La présence exceptionnelle de Sylvie Kandé dans le paysage littéraire français et international est un fait majeur qui mérite d’être révéré, promu à une époque où les grandes voix poétiques s’amenuisent au profit d’auteurs ayant renoncé au style et à l’engagement qui ont fait la renommée des grands maitres de la poésie. C’est dans ce cadre que la revue Hans & Sándor a décidé de lui consacrer un dossier en interrogeant celles et ceux qui aiment son œuvre.
Lauréat du prix Renaudot en 2008, Thierno Monenembo est un lecteur assidu de l’œuvre de Sylvie Kandé dont il apprécie particulièrement la « grande puissance d’évocation ». Dans cet épisode inaugural de la série consacrée à la poétesse franco-sénégalaise, il analyse avec justesse son travail littéraire qui s’inscrit magnifiquement dans la lignée d’Aimé Césaire, de David Diop et Tchikaya U’Tamsi. Entretien.
Comment avez-vous découvert l’œuvre de Sylvie Kandé ?
Tierno Monénembo : Sylvie Kandé n’avait pas encore écrit quand je l’ai connue. A Paris, une amie commune nous avait présentés au début des années quatre-vingt. Elle était encore en khâgne ou hypokhâgne si je me souviens bien. Le hasard a voulu que l’on se retrouve quelques années plus tard à Stanford où elle finissait ses études puis à New-York où elle entamait sa carrière universitaire. C’est une petite cachotière. Elle ne m’a jamais confié de tout ce temps, qu’elle taquinait la muse. Puis un beau jour, sans préavis, j’ai reçu un exemplaire dédicacé de Lagons, lagunes. J’ai d’abord cru que c’était une blague, une simple lubie de jeune fille. Seulement, c’est Edouard Glissant qui signe la préface et le texte est émaillé de trouvailles comme celle-ci : « Sommez le nomade de décliner l’origine : il pointe un bras vers l’ailleurs, frappe le sol du talon, plie son bagage et dit : Attends-moi. ». Alors, j’ai dû me rendre à l’évidence : j’avais en mains le fruit d’une vocation.
En seulement quelques années, Sylvie Kandé a construit une œuvre poignante traversée par l’histoire de l’Afrique depuis les temps immémoriaux à nos jours. Quel regard portez-vous sur ce travail de transmission et de préservation des mémoires du continent à travers la littérature ?
Tierno Monénembo : La littérature africaine n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de transmettre aux générations futures un chef-d’œuvre en péril : la mémoire africaine. Nos poètes, nos historiens, nos dramaturges, nos romanciers, chacun avec son style certes, sont contraints de faire œuvre commune pour sortir l’Afrique de l’oubli, la prémunir du mépris des autres. Souvenez-vous de ce que disait Jorge-Luis Borges : « Si l’Afrique disparaît en une nuit, personne ne s’en rendra compte ». Le projet littéraire du monde noir consiste justement à retrouver une mémoire, à se refaire une identité, à convaincre le monde d’une présence africaine. Ce sont d’ailleurs, ces thèmes-là qui nourrissent l’œuvre de Sylvie Kandé. Certes, Sylvie Kandé nous offre une œuvre poignante d’une poésie incisive, mais ce n’est pas une œuvre à part, un cas isolé. Elle est marquée par le signe de l’appartenance. En la lisant entre les lignes, on retrouve Césaire, David Diop et Tchikaya U’Tamsi.
L’esclavage, la colonisation, l’immigration sont des thèmes récurrents de la littérature africaine qui, comme je le disais plus haut, est née du fracas de l’histoire.
Tierno Monénembo
Ce travail dit-il quelque chose du rôle et des pouvoirs de la littérature dans nos sociétés contemporaines ?
