Récit polysémique sur l’amour, l’amitié et la construction de soi, Woody, le nouvel ouvrage de Benjamin de Laforcade esquisse aussi une réflexion sur les personnages de roman dont l’auteur apprécie particulièrement la liberté, notamment lorsqu’ils échappent à leur créateur. Entretien avec Benjamin de Laforcade.
Moins de deux ans après la parution de Berlin pour elles, votre précédent roman publié chez Gallimard, vous êtes de retour avec Woody, un opuscule qui relate l’amitié de trois individus à travers le temps. Quelle est la genèse de ce texte ?
Benjamin de Laforcade : J’étais en train d’écrire un roman qui ne me plaisait pas, une histoire compliquée dont je n’osais pas m’avouer qu’elle m’ennuyait moi-même. Pourtant, j’y avais beaucoup pensé. J’avais rassemblé une documentation assez solide et construit un plan, une trame, des ébauches de personnages. Ça parlait du jeu de Go. J’avais quitté mon travail pour me consacrer pleinement à l’écriture de ce livre et je me sentais tenu de composer une histoire sérieuse, classique peut-être, conforme en tous les cas. Un matin, l’ennui est devenu trop fort. J’ai fermé le document contenant l’ébauche de ce livre (une trentaine de pages) et j’en ai ouvert un nouveau. C’est ainsi que j’ai écrit les premières pages de Woody. Celles-ci racontent comment le personnage principal a hérité de ce drôle de surnom, qui le suivra toute sa vie (Woody). Arrivée à la fin de ces premières pages, je savais que je ne reprendrais jamais en cours le précédent manuscrit. Je savais que je continuerai l’histoire de Woody et que le texte allait s’appuyer sur mon propre parcours. Qu’à Woody, je donnerais mes traits, plusieurs décors de ma vie, certains aspects de mon caractère ainsi qu’un surnom indécrochable similaire au mien (Billy).

Pourquoi avez-vous donné à ce personnage autant d’éléments autobiographiques ?
Benjamin de Laforcade : Pourquoi pas après tout ? C’est une chose très banale que je m’étais jusque-là rigoureusement interdite. C’est pourquoi je n’ai que de l’admiration pour les autrices et les auteurs qui s’utilisent eux-mêmes, qui à travers leur histoire racontent l’histoire des autres. Plutôt que de collecter ailleurs la matière qui allait nourrir le récit, j’ai décidé de faire avec ce que j’avais : l’école catholique et les cours de catéchisme, les rues de Nancy et les après-midis cauchemardesques chez les familles rencontrées à la messe, l’envie d’avoir un enfant quand on est garçon et l’amitié, surtout, comme centre du monde, etc. Ce dont je ne me doutais pas, c’est qu’un personnage à qui l’on donne ses traits n’est pas moins libre qu’un autre, qu’il s’écarte de vous avec le même empressement.
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Les personnages de romans ont donc leur propre vie et peuvent échapper au romancier, se libérer de sa tutelle ?
Benjamin de Laforcade : Je crois qu’en tant que romancier, il faut s’en persuader. Bien sûr que les romans ne s’écrivent pas tous seuls, bien sûr que les personnages des livres sont des inventions, bien sûr qu’on choisit pour eux la couleur de leurs yeux et la musique de leur rire. Mais lorsqu’on arrive assez loin dans l’histoire, après avoir passé tant de temps à imaginer leurs gestes, leurs répliques et leurs choix de vie, je jure qu’ils se mettent à bouger par eux-mêmes. Peut-être qu’il y a là quelque chose de semblable à ces magiciens qui répètent leur tour, inlassablement, jusqu’à ce que leurs mains trichent pour eux. Ils sont sincères même quand ils mentent, et c’est parce qu’ils y croient si fort que les spectateurs se mettent à croire aussi à leurs tours.

