Charles Gueboguo, auteur et comparatiste : « Chez Sylvie Kandé, la dimension politique passe par une poétique de la traduction des expériences humaines »

Charles Gueboguo © DR

Auteur et comparatiste camerouno-américain, Charles Gueboguo s’est très tôt intéressé à l’œuvre de Sylvie Kandé qu’il a souvent analysée avec minutie pour différentes revues de littératures. Dans ce deuxième volet de la série consacrée à la poétesse franco-sénégalaise, il offre un éclairage savant sur Gestuaires et La quête infinie de l’autre rêve, deux textes prégnants qui permettent de distinguer l’engagement politique de Sylvie Kandé. Entretien.

Auteur et comparatiste, vous avez plusieurs fois écrit sur le travail littéraire de Sylvie Kandé. Qu’est-ce qui vous a séduit dans son œuvre, notamment dans le recueil Gestuaire que vous avez finement décortiqué en 2017, à l’occasion de sa parution chez Gallimard ?

Charles Gueboguo : Ce qui m’a séduit dans l’œuvre de Sylvie Kandé tient à cette tentative qu’elle a d’apprivoiser le geste dans l’infini du langage poétique. Son recueil de poèmes Gestuaire matérialise cette soif de saisir le quotidien de nos gestes et les gestes de notre quotidien. Le geste kandéen est donc la représentation du moment où quelque chose est endurée et soutenue, une modalité de l’expérience humaine qui cherche sa traduction dans l’espace de l’écrit. Ce qui m’a aussi séduit dans ce recueil, c’est la manière dont Sylvie Kandé traduit la somme éparse de ces gestes-là, en ceci que ladite traduction donne lieu à la production d’un ordre du discours poétique qui échappe aux mécanismes psychiques traditionnels de stabilisation du sens. Les gestes en eux-mêmes se positionnent comme topos de reconfiguration de la signification. Chez Sylvie Kandé, ils constituent une médialité de l’expérience humaine, c’est-à-dire un espace de passage entre l’expérience vécue et son inscription dans le langage.

Dans mes analyses, j’ai proposé de lire ce dispositif comme une poétique du geste. Pourquoi ? Parce que cette perspective permet de déplacer certaines approches critiques qui tendent à lire la poésie contemporaine africaine à partir de catégories figées (exclusivement thématiques ou identitaires). L’enjeu se situe dans la manière dont l’expérience humaine devient langage, dans ce moment de passage où le geste se transforme en matière poétique, et donc malléable dans tous les sens du point de vue de l’interprétation. Gestuaire déroule ainsi son phrasé à travers une pensée en spirale. Les gestes du passé et ceux du présent s’y répondent. Ils tournent autour d’expériences humaines multiples que l’écriture de la poétesse tente d’apprivoiser dans le langage. Ce mouvement produit une manière de compétence poétique cosmopolitaine. Sylvie Kandé fertilise donc ce qui est soi à travers la médiation de ce qui apparaît étranger ou lointain. Cette poétique du geste reste ainsi un espace de relation des possibles avec l’altérité.

On voyait déjà cette dynamique dans La Quête infinie de l’autre rive, où Sylvie Kandé invente un véritable chant néo-épique. En l’historienne en dialogue avec la poétesse, elle y a revisité l’histoire des explorations atlantiques en introduisant l’hypothèse d’expéditions malinkés comme ayant précédé la découverte des Amériques. Ce geste poétique loin de la quête, sans jeu de mots, de l’établissement d’une vérité historique ouvre un espace spéculatif où l’histoire peut être réimagée à partir d’autres points d’énonciation, et donc loin du diktat de la vision unique des récits occidentaux autocentrés. Et chez elle, c’est la langue qui participe à part entière de cette reconfiguration ou redistribution de l’autorité narrative sur les cultures, les nations, les communautés voire les groupes. Ainsi, Sylvie Kandé déconstruit et revisite la grammaire en mêlant le vieux français à des locutions contemporaines. L’usage récurrent des deux points agit comme un dispositif de continuité narrative qui maintient le texte dans un mouvement d’ouverture discursive. Le parcours humain apparaît alors comme inscrit dans un fini-infini ininterrompu. Le voyage reprend sa nature d’instance de possibilité de connaissance et d’exploration de soi.

