Berlinois d’adoption, le Nancéien Benjamin de Laforcade signe un premier roman réflexif sur le monde de la peinture et ses excès.
Les textes littéraires consacrés à la peinture ont souvent eu en commun de considérer le peintre, qu’il soit portraitiste ou de nu, comme l’unique créateur d’un tableau. Allant à contre-courant de ces représentations minorant le rôle des modèles, le primo-romancier Benjamin de Laforcade signe un texte dans lequel il nous invite à repenser la place de ces artistes dont le travail nécessite à la fois de l’endurance et de l’expressivité corporelle. Entretien avec l’auteur d’un texte novateur, qui donne également à voir l’impunité dont bénéficient certains artistes, malgré le fait d’avoir commis des actes délictueux à l’égard de leurs collaborateurs.
Pour débuter, je vous demande une biographie. Quel est votre parcours ?
Benjamin de Laforcade : Je suis né le 30/12/1993 à Toulouse, mais je n’y suis pas resté longtemps. J’ai déménagé avec ma famille à Nancy à l’âge d’un an, où j’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans. C’est une ville que j’ai aimée. C’est là-bas que j’ai commencé à écrire des poèmes, durant mes années de collège et lycée. Ensuite, j’ai étudié à l’école hôtelière Savoie-Léman, à Thonon-les-Bains dans les montagnes. J’y ai appris le service, la cuisine, la réception. Ce sont des compétences qui m’ont été utiles pour travailler dans de nombreux hôtels. Ensuite, je suis venu à Berlin pour travailler. J’y habite maintenant depuis six ans. Parallèlement à cela, j’ai eu une carrière de prestidigitateur pendant une dizaine d’années. Je faisais des spectacles de close-up (manipulation des pièces, magie des cartes, cups and balls…). Ça a été une partie très importante de ma vie puisqu’elle a eu une grande influence sur ma conception de la littérature.
Pourquoi écrivez-vous ?
Benjamin de Laforcade : Ce n’est pas vraiment une question que je me pose. On fait beaucoup de choses dans la vie sans vraiment s’interroger sur les raisons. Si j’écris, c’est parce que je suis capable de le faire. J’aurais pu choisir n’importe quel médium d’expression artistique et produire des œuvres de valeur équivalente. La littérature a ceci de particulier qu’elle est gratuite et facile d’accès par rapport à d’autres arts où il faut un investissement de base, un matériel. Pour écrire, il ne faut pas grand-chose. Et en cela, c’est un art à part.
Quels souvenirs conservez-vous de vos débuts dans l’écriture ?
Benjamin de Laforcade : Pendant longtemps, j’ai eu des petits projets d’écriture avec un ami photographe, dessinateur et architecte. On produisait des nouvelles et les mettait en relation avec des images à la façon de Man Ray et Paul Éluard. C’est-à-dire qu’on les imprimait, on les reliait nous-même et on produisait une cinquantaine d’exemplaires pour nos amis. Lors du dernier projet que nous avons réalisé ensemble, la contrainte était de produire deux nouvelles de dix pages. Ce qui est assez conséquent quand on n’est pas habitué à écrire des textes longs. Surtout que c’est une production qui demande à la fois de la construction et beaucoup de révision. Mais, avec ces deux nouvelles, j’ai eu l’impression d’accéder à quelque chose. Je me suis dit que je serais capable d’écrire des textes plus longs, de mettre en scène un récit. J’ai donc écrit une troisième nouvelle et puis j’ai décidé d’écrire un roman. C’est à ce moment que le coronavirus est arrivé. Les hôtels ont fermé et j’ai été renvoyé chez moi. J’ai pu avoir beaucoup de temps pour me consacrer pleinement à l’écriture de ce premier roman.
C’est la responsabilité des écrivains de rendre la littérature extrêmement accessible et de la faire descendre de son piédestal.
Benjamin de Laforcade
Comment écrivez-vous ?
