après l’inscription de la notion de consentement dans la définition du viol et des agressions sexuelles dans le code pénal, la société serait imprégnée d’une “culture du consentement”. Il serait dès lors clair qu’un “non” veut dire “non” et qu’un rapport est licite que s’il est consenti. Cependant, dans la fiction que je propose, la médiatisation d’un fait divers impliquant deux hommes, Enzo et Émile, secoue la société et devient une affaire publique d’ampleur. Malgré un consentement clairement exprimé, leurs désirs semblent paradoxaux, au point où, dans les médias et sur les réseaux, l’on décortique la construction de ces désirs. La façon de traiter littérairement ce sujet ne relevait en rien de l’évidence. Au total, j’ai écrit dix-sept versions du roman. Je tenais, dès le départ, à écrire un texte court, percutant, à la fois cru et nuancé, montrant la complexité des questions posées. Je voulais aussi que le roman n’enferme pas le lecteur dans le point de vue d’un seul personnage, mais qu’il puisse faire dialoguer les points de vue pour questionner certaines de ses certitudes.

Avec finesse, ce roman met en exergue la façon dont la vie sexuelle, en particulier celle des hommes, peut-être régie par l’éducation et le genre. Qu’est-ce à dire ?

Evariste Pimplis : Le roman présente deux personnages incarnant deux modèles de masculinité opposés. Ils ont tous deux été sujets de socialisations radicalement différentes. Dès l’enfance, les parents d’Enzo ont voulu faire de lui “un homme, un vrai”, capable de s’imposer dans le monde patriarcal dans lequel il grandissait. Ce faisant, ils lui ont transmis une conception de la virilité fondée sur la force, la domination et la conquête. Chez Enzo, cette éducation a fini par s’imprégner jusque dans la sexualité. Il lui est devenu difficile de dissocier le désir de l’exercice d’un pouvoir sur l’autre. Mais cette vision est ébranlée après #MeToo. Lorsque les normes sociales évoluent et que les comportements qui lui permettaient autrefois d’affirmer sa masculinité sont remis en cause, Enzo a le sentiment de perdre les repères à partir desquels il s’est construit. Sa réaction est alors de se réfugier dans des communautés masculinistes qui lui promettent de restaurer le pouvoir que conférait cette identité. Émile, lui, a grandi dans un monde très ouvert et rejette politiquement la masculinité qu’incarne Enzo. Il cherche à vivre librement son homosexualité après avoir connu l’homophobie ordinaire imposée par les hommes comme Enzo durant son adolescence. Pourtant, il se découvre sexuellement attiré par certaines des formes de domination qu’il condamne dans l’espace public. Et là réside le nœud du roman.

Le livre montre effectivement la façon dont certaines personnes acceptent sexuellement des pratiques et discours qu’ils abhorrent dans la vie sociale. Comment l’expliquez-vous ?

Evariste Pimplis : Nous avons tendance à considérer la sexualité consentie comme le lieu par excellence de la liberté. Mais le roman questionne cette idée à travers les doutes d’Émile. Celui-ci a construit son identité sociale en opposition à la conception de la masculinité incarnée par Enzo. Pourtant, il est précisément attiré dans l’intimité par ce qu’il rejette dans sa vie sociale. Il se demande alors si ce désir n’est pas en partie le produit de ce qu’il a vécu, de ce qu’on lui a appris, voire des violences symboliques ou des humiliations qu’il a pu subir. Mais le désir est-il réellement libre dès lors qu’on le considère traversé par les rapports de pouvoir qui structurent la société ? Et surtout, que faire lorsque les désirs contredisent ce que l’individu pense être, son corps de valeurs ? Dans le roman, je n’ai pas souhaité apporter de réponse définitive à ces questionnements. J’ai plutôt cherché à les susciter chez le lecteur. Ainsi, dans la deuxième partie, plusieurs visions se confrontent et on peut lire parallèlement des écrits de gens considérant que le désir n’est rien de plus qu’un construit social et d’autres affirmant que politiser le désir est un pas dangereux vers le totalitarisme. L’objectif reste cependant constant : garantir la liberté de l’individu. Cette notion de liberté est centrale dans le livre. Elle apparaît dès la première page et le conclut. C’est sa quête qui anime les personnages. Face à la version de la liberté que défend Enzo, une liberté comme produit du pouvoir, Émile se demande si la véritable liberté pourrait consister non seulement à pouvoir faire ce que l’on veut entre adultes consentants, mais aussi à pouvoir faire ce qui nous correspond réellement et à nous sentir en accord avec nos valeurs en société mais aussi dans l’intimité.