Tierno Monénembo : La littérature africaine a un rôle, un rôle qu’elle n’a pas choisi, un rôle prédestiné celui d’être « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ». C’est une blessure ouverte née du fracas de l’histoire. « Ma mémoire a sa ceinture de cadavres », disait Césaire. La littérature et l’histoire africaine moderne vont de pair. C’est de la poésie de la négritude que jaillit notre conscience politique et culturelle. C’est du roman anticolonialiste (Mongo Béti Ferdiand Oyono, Sembène Ousmane et les autres) que s’élèvent nos Indépendances. Nos démocraties balbutiantes doivent bien quelque chose à Ahmadou Kourouma, William Sassine et Sony Labou Tansi. L’époque qui est celle du féminisme est naturellement portée par les œuvres de Djaïli Amadou, Ken Bugul, Véronique Tadjo, Tanella Boni, Fatou Diome et Charline Effah. Chez nous, le plaisir d’écrire et le devoir de combattre vont ensemble.


L’Afrique dépeinte par Sylvie Kandé dans ses textes est un espace chambardé depuis sa rencontre avec l’Occident (esclavage, colonisation, migrations, métissage des peuples et des cultures). Que pensez-vous de ces choix narratifs ? Peuvent-ils éclairer les lecteurs, jouer un rôle dans les débats actuels sur le continent ?
Tierno Monénembo : Ces « choix narratifs » comme vous dites, découlent d’un contexte historique et d’un contexte personnel. L’esclavage, la colonisation, l’immigration sont des thèmes récurrents de la littérature africaine qui, comme je le disais plus haut, est née du fracas de l’histoire. Ajoutez à cela que Sylvie Kandé est une métisse née à Paris d’une Française et d’un Sénégalais. Elle est comme Césaire et David Diop (auquel elle fait référence dans un passage de Lagons, Lagunes), elle ressort de l’Afrique extra-utérine, de l’Afrique « du dehors ». Le lien que ceux-là entretiennent avec l’Afrique n’est pas charnel, il est poétique. Ils entretiennent avec cette Afrique qu’ils n’ont jamais connue une relation de nostalgie. Ils sont à la quête perpétuelle de leur identité. Une identité fragmentée, une idée perçue comme le graal vers lequel on s’achemine en traversant de redoutables épreuves (voir Les Chevaliers de la Table Ronde et Kaïdara de Hampâté Bâ). Chez Césaire, chez David Diop comme chez Sylvie Kandé, la quête de l’autre rive est toujours infinie. Leur poésie ne peut être sereine. Elle est subversive, volcanique, incantatoire. Celle de Sylvie Kandé a l’apparence de la sérénité, elle est moins virulente en tout cas que celle de Césaire, mais on la sent secouée d’un tumulte intérieur qu’elle a du mal à contenir. Ces vers l’illustrent : « Car sachez-le bien : Dans ma mémoire, mille fleuves serpentent et vos visages comme autant d’écailles, scintillent sur leurs anneaux d’argent. ».
De prime abord, Lagons, lagunes est une prose mais une prose taillée dans le riche matériau de la poésie.
Tierno Monénembo
La littérature de Sylvie Kandé est également un espace où les petites gens prennent, souvent, eux-mêmes la parole pour exprimer leur vécu, qu’il soit seyant ou non. Est-ce une caractéristique de son œuvre qui vous a séduit ?
Tierno Monénembo : Elle donne, effectivement, la parole à des gens qui n’ont pas l’habitude de parler. Elle ouvre grandes les portes de la littérature et place au premier rang des personnages qui d’ordinaire, ne sont que des ombres. Comme on le dirait au village ou au quartier, elle fait du « petit Mamadou », « un grand quelqu’un ». C’est peut-être une manière de figurer la révolution, de mettre la société « sens dessus, dessous ». La poésie semble plus touchante, l’avenir plus prometteur quand les petites gens se mettent à dire « je ». En général, les personnages humbles sont plus vrais, plus spontanés. Leur parole vient du cœur, pas des règles de la bienséance. Cette caractéristique de l’œuvre de Sylvie Kandé m’intéresse, d’autant que mes romans fourmillent de personnages issus du bas peuple.
Quels termes emploierez-vous pour qualifier le travail littéraire et le style de Sylvie Kandé ?
Tierno Monénembo : De la pudeur, de la retenue, de la tristesse, de la mélodie. Surtout une grande puissance d’évocation. Sylvie Kandé est une poétesse. De prime abord, Lagons, lagunes est une prose mais une prose taillée dans le riche matériau de la poésie.