Benjamin de Laforcade : Je fais très attention à n’avoir aucun rituel d’écriture pour deux raisons. La première est que je ne crois absolument pas à la romantisation de la littérature, je pense même que c’est assez dangereux ! C’est la responsabilité des écrivains de rendre la littérature extrêmement accessible et de la faire descendre de son piédestal. Ensuite, parce que les rituels d’écriture empêchent d’écrire. Si jamais vous ne pouvez écrire que la nuit, dans une certaine ville du monde, avec une certaine température, vous n’écrirez jamais à d’autres moments. Il faut éviter de penser qu’un certain état émotionnel est important pour écrire.
Sur quel support écrivez-vous ?
Benjamin de Laforcade : J’écris uniquement sur l’ordinateur parce que je déteste écrire à la main : mon écriture est terrible et je peine toujours à me relire. À l’école, j’ai toujours perdu des points à cause du soin, et je revois encore la mention « illisible » dans chacune de mes marges. Aussi, l’ordinateur est un très bon outil de construction. Pour faire évoluer un texte, de nombreux travaux de découpe, montage et démontage sont nécessaires. L’ordinateur permet cela.
Procédez-vous à de la documentation avant d’entamer l’écriture d’un texte ?
Benjamin de Laforcade : Oui, je procède toujours à de la documentation. C’est quelque chose qui me plaît, car ça permet d’alterner le rythme des journées. Écrire un roman nécessite du travail. Dans un travail, il est toujours agréable d’avoir un peu de variété. Les moments d’écriture et les moments de documentation permettent cette variation-là. Ensuite, la documentation est importante pour ne pas dire de bêtises. Par exemple, je décris une scène d’accouchement dans mon roman. Pour m’informer correctement, j’ai parlé avec une obstétricienne et j’ai regardé des accouchements filmés. Et puis la documentation a ce pouvoir de créer des nouveaux champs, d’ouvrir de nouveaux horizons. Pour mon premier roman, je me suis procuré un guide sur l’organisation d’expositions mis à la disposition des curateurs canadiens qui ouvrent des petites structures muséales. En lisant ce genre de document précis, vous avez de nouvelles idées pour votre texte. D’ailleurs, dans le livre, il y a un moment où un expert regarde l’état du tableau à la réception avec un cérémoniel tout à fait particulier. Sans documentation, ces pages n’existeraient pas.
La documentation, qu’elle soit artistique ou historique, est aussi liée aux expériences de vie que nous avons pendant l’écriture d’un livre.
Benjamin de Laforcade
Cette documentation a-t-elle été aussi artistique ?
Benjamin de Laforcade : Il y a eu de la documentation artistique avec notamment le visionnage de La Belle Noiseuse de Jacques Rivette et la lecture du Chef-d’œuvre inconnu d’Honoré de Balzac. Les documentaires Picasso, l’inventaire d’une vie de Hughes Nancy et La Ville Louvre de Nicolas Philibert m’ont aussi aidé. La documentation, qu’elle soit artistique ou historique, est aussi liée aux expériences de vie que nous avons pendant l’écriture d’un livre. Il n’y a pas de frontière extrêmement nette. Tout est matière à documentation.
Les œuvres filmiques susnommés mettent en avant une myriade de thèmes que vous abordez également dans Rouge Nu, votre premier roman publié aux éditions Gallimard. Quelle est la genèse de ce texte ?

Benjamin de Laforcade : La figure d’Andreas Mauser, un de mes personnages principaux, est une figure de puissance. Il a accès à des choses inaccessibles au reste du monde. C’est le fondateur d’une école, c’est-à-dire quelqu’un dont dépend beaucoup de monde. Ses tableaux se vendent chers et personne ne peut dire qu’ils sont surestimés. C’est un génie, mais également un homme qui oppresse les femmes et ses modèles. Aujourd’hui, on connait mieux les mécaniques de ces oppressions-là. On l’a vu dans le monde du cinéma, de la politique, des médias. Pour ce qui est de la peinture, on n’en a peu entendu parler, or, il le faut. Il serait naïf de croire qu’il n’y a pas d’oppressions dans le monde de la peinture. Il y a de nombreux modèles de nu qui ont posé pour des peintres et qui ont été malmenés sans qu’il ne se passe rien. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer à quel point la société donne une immunité aux artistes, comme si une œuvre d’art valait mieux que la dignité des femmes et des hommes. On peut aimer l’art et le respecter. On peut même y consacrer son quotidien, sa vie, mais à aucun moment il ne faudrait penser qu’il est supérieur à la dignité, à l’intégrité, à l’humanité.