Le recours à une narration à la première personne permet de penser à travers les yeux d’autrui. C’est pour moi l’une des fonctions fondamentales de la littérature.

Evariste Pimplis

Pour construire Par-delà le consentement, vous avez opté pour trois modes de narration : le monologue intérieur, des articles de journaux, un roman. Pourquoi ?

Evariste Pimplis : Le choix de ces trois modes de narration est le fruit d’une réflexion sur la façon dont je percevais le traitement du sujet dans les livres que je lisais. J’avais l’impression d’être inspiré par trois types de textes : le roman, l’essai et le récit de soi. Je me suis demandé s’il était possible de faire coexister ces trois formes dans un même roman. Ainsi, j’ai choisi de proposer deux récits à la première personne en miroir et ai d’abord donné la parole à Enzo. Il était important pour moi que le lecteur puisse entrer dans sa tête, y compris dans ses raisonnements les plus brutaux et dérangeants. Je voulais que ce monologue nous amène à comprendre comment quelqu’un peut en arriver à penser ainsi. Ensuite, avec le personnage d’Émile, en troisième partie, j’ai voulu proposer un autre “je”, à travers un récit introspectif plus nuancé, privilégiant le recul à la réaction. Le recours à une narration à la première personne permet de penser à travers les yeux d’autrui. C’est pour moi l’une des fonctions fondamentales de la littérature. Ce qui m’intéressait surtout, c’était de mettre ces deux “je” en regard. En faisant se succéder ces deux voix, je voulais que le “je” cesse paradoxalement d’être seulement individuel et qu’il devienne pluriel.

La deuxième partie, placée entre les deux récits, prend la forme d’une revue de presse fictionnelle et agrège des articles, des tribunes, des publications sur les réseaux sociaux, des textes scientifiques ou militants, des prises de parole d’anonymes, etc. Je voulais qu’au-delà des deux personnages, le débat public devienne en quelque sorte le troisième protagoniste du livre. Cette partie m’a aussi permis de travailler sur la temporalité du roman. Nous vivons aujourd’hui dans une société de l’immédiateté, où nous lisons quotidiennement des quantités considérables de texte : articles, publications sur les réseaux sociaux, commentaires, vidéos sous-titrées, etc., mais de moins en moins de livres. La deuxième partie cherche à introduire cette immédiateté dans une forme, le roman, qui suppose, du fait du processus d’écriture et d’édition, davantage de temps. S’opère ainsi une sorte de collision entre ces deux temporalités afin d’inscrire la littérature dans la temporalité de notre temps et notre temps dans la temporalité de la littérature.

Enfin, ces trois parties forment une trajectoire symbolique, par le déplacement progressif du pouvoir de la parole. Le roman commence par la voix d’Enzo, celui qui était et voudrait rester dominant, mais à qui cette domination échappe progressivement. Puis la parole se déplace. Elle passe par l’espace public, par les médias, avant de parvenir à Émile et, à travers lui, à ceux qui, historiquement, ont été placés dans des positions subalternes mais à qui la littérature offre désormais une tribune pour s’exprimer.

Pour moi, un roman est surtout un espace de liberté, justement du fait de son lien avec le réel.

