Pour débuter, je vous demande une courte autobiographie. Quel est votre parcours ?
Sarah Jollien-Fardel : J’ai été journaliste de mode pendant plusieurs années, jusqu’en 2018, où j’ai décidé de tout arrêter pour m’orienter vers le journalisme littéraire. De 2019 à 2022, j’ai occupé le poste de rédactrice en chef du magazine Payot Aimer lire. Depuis, j’écris.
Pourquoi écrivez-vous ?
Sarah Jollien-Fardel : J’écris parce que ça a toujours été mon moyen d’expression. Quand j’étais enfant, les membres de ma famille m’appelaient souvent « l’écrivain public » et me demandaient d’écrire des petits mots sur les cartes d’anniversaire, de vœux, etc. C’est une activité que j’ai toujours pratiquée avec un plaisir immense. Peut-être aussi parce qu’on m’a laissé croire que j’avais un certain talent.
L’écriture est justement le médium que vous avez choisi pour dépeindre différents moments de vie d’une mère et ses filles, malmenées par un homme. Comment cet ouvrage est-il né ?
Sarah Jollien-Fardel : Il est né de mes obsessions, de sujets qui me hantent depuis longtemps et que je voulais absolument traiter dans un roman : la violence masculine, la mort, le suicide.
D’où vient votre intérêt pour ces sujets ?
Sarah Jollien-Fardel : Je suis née en 1971, dans un village du Valais, qui était très fermé, patriarcal, et assez violent. Les corrections physiques y étaient notamment courantes. C’est une violence qui m’a toujours heurtée, même si je n’en ai jamais été victime, mais autour de moi, il y avait des gens qui étaient violentés par leur père ou leur mari, sans que personne ne s’en émeuve.

Votre année de naissance coïncide pourtant avec l’année de l’obtention du droit de vote des femmes en Suisse. Cet événement a-t-il immédiatement permis une amélioration des conditions de vie des femmes en Suisse, notamment dans le Valais ?
Sarah Jollien-Fardel : Pas immédiatement. Malgré l’obtention du droit de vote des femmes en 1971, rares sont celles qui avaient le permis de conduire en Suisse. Beaucoup étaient tributaires des hommes, et donc non autonomes financièrement. Or, comme vous le savez, le manque d’autonomie financière des femmes les rend souvent plus vulnérables, plus confrontées aux violences de leurs époux qui connaissent leur situation. C’est une situation que vit la mère dans Sa préférée. C’est pourquoi, malgré les violences subies, elle fait le choix de rester auprès de son mari parce que, ne travaillant pas, elle n’a aucun moyen de subsistance. Il y a aussi son besoin désespéré de se faire aimer par un homme qui la contraint à rester. J’ai, honnêtement, beaucoup de tendresse pour cette femme et ses filles. Malgré ce qu’on pourrait croire, elles ont beaucoup de force puisqu’elles trouvent en elles différents moyens pour survivre dans cet environnement difficile, où elles sont malmenées sans raison par un homme.
L’une des figures centrales de votre livre est justement cet homme qui malmène de façon protéiforme ses filles et son épouse. Dans Sa préférée, sa violence est inexpliquée. Pourquoi ?
Sarah Jollien-Fardel : Je fais exprès de ne pas l’expliquer, car je ne voulais absolument pas déplacer le sujet, ni donner une excuse à cet homme, dont le comportement me permettait de traiter la violence des hommes, qui subsiste, qui ne faiblit pas, qui ne disparaît pas malgré tous les progrès réalisés dans la société en matière de droits des femmes.
Avec la lecture de romans d’amour, la mère parvient à se créer un univers pour survivre. Un univers à l’eau de rose, où des couples se créent et vivent passionnément leur amour.
Sarah Jollien-Fardel
C’est une violence qu’on retrouve partout dans la société…
Sarah Jollien-Fardel : Il y a vraiment tous les cas de figure : des hommes charmants comme des hommes malappris peuvent être violents. C’est d’ailleurs parfois lié à l’éducation. Beaucoup d’hommes reproduisent les gestes qu’ils ont vus leurs pères commettre sur leur mère ou leurs sœurs.
Dans Sa préférée, vous mettez aussi en exergue les conséquences psychiques de ces violences faîtes aux femmes…
Sarah Jollien-Fardel : Oui, la résilience n’est pas toujours possible chez les femmes qui ont été fracassées physiquement et mentalement. Certes, il y a certaines qui trouvent des moyens pour tenir debout, mais beaucoup n’y arrivent pas.
Dans Sa préférée, l’un des moyens de survie de la mère et d’une de ses filles sera justement la lecture…
Sarah Jollien-Fardel : Oui, avec la lecture de romans d’amour, la mère parvient à se créer un univers pour survivre. Un univers à l’eau de rose, où des couples se créent et vivent passionnément leur amour. C’est un passage du livre qui a beaucoup touché certains lecteurs, parce qu’il met en avant la puissance et les bienfaits de la lecture, en particulier pour les filles et les femmes.


Votre livre est parsemé de titres et de noms de plusieurs auteurs fameux qui ont souvent usé de la langue pour décrire les abysses de la nature humaine : Emily Dickinson, Paul Éluard, Stefan Zweig, etc. S’agit-il d’auteurs et d’autrices que vous aimez ?
Sarah Jollien-Fardel : Oui, j’ai adoré lire chacun de ces auteurs et autrices, à commencer par Paul Auster, auteur d’une trilogie incroyable, et Guy des Cars, dont j’allais récupérer les livres chez le bouquiniste lorsque j’étais jeune. Il y a évidemment Emily Dickinson – cité en épigraphe – que j’apprécie depuis longtemps. Elle a une écriture et une sensibilité poignantes. Stefan Zweig, Jean Giono et Marie-Hélène Lafon, avec laquelle j’ai partagé une table ronde lors d’une rencontre littéraire, sont quant à eux des auteurs lus plusieurs fois dans ma vie.
Je serais très contente qu’on dise de mon travail, dans vingt ou trente ans, qu’il a pu refléter quelque chose d’une époque ou de la société.
Sarah Jollien-Fardel
Comme les auteurs susnommés, la langue est votre matériau de prédilection. Quel est votre rapport personnel aux langues ?
Sarah Jollien-Fardel : J’aime beaucoup les mots, qu’ils soient beaux, pédants ou directs. À partir du moment où ils sont précis, ils me vont. Dans Sa préférée, j’emploie une langue plus rude, plus directe, plus crue, qui fait partie de notre identité dans le Valais. Dès le début, j’ai su que c’est une langue que je ne voulais pas du tout masquer ou remplacer par un vocabulaire propre à ceux qui sortent des grandes écoles.
Comment qualifierez-vous votre travail littéraire ?
Sarah Jollien-Fardel : Singulier, mais qui raconte quelque chose d’une époque. Je serais très contente qu’on dise de mon travail, dans vingt ou trente ans, qu’il a pu refléter quelque chose d’une époque ou de la société.
Comment qualifierez-vous votre style ?
Sarah Jollien-Fardel : J’espère qu’il est profond, avec des points de lumière.
Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer en littérature ?
Sarah Jollien-Fardel : D’essayer de trouver un rythme et de le tenir jusqu’au bout.

