Traductrice émérite, Nancy Naomi Carson est celle grâce à laquelle le lectorat anglophone a pu découvrir Gestuaire, le bouleversant recueil de poèmes publié par Sylvie Kandé en 2016 aux Éditions Gallimard. Dans ce dernier volet de la série consacrée à la poétesse franco-sénégalaise, Nancy Naomi Carson a accordé un entretien à la revue Hans & Sándor dans lequel elle raconte avec minutie la façon dont elle a procédé pour traduire la grande œuvre « inclassable, hétéroglossique » de Sylvie Kandé.
Comment avez-vous découvert l’œuvre de Sylvie Kandé dont vous avez récemment traduit le recueil de poèmes, Gestuaire, paru chez Seagull Books ?
Nancy Naomi Carlson : Celui qui m’a fait connaître le travail de Sylvie Kandé, c’est Patrick Williamson, traducteur et ami commun. Il a dirigé Turn Your Back on the Night : Ten Poets from French-Speaking Africa and the Arab World (Antonym Collections, 2023) après avoir publié The Parley Tree: Poets from French-Speaking Africa & the Arab World (Arc Publications, 2012).
Dans cette première anthologie dirigée par Patrick Williamson, j’ai découvert l’œuvre d’Alain Mabanckou du Congo Brazzaville, de Khal Torabully de l’Île Maurice, et d’Abdourahman A. Waberi de Djibouti dont j’ai par la suite traduit les recueils de poésie respectifs dans leur intégralité. Plus récemment, je me suis particulièrement dédiée à amplifier les voix d’auteures francophones d’origine africaine et Patrick Williamson m’a guidée vers Sylvie Kandé, l’une des deux femmes représentées dans sa seconde anthologie. Dans sa perspicacité, Naveen Kishore, fondateur de Seagull Books à Kolkata, a dès le départ soutenu ce projet avec enthousiasme.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce recueil ?
Nancy Naomi Carlson : J’ai été immédiatement impressionnée par le concept général sur lequel repose Gestuaire, un ensemble de gestes inspiré par Glossaire de Michel Leiris, un ensemble de gloses. Les gestes évoqués par Sylvie Kandé sont tirés d’une série de sources fascinantes qui incluent souvenirs d’enfance en Bretagne et en Casamance, l’ignoble héritage de l’esclavage et du racisme, dissension et résistance, la culture diola, peinture et sculpture ancienne et contemporaine. La gamme de ces gestes lyriques va du réel au surréel ; du passé au présent ; de l’insoutenable violence à l’exquise tendresse. Les poèmes ekphrastiques, en particulier, sont à vous couper le souffle. D’ailleurs, celui que je préfère, c’est Pharaonne, écrit à propos de la statue du pharaon Menkaure et d’une reine anonyme (2490-2472 avant notre ère) : il dépeint le geste de la reine qui encercle la taille du pharaon d’un bras et de l’autre touche son bras — une pose éternelle qui prouve que « le geste le plus tendre est inscrit dans la pierre ».

Une autre surprise dans Gestuaire, c’est que les frontières entre vivants et morts sont parfois rendues floues, comme dans Morts en guerre I : les morts « se pressent à la palissade/qui balle entre notre fief et le leur » ils exigent « la solde de l’oubli », « avant de s’en retourner au bivouac/ dans une clairière du bois sacré ». Ainsi, dans Bal de pierre le père de l’auteure se lève-t-il de sa tombe avant de s’y recoucher, « rabattant sur le dédain de son épaule/une lourde courtepointe de terre et de gazon ». Dans Morts en guerre II, certains aspects des pratiques religieuses traditionnelles du sud du Sénégal, au nombre desquelles l’interrogation des morts, sont décrits avec une intense sensibilité.
Gestuaire est un recueil dans lequel Sylvie Kandé octroie une voix, un verbe aux opprimés du monde pour dire puissamment leurs maux. Quel regard portez-vous sur ce positionnement à la fois littéraire et politique ?