Evariste Pimplis

Parmi ces trois modes de narration, seul le roman permet à l’un des protagonistes de mieux comprendre « l’affaire » à laquelle il a été mêlé. Le roman et généralement la littérature permettent-ils de mieux comprendre les événements de la vie, de les « éclaircir » comme le formule le narrateur de La Recherche dans Le temps retrouvé ?

Evariste Pimplis : Le roman s’ouvre sur une épigraphe tirée d’un poème de Constantin Cavafy, Choses cachées, écrit en 1908, qui m’a profondément marqué lorsque je l’ai découvert. “Un jour, dans une société meilleure, quelqu’un de semblable à moi vivra, et il vivra libre” écrit-il. Dans la troisième partie du roman, intitulée La Promesse de liberté, Émile pourrait incarner cet être libre. Il cherche, par l’écriture, un chemin vers la liberté, tout en imaginant sa propre vision de la “société meilleure” qu’évoque Cavafy. Le personnage d’Émile est omniprésent tout au long de la partie médiane du roman mais n’y prend jamais la parole. On commente ses choix, on chante ses louanges ou on l’injurie. Le cours de son histoire semble lui échapper. Il en devient spectateur. Pourtant, on comprend ensuite qu’il garde le silence en conscience. La temporalité de la parole dans les médias lui fait peur. Il veut rester éloigné de la polémique. Il concède cependant, dans son récit, que les réflexions sur le consentement nées de son affaire l’ont lui-même aidé à affiner la compréhension des faits dont il a été acteur. Mais Émile fait le choix de ne pas se précipiter. Pour lui, l’expression publique, écrite ou orale, confère une responsabilité à celui qui s’exprime. Lui a besoin de temps pour réfléchir, soupeser les mots, les aligner avec justesse, nuance et force. Lui croit en une esthétique de l’expression et le roman répond davantage à cette exigence qu’une publication sur X. Pour moi, la posture d’Émile symbolise le besoin du roman de réaffirmer sa propre temporalité face à l’accélération du monde. Émile établit des liens entre les images, les événements, les idées. Le récit romanesque lui permet en définitive de reprendre la main sur l’affaire et de la faire sienne.

Malgré le fait d’avoir été publié dans une collection qui se revendique purement fictionnelle, votre roman répertorie un certain nombre de discours et personnages réels facilement reconnaissables… Quelle en est la raison ?

Evariste Pimplis : Vous faites certainement allusion à la deuxième partie du roman, composée de pastiches d’auteurs connus, de prises de parole attribuées à des personnalités publiques de premier plan, ou encore de titres de presse parodiés. Ces choix contribuent à bâtir une illusion de réalité. Dans cette revue de presse fictionnelle, j’assume d’introduire le réel dans la fiction et de faire ainsi de la fiction un espace nous permettant de penser le réel. Je dirais que la fiction permet de voir le monde réel à travers la virtualité que constitue la subjectivité d’autrui. La fiction est un terrain d’expérimentation sur le réel, où il devient possible de le déformer, de le compléter et de l’imaginer autrement. Mais son action sur le réel n’est qu’indirecte, puisqu’elle dépend d’un intermédiaire, le lecteur. Il en est, in fine, le maître.

Le roman a-t-il toujours un lien avec le réel ?

Evariste Pimplis : Il ne peut lui échapper que très difficilement !

Quelle est votre définition personnelle du roman ?

Evariste Pimplis : Le roman est un espace qui permet de se penser soi-même, en tant qu’individu et en tant que société. Pour moi, un roman est surtout un espace de liberté, justement du fait de son lien avec le réel. Cette liberté, dans Par-delà le consentement, je me suis permis de lui donner une matérialité formelle, à travers son hybridité qui l’éloigne d’une certaine pureté de genre.

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Quels sont les romans que vous aimez ou qui vous ont marqué ?