Il y a beaucoup de fantasmes sur le monde de l’art. Encore aujourd’hui, on a souvent tendance à penser qu’on ne peut créer de l’art véritable ou d’une grande qualité qu’au prix d’un sacrifice. On mêle donc la violence à la qualité de la production artistique alors qu’il n’y a rien de plus faux. Je ne vois pas pourquoi il faudrait être malheureux pour écrire des livres ou faire du mal à une personne que l’on aime pour réaliser un tableau, ça n’a aucun sens. L’oppression est également liée aux conditions de travail des modèles. À un moment dans le livre, il y a un modèle qui est particulièrement harassé, son corps est engourdi et recouvert de traces, mais le maître ne s’en préoccupe pas. À travers cette scène, ce que je voulais décrire, c’est un certain manque de talent. C’est quelqu’un qui n’arrive pas à faire ce qu’il veut faire sans faire souffrir, sans plier le modèle pour qu’il corresponde au tableau. Il est difficile d’être un modèle de nu, j’ai étudié le dessin de nu sur modèle vivant et j’ai été très impressionné. Ce sont des athlètes, des gens extrêmement compétents, capables de comprendre une pose et de la tenir. Le travail des modèles (la grande majorité d’entre elles sont des femmes) est le contraire d’un travail passif d’objectification.
Est-ce pour cela que vous esquissez une réflexion sur la paternité des œuvres dans lesquels interviennent des modèles ?
Benjamin de Laforcade : Si jamais une œuvre ne peut pas se constituer sans modèle, pourquoi est-ce que celui-ci ne serait pas aussi un artiste, un auteur ? Pourquoi est-ce qu’il ne signe pas les tableaux ? La question mérite d’être posée. Dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, il y a une très belle scène ou l’une des protagonistes pose et l’autre peint. D’une certaine façon, elles produisent un œuvre à quatre mains. À la fin du livre, j’ai essayé d’écrire une scène qui s’en inspire, et montrer que toutes les parties prenantes de la création d’une œuvre doivent en assumer la maternité ou la paternité.
Quand on parle de littérature, on oublie de dire qu’il y a une littérature publiée et une littérature qui ne l’est pas.
Benjamin de Laforcade
Sous votre plume, nous distinguons également certains milieux artistiques aux prises avec le capitalisme. La valeur d’une œuvre d’art se mesure-t-elle aujourd’hui au prix à laquelle elle est vendue lors des enchères chez Christie’s ou Sotheby’s ?
Benjamin de Laforcade : Il y a des effets de marché, de spéculation. Par contre, la valeur d’une œuvre n’est pas quelque chose dont le marché est capable de s’emparer. Je me rappelle une scène à laquelle j’ai assisté au Musée des offices à Florence, en Italie. Il y avait un parcours conseillé, très précis, mais les gens ne s’arrêtaient que devant les tableaux qui les émouvaient, sans se préoccuper des cartels. La valeur est quelque chose de purement personnel. Bien sûr, il y a des dérives dans l’art contemporain, et quelques charlatans. C’est aussi vrai en littérature. On a souvent tendance à accorder de la valeur à un livre parce qu’il s’est beaucoup vendu, qu’il a eu beaucoup de presse ou simplement parce qu’il a été publié. Quand on parle de littérature, on oublie de dire qu’il y a une littérature publiée et une littérature qui ne l’est pas. J’ai fait partie de plusieurs ateliers d’écriture, où j’ai vu certaines personnes n’ayant rien publié, soit parce qu’ils n’y parviennent pas ou ne le souhaitent pas alors qu’ils écrivaient des textes d’une très grande qualité littéraire.