Avec minutie, Woody raconte l’histoire d’une amitié, qui de prime abord fusionnelle, sera chambardée par les scolarités différentes grâce auxquelles les personnages accéderont à des carrières et classes sociales opposées. Comment l’expliquez-vous ?
Benjamin de Laforcade : Ce qui m’intéressait avec Woody, c’est de déployer la genèse, la mise en pratique et les conséquences d’un autosabotage. Woody est très doué dans ce domaine, d’où ma fascination devant ce destin dont les aspects les plus tragiques, ou dommageables, auraient tous pu être évités. Woody raconte qu’il a raté son bac alors que c’est faux. Woody s’éloigne de ceux qu’il aime sans que personne ne l’y pousse, et même sa bisexualité est assez peu problématisée : son père n’est pas ravi, mais l’amour qu’il éprouve pour Abigaelle et Valentin est réciproque, leur trio est plein de tendresse, de rire et d’affection. En somme, Woody est un garçon dont la liste des privilèges est incroyablement longue, et c’est seulement parce qu’il se rêve en perdant magnifique que l’histoire prend le tour qu’elle prend…
La relation que j’entretiens avec mes personnages est étrange : je tiens beaucoup à eux car ils sont nés de ma plume, mais comme je le disais tout à l’heure, je les considère aussi comme des entités libres et indépendantes que possible de ma volonté.
Benjamin de Laforcade
Woody est également un ouvrage dans lequel le narrateur déploie un regard caustique sur les conventions sociales et la religion catholique…
Benjamin de Laforcade : La religion catholique tient une place importante dans le livre, mais elle est moins évoquée sous le prisme de la foi sincère que celui d’une institution, avec ses règles, ses traditions, la façon dont elle s’ancre dans une ville moyenne de l’Est de la France. En tant que citoyen, et même si ce n’est pas ma façon d’être au monde, j’ai le plus grand respect pour les croyances quelles qu’elles soient. La liberté de culte et le respect de toutes les confessions me semblent indispensables. Mais les institutions, on peut les critiquer avec autant d’ironie que de férocité, et Woody ne s’en prive pas. Alors qu’il est un garçon qui cherche à se réinventer perpétuellement, il me semble que l’Église fonctionne dans le roman comme un ennemi qui ne dit pas son nom. Un faux ami donc qui, faisant mine de vous prendre la main, vous emmène sur un chemin que vous ne pourrez jamais quitter. La doctrine catholique, si elle est appliquée littéralement, est très claire lorsqu’il s’agit d’identité de genre, d’identité sexuelle, des façons adéquates ou non de relationer amoureusement et amicalement. Le catholicisme tel que je le comprends cherche avant tout à préserver un héritage, à le transmettre, à faire persévérer une façon d’exister au travers des générations. C’est ça que l’on appelle le conservatisme, et c’est un mode de penser qui est absolument incompatible avec le caractère de Woody, qui raconte donc son rapport à la religion, son enfance passée à se conformer aux dogmes, avec bigoterie, pour ensuite s’échapper…
Comment avez-vous sélectionné les sujets explorés dans Woody ?
Benjamin de Laforcade : Je n’ai pas choisi de thèmes de façon précise, ni dressé une liste des choses que je voulais évoquer. Comme je le disais au début, j’ai écrit ce roman de façon plus spontanée que d’habitude, et l’essentiel de mon travail s’est déroulé dans un deuxième temps, à la réécriture. Ce dont je peux parler, c’est de l’ambition que j’avais dès le début. Je voulais me servir du texte pour répondre à cette question : « qu’est-ce qu’un personnage de livre ? ». Woody est mon troisième roman publié, et forcément la liste de mes personnages s’allonge. La relation que j’entretiens avec eux est étrange : je tiens beaucoup à eux car ils sont nés de ma plume, mais comme je le disais tout à l’heure, je les considère aussi comme des entités libres et indépendantes que possible de ma volonté. Et s’ils existent en dehors de mon histoire, alors ils ont une opinion, un jugement de valeur sur le rôle qu’ils jouent dans le récit.
L’écriture est un exercice compliqué puisqu’il s’agit d’un processus dont on ne contrôle que la moitié des phénomènes…
Benjamin de Laforcade
D’où parfois la présence en plusieurs versions de certains événements observés dans le livre ?
Benjamin de Laforcade : En effet, je voulais donner la possibilité aux personnages de se plaindre, d’exiger plus d’espace, de pouvoir me contredire et livrer leurs versions des faits. Je voulais que le roman ressemble à une cage dont les barreaux sont assez larges pour qu’ils puissent les traverser. Je voulais que Woody traverse l’histoire, qu’il lutte contre moi en même temps que les autres, qu’il ait le droit de naître dans un décor d’autofiction française et qu’il puisse mourir dans celui d’un roman suisse.
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À la différence de Rouge nu et Berlin pour elles, Woody est un ouvrage dans lequel on distingue la métamorphose de votre écriture devenue plus directe, incisive…
Benjamin de Laforcade : Pas facile de dire quelque chose là-dessus, il y a nécessairement un écart très profond entre la façon dont je compose mon écriture et la façon dont elle est reçue. Les rythmes, les points d’accroche et les silences n’ont jamais la même forme dans ma tête et dans celle de mes lectrices et lecteurs. L’écriture est un exercice compliqué puisqu’il s’agit d’un processus dont on ne contrôle que la moitié des phénomènes… Aussi, je remarque que les lectrices et les lecteurs que je rencontre ont parfois des avis très divergents, voire totalement inversés. Je me demande si la métamorphose que vous évoquez sera donc perçue par d’autres. Mais pour vous répondre de façon plus factuelle, il y a plusieurs explications à cette métamorphose : 1) Woody est écrit, en partie, à la première personne du singulier contrairement aux deux autres ; 2) j’avais vingt-six ans lors de la rédaction de mon premier livre, vingt-huit ans au moment où j’ai entamé l’écriture du deuxième, et trente-et-un pour celui-là. Mon écriture a donc évolué avec le temps et la pratique.


Qu’espérez-vous avec cet ouvrage ?
Benjamin de Laforcade : J’aimerais avoir un peu d’articles de presse, il paraît que c’est utile pour obtenir des bourses et j’en ai bien besoin pour continuer à écrire. Je suis très nul en bourses, je les demande toutes mais on ne me les donne jamais. Pour le reste, j’espère comme à chaque fois qu’il y aura quelqu’un pour comprendre le texte, vraiment, et écrire l’autre moitié de l’histoire de Woody.
« Écrire l’autre moitié de Woody » ?
Benjamin de Laforcade : Peut-être que le texte est juste un simple support sur lequel s’appuie le lecteur pour projeter sa vision. J’écris « une vieille maison de pierre », un ensemble de lettres attachées les unes aux autres, et à partir de cela le lecteur reconstitue des murs, un toit, une fenêtre cassée. J’écris « ils s’aimaient depuis toujours » et la même chose advient : le lecteur fabrique quelque chose de tangible, une esthétique, une émotion, à partir d’un code posé à l’encre sur la page. Mon travail, c’est de transcrire l’intérieur de ma tête dans ce code, dans cette langue, sans savoir qui s’apprête à s’en saisir, ni quand. Alors, le texte devient un point de contact entre moi et quelqu’un d’autre : la forme indicible qui flotte dans mon imagination est traduite en une phrase, le lecteur la lit et s’en saisit, fabrique sa propre forme à partir du texte. Nos deux imaginations entrent en résonance, se rapprochent, se complètent. Pour moi, c’est de cela dont on parle quand on parle de la littérature.