Evariste Pimplis : Le sens du mot “aimer” est assez mouvant concernant mes lectures. Je fonctionne plutôt par phases. Pendant l’écriture de ce premier roman, j’ai lu et me suis inspiré d’écrivains comme Annie Ernaux, Marguerite Duras, James Baldwin, Elfriede Jelinek, Stefan Zweig, Charles Bukowski, Virginie Despentes, Michel Houellebecq, Édouard Louis, Hervé Guibert, Katharina Volckmer, Dennis Cooper… des auteurs très différents mais dont les textes portent tous un regard politique sur l’intimité.

Quelle est votre définition personnelle de la littérature ?

Evariste Pimplis : Je ne suis pas certain d’être aujourd’hui en mesure de proposer une définition théorique de la littérature, ni d’en avoir la prétention. Je considère qu’elle est certainement l’une des plus magnifiques empreintes de notre humanité et de notre désir que la vie ait un sens. Par sa capacité à susciter des émotions et de la pensée, elle est aussi un objet politique qu’il faut à tout prix défendre, même quand elle dérange. Enfin, pour moi, la littérature est avant tout un travail et ce travail est une source immense d’épanouissement.

Par-delà le consentement, votre premier roman, semble très marqué par des travaux sociologiques récents sur la sexualité et le consentement. Quels sont les textes qui vous ont accompagné durant l’écriture de ce roman ?

Evariste Pimplis : J’ai baigné, tout au long de mes études, dans un environnement où la grille sociologique était fondamentale dans la compréhension du monde. J’ai été influencé par des textes fondateurs comme l’Histoire de la sexualité de Foucault ou la Domination masculine de Bourdieu, mais aussi, pour ce roman, de textes autour de la notion de consentement, notamment des écrits de philosophie politique comme ceux de Clara Serra ou de Manon Garcia. Mais l’empreinte de la sociologie vient aussi de la façon dont elle s’intègre dans la littérature contemporaine, avec des œuvres comme celle d’Edouard Louis.

J’utilise le français et le grec quotidiennement, dans ma vie professionnelle, amicale et familiale. Cependant, du fait de vivre en France, je lis davantage en français et cela se reflète dans l’aise que je trouve à écrire dans cette langue.

Evariste Pimplis

Outre les caractéristiques susnommées, l’une des grandes qualités de votre roman se situe dans le travail linguistique effectué dans chacun des tableaux. Comment ce travail s’est-il construit, organisé ?

Evariste Pimplis : La langue du roman est celle de ses personnages. Elle varie donc profondément d’une partie à l’autre. La langue très crue et violente d’Enzo a certainement un côté choquant. Mais elle est plus ordinaire qu’on ne pourrait le croire, utilisée par certains des plus importants dirigeants politiques du monde. C’est une langue ancrée dans un contemporain que l’on sait sans filtre, qui cherche à choquer et à déstabiliser ses récepteurs pour capter leur attention. La deuxième partie repose quant à elle sur une très grande diversité de registres : langage journalistique, tribunes, discours militants, témoignages d’individus dont l’écriture n’est pas l’activité principale… Je voulais que cette polyphonie fasse véritablement entrer la diversité linguistique qui définit le débat public contemporain dans le roman. Enfin, il y a la langue d’Émile, plus imagée, fluide, rapide, avec des associations d’idées que j’ai voulues riches. Elle est à la fois simple et sincère, mais aussi le fruit d’un véritable travail linguistique. Et c’est peut-être cette langue-là que je qualifierai plus volontiers d’audacieuse aujourd’hui, au vu de combien est dévalorisée la langue qui tolère la nuance, qui ne cherche pas à simplifier le réel mais qui tente au contraire d’en saisir la complexité.

© Couverture de la traduction grecque du roman de Evariste Pimplis, droits réservés

Avant d’être publié en France où vous vivez désormais, Par-delà le consentement a été publié en Grèce. Pourquoi ?

