Faris Lounis, auteur et journaliste : « Le style de Youness Bousenna est remarquable, dans la mesure où j’ai l’impression qu’il écrit avec sa propre voix »

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Journaliste littéraire et essayiste, Faris Lounis a abondamment apprécié la lecture de La flemme de la forme, opuscule publié récemment par Youness Bousenna chez 49 pages. Dans cet entretien donné à Hans & Sándor, il explique ce qui l’a contenté dans ce texte du jeune auteur français, dont il juge le style « remarquable ». Entretien.

Critique littéraire et écrivain, Youness Bousenna a récemment publié La flemme de la forme, opuscule dans lequel il met en scène le quotidien bouleversé d’un vigile depuis une nuit de travail au Musée Dupuytren. Quelles sont vos impressions sur ce texte ?

Faris Lounis : Dès les premières lignes de La flemme de la forme, j’ai immédiatement éprouvé un sentiment de complicité avec le narrateur. Sa voix captive et installe d’emblée le lecteur dans son univers, en guerre contre toute possibilité de forme. À vrai dire, la radicalité nihiliste vers laquelle évoluera le récit se laisse déjà percevoir dans la confrontation de ce vigile au spectacle des horreurs, précieusement conservé et rejoué au Musée Dupuytren.

À l’issue de cette nuit de travail au Musée Dupuytren où il a été confronté à différents spécimens enfermés dans des bocaux, ce vigile apparaitra radicalement sous un autre jour, quitte à s’exclure de la normalité exigée dans la société. Comment percevez-vous cette transformation ?

Faris Lounis : En lisant et relisant la confrontation du vigile avec les laideurs et les aspects monstrueux des différents spécimens enfermés dans des bocaux, je ne l’ai pas vu se « transformer » ni s’exclure de la normalité exigée par sa société, mais plutôt libérer les potentialités imaginatives et nihilistes qui le travaillaient déjà auparavant. Des mots du narrateur se dégage une forme de silence, ainsi que, très probablement, une colère longuement enfouie. Certes, il m’est difficile de la nommer avec précision, mais je dirais avec certitude que le vigile, confronté aux horreurs du Musée Dupuytren, devient ce qu’il était avant sa vie d’agent de sécurité en France.

Selon vous, qu’était-il avant sa vie d’agent de sécurité en France ?

Faris Lounis : Je l’ignore. Mais je suppose que son secret réside dans sa vie antérieure, avant la France et avant sa découverte du monde de la sécurité. Par certains aspects, la vie méconnue de ce vigile rappelle celle de Meursault dans L’Étranger. Les commentateurs de ce classique ne le soulignent pas assez souvent, mais je pense que les véritables motivations de son crime prennent racine dans un passé obscur, intimement lié à la suprématie raciale et juridique dans une colonie de peuplement, qu’il ne raconte pas.

Avec La flemme de la forme, Youness Bousenna actualise un genre littéraire tombé en désuétude, en supprimant notamment la figure du chercheur en tétralogie potassant sur quelque spécimen et celle du collectionneur des cabinets de curiosités pour faire émerger une autre figure, un autre corps – celui du vigile noir. Ces choix vous ont-ils intéressés ?

Faris Lounis : Naturellement, il existe un nombre considérable de fictions qui ont façonné les contours du discours à travers lequel on peut parler « légitimement » du monde des collectionneurs, des cabinets de curiosités et des musées. Mais avec le texte de Youness Bousenna, on entre dans quelque chose d’absolument nouveau : un vigile noir y traduit, avec un détachement savoureux et une ironie subtile, son rapport à ce qu’il y a de plus « sérieux » dans le monde de la culture.

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Comment qualifierez-vous La flemme de la forme ?

Faris Lounis : Un micro-roman de la dissémination des fantasmes ; une belle histoire de la désintégration volontaire, heureuse.

Et le style de Youness Bousenna dans ce texte ?

Faris Lounis : Le style de Youness Bousenna est remarquable, dans la mesure où j’ai l’impression qu’il écrit avec sa propre voix. Dans Les Présences imparfaites comme dans La flemme de la forme, l’énonciation est, d’un côté, retranscrite depuis le temps existentiel qu’il façonne et, de l’autre, joliment colorée par les moqueries, voire le cynisme, de ses personnages. Cette singularité littéraire est en outre gracieusement servie par une écriture claire, dépouillée et exigeante quant à la profondeur de ses explorations langagières.

Un dernier mot sur le travail littéraire de Youness Bousenna ?

Faris Lounis : Un journaliste rigoureux et inquisitif ; un romancier qui porte un projet métaphysique ambitieux…