Exigeante et symbolique, l’œuvre de Sylvie Kandé est aussi politique puisqu’elle octroie une voix aux opprimés du monde pour dire leurs maux. Que pensez-vous de ce positionnement ? Que dit-il du rôle de la littérature dans la cité ?

Charles Gueboguo : Chez Sylvie Kandé, la dimension politique passe par une poétique de la traduction des expériences humaines. Les gestes qu’elle convoque portent la mémoire de différentes temporalités historiques, que j’associe aux trois MOI de Damas, dans « Ils sont venus ce soir » : /combien de MOI MOI MOI/. MOI de l’esclavage, MOI des luttes de décolonisation, MOI des violences contemporaines, et auxquels elle ajoute la touche d’un quatrième. Il s’agit du « MOI » des migrations, avec une dimension plutôt jubilatoire d’un passé nié, mais que l’historienne et poétesse a toujours connu riche. Voilà pourquoi chez l’autrice, ces expériences moïques ne sont jamais simplement représentées. Elles sont traduites dans l’espace de ses poèmes. Cette traduction transforme l’expérience historique africaine, voire du noir, en matière poétique ouverte à des interprétations multiplexes, c’est-à-dire une contemplation intelligible de la densité des expériences humaines sans en réduire ou invisibiliser leur complexité. Et parce que Sylvie Kandé se reconnaît dans Glissant, j’ai proposé dans mes analyses de lire cette démarche à partir de l’idée de Poésie-Monde. Sylvie Kandé met en relation des expériences historiques, culturelles et géographiques multiples. Les gestes kandéens sont en effet des liants rhizomatiques entre différentes mémoires du monde. Cette lecture permet également de déplacer certaines interprétations faciles de l’engagement littéraire. Chez Sylvie Kandé, l’engagement ne passe pas d’abord par la proclamation d’un discours politique. Il va plutôt s’inscrire dans la capacité de sa poésie à retraduire les expériences humaines et à les inscrire dans un horizon relationnel élargi et à élargir. Ainsi, sa politique de l’écriture résidera dans cette faculté de rouvrir les récits des mondes.

Cette approche dont je parle apparaît dans La Quête infinie de l’autre rive où à travers la réflexion sur les migrations contemporaines, Sylvie Kandé met en regard l’esprit d’exploration des ancêtres africains et les mouvements migratoires actuels. Elle suggère que le déplacement humain n’est pas en soi problématique. Ce qui se transforme, ce sont les motivations qui le portent. Là où certaines explorations relevaient d’une quête de connaissance, les migrations contemporaines apparaissent souvent comme des déplacements contraints par les déséquilibres économiques et politiques du monde. Cette mise en perspective donne à son écriture une portée critique singulière pour la possibilité d’une relecture des mouvements humains dans la longue durée de l’histoire, et de déplacer le regard sur les récits dominants de la modernité. On voit ici que chez la poétesse, la littérature reconfigure les manières d’habiter et de penser les mondes dans lesquels nos provinces sont établies, pour parler comme le poète, Nimrod. La poésie, chez Sylvie Kandé, agit donc comme une médiation critique où l’imaginaire permet de rouvrir tous les possibles du réel.

Quels termes emploierez-vous pour qualifier l’œuvre de Sylvie Kandé ?

Charles Gueboguo : L’œuvre de Sylvie Kandé me paraît relever d’une poétique cosmopolitaine. Elle met en circulation des expériences historiques et culturelles multiples et les fait dialoguer dans un même espace poétique. Je parlerais aussi d’une écriture rhizomatique. Les gestes circulent entre différentes temporalités mémorielles, comme je l’ai déjà indiqué. Ils se répondent dans une pensée en spirale qui refuse la clôture du sens. Son écriture participe également d’un geste néo-épique. Sylvie Kandé revisite les formes de l’épopée pour y inscrire les expériences historiques et les mouvements humains du monde contemporain. Enfin, c’est une poésie du geste et de la traduction. Gestes comme lieux d’interprétation où l’expérience humaine traduit sa dynamique dans l’infini du langage poétique. Dans cette logique, l’œuvre de Sylvie Kandé peut être pensée comme une Poésie-Monde où mémoire historique, imaginaire et expérience humaine entrent en relation pour produire une exploration continue des possibles de nos mondes. On est au cœur d’un dispositif diégétique poétique capable de faire dialoguer des expériences humaines éloignées dans l’espace et dans le temps.

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