Quelle est votre définition de la littérature ?
Benjamin de Laforcade : Peut-être qu’on pourrait définir la littérature comme une tentative de traduction. C’est-à-dire que nous essayons de créer une oeuvre et donc des mots, des signes, des codes avec ce que nous avons à l’intérieur de notre tête, ses formes, ses couleurs, ses concepts informulables. Si j’étais capable de déposer le contenu de ma pensée directement dans la vôtre, je crois que nous n’aurions pas besoin de la littérature. Le jour où on saura le faire, la littérature changera.
Existe une littérature ou des littératures ?
Benjamin de Laforcade : Je pense qu’en toute chose, il vaut mieux privilégier le pluriel. La singularité n’existe jamais vraiment. Je pense qu’il existe des littératures parce que chacun en a une définition propre. Et chacune de ses définitions a vocation à être discutée ou à évoluer.
Un texte a-t-il besoin d’être écrit pour être considéré comme de la littérature ?
Benjamin de Laforcade : Non, je ne pense pas. En Allemagne, il y a quelque chose de très connu qu’on appelle Hörspiel, ce sont des histoires de fiction diffusées à la radio. C’est une forme de littérature. D’ailleurs, si vous vous intéressez à des mythes comme L’Illiade et l’Odyssée, vous constaterez qu’ils ont d’abord été des récits transmis oralement. Dans la littérature africaine, il est aussi souvent fait question de l’oraliture : ces grands textes littéraires non écrits qui peuplent les imaginaires. Je ne pense donc pas qu’il faille qu’un texte soit écrit pour être considéré comme de la littérature. Même la bande dessinée est de la littérature, malgré le fait qu’il soit d’un format différent.
Qu’est-ce qui fait sa littérarité ?
Benjamin de Laforcade : Le rythme et la composition. On construit une planche de bande dessinée comme on construit une phrase ou un paragraphe, c’est exactement la même méthode. C’est aussi un art de l’ellipse. Entre chaque case, il se passe quelque chose, qui est tu. Parmi mes romans préférés, il y a Quartier Lointain de Taniguchi que j’ai lu à 12 ans et qui m’a bouleversé. J’ai aimé passionnément Tomoko et Hiroshi, les protagonistes de ce livre. J’ai aussi eu la crainte de devenir comme le père de Hirochi. Ce roman a soulevé plusieurs interrogations chez moi : « Qu’est-ce que c’est que d’abandonner sa famille ? Qu’est-ce que c’est qu’un homme qui fuit ? Qu’est-ce que c’est que le courage ? ». Si ça ce n’est pas de la littérature, je ne sais pas ce que c’est.
Quels sont les autres textes et auteurs qui vous ont permis de vous construire intellectuellement et humainement ?
Benjamin de Laforcade : En littérature contemporaine, il y a Mohamed Mbougar Sarr et Felwine Sarr, deux auteurs que j’ai récemment lus. J’ai été très impressionné par leurs écrits. J’ai aimé la très grande douceur qui se dégage des textes de Felwine Sarr et la force politique de son écriture. C’est vraiment un horizon qu’il offre aux lecteurs. Chez Mohamed Mbougar Sarr, j’apprécie la structure et la grande précision de ses textes. C’est quelque chose de difficile à réaliser en littérature. Pourtant, il y arrive bien. Ce sont aussi deux auteurs qui, il me semble, prennent la langue pour ce qu’elle est. Ils ne la mettent pas sur un piédestal, mais s’en servent comme matière. Le peintre de mon roman a une relation semblable avec la peinture, il est conscient du fait que celle-ci n’a pas de valeur en soi. Pourtant, il ne va pas la cacher, il laisse visible la texture de la couleur et les rifs du pinceau… J’aime bien cette idée que la langue est par définition insuffisante. Si la langue était suffisante, il n’y aurait pas de littérature. C’est l’impossibilité de dire qui justifie le fait d’écrire. C’est précisément parce que la langue est insuffisante, qu’elle est traîtresse, qu’elle est politique, qu’il y a une littérature. Mohamed Bougarr Sarr a bien compris cela. Il a une langue forte, très maîtrisée, artisanale : il la prend pour ce qu’elle est et en fait quelque chose de précis et de beau. Je dois aussi citer Édouard Louis pour la force et le courage qui se dégagent de chacun de ses textes. Avec Geoffroy de Lagasnerie, ils incarnent un renouveau de la pensée et de la littérature. Je suis à peu près certain qu’on les lira dans cent ans.