Evariste Pimplis : Le livre a d’abord été publié en Grèce mais je l’ai d’abord écrit en français. La traduction vers le grec a démarré après un échange avec mon éditeur en Grèce. Au départ, j’ai commencé à traduire le roman alors que je n’avais pas encore de version définitive en français. Ainsi, très vite, ce travail a intégré le processus créatif lui-même. Il m’obligeait à déconstruire chaque phrase : le choix des mots, leur ordre, la syntaxe, le sens, les nuances parfois implicites. C’était une forme d’anatomie du texte français. Et cela m’aidait à l’éditer. Progressivement s’est établie une forme de parenté horizontale entre les deux textes et je considère que chacun est organiquement lié à l’autre, que tous deux appartiennent à la même démarche créative. Le calendrier éditorial a également joué un rôle décisif dans ce processus. Comme j’ai pu remettre presque simultanément les versions définitives aux éditeurs français et grec, j’ai eu la possibilité de revenir sur certains passages du texte français à la lumière du texte grec, et inversement.

Dans l’écriture, comme partout, il y a une question d’expérience, le besoin d’une force de travail et d’une ouverture aux autres.

Evariste Pimplis

Quelles relations entretenez-vous avec les langues que vous parlez ?

Evariste Pimplis : J’utilise le français et le grec quotidiennement, dans ma vie professionnelle, amicale et familiale. Cependant, du fait de vivre en France, je lis davantage en français et cela se reflète dans l’aise que je trouve à écrire dans cette langue. Je parle aussi l’anglais et l’espagnol mais je n’ai malheureusement pas autant d’occasions d’utiliser ces langues. J’ai plutôt un rapport d’écoute à celles-ci, les retrouvant principalement dans mes consommations culturelles.

D’autre part, quelque chose qui a été fascinant pour moi dans le travail d’écriture en français et en grec a été de prendre conscience que travailler sur la langue, c’est travailler sur la société. En effet, certains termes qui me paraissaient évidents en français demandaient davantage de recherches en grec, parce qu’ils n’avaient pas nécessairement la même présence dans le débat public. Le terme “masculinisme”, par exemple, a été en 2025 le mot le plus recherché sur l’édition numérique du Robert en France alors qu’en Grèce, le terme équivalent n’est pas encore véritablement entré dans le langage courant. Autre exemple, le terme “intimité” n’existe pas en grec. On parle de privacité, de familiarité, mais pas d’intimité. Pour Par-delà le consentement, je me suis donc basé sur les racines étymologiques du terme pour créer un néologisme qui a été amplement repris et commenté dans la presse. Travailler sur les deux langues contribue parfois aussi à leur évolution et je trouve cela particulièrement touchant.

Avez-vous d’autres projets en perspective ?

Evariste Pimplis : Je travaille actuellement à la finalisation d’un deuxième roman. Ces dernières années, j’ai testé plusieurs idées, ai écrit 20 ou 30 pages de plusieurs textes, mais n’en ai continué qu’un seul pour l’instant, dont je dois avouer être assez content à ce stade. Il ne ressemble pas à Par-delà le consentement. Il porte sur d’autres sujets et les choix littéraires diffèrent. J’ai hâte d’en achever l’écriture. A propos de celui-ci, je me contenterai de dire que dans 1984, Orwell écrit : “Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.” et que cette phrase évoque le sujet principal du roman.

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Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer en littératures ?

Evariste Pimplis : De lire énormément, de se forger un goût, d’avoir un avis, de savoir aimer et ne pas aimer, mais surtout, d’écouter les autres, y compris ceux avec qui ils ne sont pas d’accord, parce que, pour écrire, il faut savoir se mettre à la place de l’autre. Je dirais aussi qu’il ne faut pas avoir peur d’essayer, ni d’échouer, qu’il faut être humble et patient, sans baisser les bras. Dans l’écriture, comme partout, il y a une question d’expérience, le besoin d’une force de travail et d’une ouverture aux autres. En définitive, il faut trouver de l’inspiration, prendre le temps nécessaire à la réflexion et à l’écriture, et, enfin, s’accorder le plaisir des rencontres que permet la littérature.