Nancy Naomi Carlson : L’aspect changement social m’attire particulièrement chez les auteurs que je choisis de traduire, ce qui vient probablement du métier que je fais, former des conseillers en santé mentale et des conseillers d’orientation, où l’accent est mis sur la défense des secteurs de population défavorisés, ainsi que sur la réduction des inégalités en matière de réussite et d’opportunités. La traduction est en soi un acte politique à bien des égards, à commencer par les questions les plus fondamentales qui se posent — qui est traduit par qui, dans quelles langues et sur quels thèmes. Je pense souvent que mon travail de traductrice pourrait être considéré comme une série de prises de position en faveur de la justice sociale. Prenons par exemple mon travail avec Khal Torabully, qui a inventé le terme de “coolitude” et donné voix à des millions d’ “engagés” oubliés par l’histoire : ceux-ci ont enduré d’horribles conditions pendant leur passage vers l’Île Maurice d’abord et puis vers les champs de cannes des colonies d’outre-mer où on les envoyait souvent. L’une des raisons pour lesquelles le travail de Sylvie Kandé entre en résonance avec mes propres préoccupations, c’est l’urgence de sa voix lorsqu’elle parle de blessures — personnelles, postcoloniales, politiques et raciales. Par exemple son puissant poème ekphrastique Au sujet du retable des neuf esclaves, consacré à une pièce décorative d’autel conçue par le peintre haïtien Édouard Duval-Carrié, dépeint le martyr d’un groupe de Marrons, et se conclut par : « Par le trou noir de leurs yeux s’engouffre l’histoire ».
La voix de Sylvie Kandé, originale et prenante, lui a valu une juste place parmi les meilleurs poètes francophones qui écrivent aujourd’hui.
Nancy Naomi Carlson
Comment qualifierez-vous le travail littéraire de Sylvie Kandé ?
Nancy Naomi Carlson : La voix de Sylvie Kandé, originale et prenante, lui a valu une juste place parmi les meilleurs poètes francophones qui écrivent aujourd’hui. Sa réputation littéraire est indisputable, avec trois recueils de poésie publiés chez Gallimard, maison d’édition hautement réputée, non seulement en France mais dans le monde entier. Suite à sa publication en 2016 en version originale, Gestuaire a reçu le prestigieux Prix Louise Labé. Je suis vraiment honorée d’être celle à qui on a confié Gestuaire pour le rendre accessible à un lectorat anglophone.


Et son style ?
Nancy Naomi Carlson : Le style de Sylvie Kandé est unique, avec un recours minimal à la ponctuation, aux points et aux virgules, notamment. Le début des phrases est indiqué par des majuscules et les points de suspension servent de points d’interrogation, ce qui contribue à laisser le texte respirer et à rappeler aux lecteurs la tradition orale des griots d’Afrique de l’ouest. Les assonances et les allitérations tressent délicatement leur musique au travers de tous ces textes lyriques où l’ironie et la brillance des jeux de mots donnent aux mots une épaisseur supplémentaire.
Je me suis efforcée de laisser apparaître la riche musicalité de Gestuaire, tout en m’attachant d’aussi près que possible au sens et au symbolisme sous-jacent…
Nancy Naomi Carlson
Érudite et créolisée, la langue de Sylvie Kandé est également empreinte d’un grand symbolisme. Comment avez-vous procédé pour restituer fidèlement ces caractéristiques dans votre traduction anglaise de Gestuaire ?
Nancy Naomi Carlson : On dit parfois que les traductions sont comme les femmes, soit “fidèles” soit “belles”, mais jamais les deux à la fois. Je ne suis pas d’accord, dans le sens où je me suis efforcée de laisser apparaître la riche musicalité de Gestuaire, tout en m’attachant d’aussi près que possible au sens et au symbolisme sous-jacent. Avant de commencer à travailler sur les poèmes, j’ai utilisé un procédé que j’appelle “cartographie sonore” pour mettre en relief les lignes d’assonances, et d’allitérations, les silences, le rythme. Comme bien des sons n’existent pas en anglais, disons les sons nasalisés comme “an”, “on”, et “in”, pour ne citer que ceux-là, il n’était pas possible d’imiter chaque ligne et positionnement sonores dans les poèmes. Mais mon but, c’était d’honorer la musique de chaque vers et de donner aux lecteurs une idée de la richesse de la texture sonique de l’original. Sylvie Kandé n’a pas été avare de son temps lorsqu’il s’est agi de répondre à la myriade de questions que j’avais sur le sens, les connotations, la diction, l’étymologie, le contexte historique et politique de chaque mot pour m’assurer d’avoir acquis autant de connaissances que possible pour aborder au mieux sa traduction.
Outre Pharaonne, lequel des poèmes de Gestuaire vous a le plus marqué ?
Nancy Naomi Carlson : Outre Pharaonne, ma préférence dans ce recueil va à Survivre selon Alice, un poème dédié à l’artiste française Alice Martinez-Richter (1911-1996) et son tableau Survivre. Ce tableau montre des pêcheurs et leurs filets au Cameroun. Sylvie Kandé extrait de cette scène une vérité universelle : « Survivre … jamais ne tient qu’à un fil ».