Chez les auteurs américains, Salinger a été très important pour moi. C’est un auteur qui pense que l’effet compte plus que la méthode. Ça, c’est un principe très important dans l’illusionnisme. Avec Salinger, tous les coups sont permis. Quand vous finissez de lire son recueil de neuf nouvelles, notamment « Pour Esmé, avec amour et abjection » vous savez que vous avez lu quelque chose de très fort, une histoire qui résonnera longtemps en vous sans que vous ne sachiez très bien pourquoi et sans que vous ne soyez réellement sûr d’avoir vraiment compris de quoi il s’agissait.
Il y a aussi Umberto Eco, qui incarne pour moi la dimension artisanale du roman. Un objet conçu et fabriqué par la technique, le produit d’un savoir-faire plus que d’une inspiration ou d’une grâce un peu magique à laquelle je ne crois pas.
Du côté des classiques, j’ai beaucoup aimé lire les tragédies. Ce qui me plaît dans la tragédie, c’est cette idée qu’il y a des histoires éternelles, qu’elles peuvent être repeuplées un nombre infini de fois sans jamais provoquer de lassitude. C’est-à-dire que l’histoire d’Andromaque, c’est l’histoire parfaite. Si Andromaque était le seul texte restant, ce ne serait pas si grave que ça. On pourrait en écrire des millions de versions. On pourrait simplement raconter l’histoire de cette femme, du sacrifice de son fils, de sa rancœur. Et ça suffirait. Les tragédies qui me plaisent sont particulièrement celles de Racine. Tous les personnages que j’ai créés ont quelque chose d’Antigone. Celle de Jean Anouilh m’a aussi frappé quand je l’ai étudiée en troisième. Elle est la parfaite définition de l’héroïne. C’est un personnage courageux, sage et surtout subversive parce qu’elle renverse les valeurs : d’un coup, les sages deviennent les fous et les fous deviennent des sages. Et ce qui a longtemps été décrit comme étant de l’ordre apparait aux yeux de tous comme un chaos.
S’agissant de personnages, comment avez-vous conçu ceux de Rouge nu ?
Benjamin de Laforcade : Benjamin de Laforcade : De façon assez littérale, je me suis inspiré de plusieurs grands peintres tels que Anselm Kiefer, Gustav Klimt et Pablo Picasso pour construire le personnage d’Andreas Mauser. Gerhard Richter a aussi crée de modèle. L’extrême versatilité du travail de celui-ci a participé à affiner ma compréhension de l’image en tant que concept à part entière. Ensuite, j’ai beaucoup lu et visité plusieurs musées à Hambourg, Dresde, Leipzig et Berlin avec la volonté de composer la vie fictive d’un très grand artiste. J’ai dressé une frise chronologique de l’existence d’Andreas Mauser, les éléments marquants de sa vie, le contenu de chacune de ses expositions importantes, les courants qui ont traversé son travail, etc. Très peu de ces choses apparaissent dans le roman, mais je me suis appuyé sur ces faux documents pour intégrer mon personnage au récit. Pour le personnage d’Ezra Zimmermann, un jeune peintre, j’ai bien sûr pensé à Egon Schiele quand il s’est agi de le mettre en scène. J’avais à l’esprit un garçon sûr de lui, d’une jeunesse et d’un talent arrogant, un loup magnifique et affamé, impatient de faire ses preuves. Et puis j’ai écrit cette scène où il quitte sa mère et il m’est apparu qu’il n’était pas tout à fait le garçon que je croyais.
À chaque fois que j’écris, mes personnages sont d’abord imaginés puis esquissés, composés et enfin mis en scène. Mais, à force d’être écrits, ils prennent une existence propre et un chemin qui m’échappe. Il ne s’agit plus pour moi de faire des choix et d’orienter leurs actions, mais de comprendre leur trajectoire et d’écrire leur vérité. Très souvent, à la relecture, je me suis surpris à me dire : « Ezra n’aurait jamais fait ça ». C’est certainement pour cette raison que les personnages que l’on écrit continuent à peupler notre vie longtemps après avoir posé le point final…
Pourquoi avez-vous choisi d’ancrer votre récit en Allemagne ?
Benjamin de Laforcade : Ce n’est pas vraiment un choix. Avant d’écrire un roman, on constitue une histoire. Il y a des images et des personnages qui nous parviennent. Dans mon cas, c’était Berlin, une ville qui fait huit fois la taille de Paris, et est très impressionnante. Le personnage d’Ezra subit d’ailleurs un choc des dimensions quand il arrive dans cette ville pour y étudier.
Berlin est aussi une ville qui a connu une effervescence artistique inouïe au XXe siècle…
Benjamin de Laforcade : Berlin est toujours une ville d’effervescence artistique. Pour raconter l’histoire d’une école d’art subversive, qui s’ancre pourtant dans un certain classicisme, il fallait que le récit se passe à Berlin même si j’insiste sur le fait que je ne l’ai pas « choisi ». Il y a eu à Berlin et en Allemagne de nombreux courants artistiques, tels que le Bauhaus, qui m’ont inspirés pour décrire une production et une vie en communauté. Dans Rouge nu, il y a plusieurs pages sur les familles qui habitent dans l’école, leurs enfants qui jouent… Ce sont des images qui ont existé. En même temps, c’est un environnement qui produit du secret, de l’agression, de la lascivité. Faire corps, c’est toujours dangereux. Surtout dans un espace restreint, en vase clos.
L’Allemagne est aussi une grande nation de littérature. L’une des autrices de langue allemande que j’aime beaucoup est Christa Wolf. C’est une autrice de la RDA qui a réécrit certains grands mythes fondateurs (Cassandre, Médée). C’est une autrice féministe qui propose aussi une lecture politique de l’Allemagne. Ses textes sont très exigeants, souvent ambigus. Sa réhabilitation de Médée est une entreprise noble qui permet d’enlever certaines œillères. La langue allemande est aussi celle de Goethe qui a écrit des poèmes magnifiques. En tant qu’étranger, c’est une poésie qui me permet de ressentir des émotions sans comprendre le sens de chaque mot, de chaque tournure de phrases. Il y a beaucoup de formules désuètes. Pourtant, le lire dans sa langue vous permet aussi de vous questionner sur le texte en soi, les effets que produisent la connaissance et la méconnaissance d’une langue.
Avec la poésie, j’avoue être un peu désarçonné parce qu’elle échappe à toute tentative de caractérisation.
Benjamin de Laforcade
Pour quelles raisons avez-vous choisi de publier Rouge nu sous forme de roman alors que vous semblez entretenir un attrait conséquent pour la poésie ?
Benjamin de Laforcade : Le roman est un exercice de l’empathie. Créer des personnages, c’est proposer à quelqu’un de rentrer dans des bottes qui ne lui appartiennent pas. On est en quelque sorte peuplé des personnages que l’on a lus ou que l’on a écrits. J’aime décrire des personnages terribles et les rendre aimables. Je voulais que le lecteur se sente coupable d’avoir aimé ou admiré Andreas Mauser à la fin du roman. C’est aussi un appel à la pensée complexe.
La poésie est, quant à elle, quelque chose de quand même difficile à décrire, y compris pour moi qui ai du mal avec la romantisation de la littérature. Avec la poésie, j’avoue être un peu désarçonné parce qu’elle échappe à toute tentative de caractérisation. C’est un genre littéraire qui influence énormément mon écriture. J’ose espérer qu’elle est dans chaque détail, dans chaque phrase.
Outre les réflexions sur l’art, Rouge nu est un roman traversé par l’histoire de l’Allemagne. De nombreux personnages semblent d’ailleurs porter les stigmates de ce passé. C’est le cas notamment du peintre Andreas Mauser et du Hausmeister qui erre dans les locaux de l’établissement…
Benjamin de Laforcade : On ne peut pas inscrire un récit dans l’Allemagne d’aujourd’hui sans évoquer les deux Allemagne. Plus qu’aucun autre pays européen, l’Allemagne est un pays d’histoires et à Berlin, l’histoire est partout. Il faut vraiment faire de son mieux pour ne pas la voir. Andreas Mauser, le personnage de mon histoire, a traversé les deux Allemagne. Il a fui vers l’ouest puis il est revenu à l’est après la chute du mur. Ça dit quelque chose de lui. On pourrait même dire que ça lui rend une certaine humanité. Il y a beaucoup d’Allemands qui ont fait cet aller et retour. L’Allemagne de l’Est et la séparation de Berlin en quatre zones d’occupation sont les sujets de mon deuxième roman. C’est une histoire qui me tient à cœur de raconter. Je me suis beaucoup documenté et j’ai hâte que le livre sorte.
Comment qualifieriez-vous votre travail littéraire ?
Benjamin de Laforcade : Ce n’est pas du tout à moi de répondre à cette question. Avec ce livre, j’avais envie de créer des personnages, une intrigue, une histoire. Je voulais mettre un monde en scène et des relations humaines complexes. Certains thèmes m’intéressent beaucoup et peuvent être abordé sous le prisme de la fiction. La fiction permet de poser certaines questions, d’en occulter d’autres, elle permet de donner sa chance à chaque personnage. On ne peut pas avoir que des héros lumineux, ça n’existe pas. Ce sont les métamorphoses qu’il faut dire des personnages. Mais je compte bien m’autoriser tout un tas d’autres choses. Je ne compte absolument pas me tenir à un certain genre, un certain style, ni à une certaine forme d’écriture.
Quelle place occupe la forme dans votre travail littéraire ?
Benjamin de Laforcade : Une place importante. Elle est indissociable du fond, l’un et l’autre s’entremêlent et je ne suis pas certain de distinguer la frontière entre les deux. Il n’y a pas ce que l’on dit et la façon dont on le dit. Il y a une phrase, c’est-à-dire une série de mots desquels s’échappent un rythme, une texture et un son, et puis l’effet que produit cet ensemble. Une phrase qui sonne mal ne dit pas ce qu’elle a à dire, elle échoue à le faire. Et une phrase bien balancée peut ne rien dire du tout.
Un conseil à ceux et celles qui ont envie de se lancer en littérature ?
Benjamin de Laforcade : Ne pas écouter les conseils. Se méfier des donneurs de conseils.
Un dernier mot sur la littérature ? Que peut-elle ?
Benjamin de Laforcade : Il ne faut pas croire tout ce que l’on dit sur la littérature. Dire qu’elle est un besoin, une urgence ou un état de grâce, c’est placer des barrières pour décourager les nouveaux venus et ne pas être trop nombreux à la table. La littérature est une activité qui consiste à fixer la langue, à travailler un matériau riche mais sans noblesse, et intrinsèquement imparfait. Elle est un moyen, jamais une fin. Suivant qui la pratique, elle peut être dangereuse ou salvatrice. La plupart du temps, elle ne sert pas à grand-chose.
