Damien Glez, dessinateur de presse : « J’ai un attachement particulier pour Boris Vian, dont L’écume des jours s’inscrit dans cette idée de décalage, d’engagement, de balancier entre le cru et le poétique »

Dessinateur de presse franco-burkinabé, Damien Glez est un fin lecteur qui convoque adroitement dans ses œuvres les textes et récits qui lui ont permis de se construire, dont L’écume des jours de Boris Vian, qui « s’inscrit dans cette idée de décalage, d’engagement, de balancier entre le cru et le poétique ». Dans ce grand entretien consacré à son œuvre, il dévoile avec passion les spécificités de son métier de caricaturiste en Afrique et le rôle de la littérature dans son parcours. Entretien.

Comment avez-vous découvert la caricature ?

Damien Glez : Je m’intéressais au dessin depuis toujours, puis j’ai découvert, vers l’âge de 12 ans, une publicité pour un album « Les grandes gueules » du trio Mulatier-Morchoisne-Ricord. La caricature de John Wayne, en couverture, a été une sorte de révélation. Puis j’ai croisé le goût de la caricature avec l’intérêt progressif pour l’actualité, ce qui m’a naturellement conduit vers le dessin de presse : cette fusion de caricature et contenu journalistique.

Quels souvenirs conservez-vous de vos premières lectures de caricatures ?

Damien Glez : Une émotion difficile à comprendre, la caricature étant d’abord perçue comme un art caustique, parfois même moqueur. Je crois que c’est la dimension satirique qui m’intéressait : la réinterprétation d’une réalité reconnaissable, mais sous des traits créatifs et si possible inédits.

À quel moment avez-vous décidé de devenir caricaturiste ?

Damien Glez : Je n’avais pas envisagé de faire de la caricature mon métier et j’étais parti sur des études totalement différentes. Et puis mon passage au Burkina Faso, comme enseignant pour une période de deux ans, s’est effectué à un moment où le retour de la République ouvrait des perspectives à la presse locale.

Comment se sont déroulés professionnellement vos débuts ?

Damien Glez : Mon premier dessin professionnel est paru dans Le Journal du jeudi, hebdromadaire satirique dont j’ai dessiné la couverture pendant ses 25 ans d’existence. Progressivement, mes dessins ont circulé au-delà du Burkina Faso, notamment par une mise en lumière dans l’hebdomadaire français Courrier international. J’ai alors commencé à avoir des collaborations sur plusieurs continents.

Quelles sont les différentes tâches inhérentes à la création d’une caricature ?

Damien Glez : Sur le plan de la représentation d’un visage connu, il faut s’imprégner de la personnalité et en dessiner ensuite sa propre version graphique, plus par spontanéité qu’avec des recettes de dessinateurs. Pour ce qui est d’un dessin de presse plus complet, il faut endosser – modestement – l’habit du journaliste pour comprendre les tenants et les aboutissants d’un sujet et en donner son regard décalé.

Ces critères évoluent-ils en fonction du contexte géographique ou culturel ?

Damien Glez : Un dessin de presse doit être très ramassé et donc utilise souvent les raccourcis de l’imagerie populaire. Or, les codes communs peuvent varier d’un pays à un autre, de même qu’il existe des goûts différents. Les Sud-américains aiment les dessins léchés sans bulle et les Franco-belges aiment un style plus “Charlie”.

Dans vos caricatures, vous recourez régulièrement aux représentations connues de grandes figures historiques, politiques et culturelles pour décrypter l’actualité. Quelle en est la raison ?

Damien Glez : S’il s’agit d’un dessin de presse de type journalistique, il est utile d’ancrer la situation sur des décors ou des personnalités réelles. Et la caricature sert aussi à remettre à leur place les puissants qui comprennent, quand ils sont caricaturés, qu’ils doivent faire preuve d’autodérision, même s’ils ont du pouvoir. Pour des dessins qui ne sont pas des caricatures d’actu, j’au tout de même ce goût initial de la représentation de personnages connus.

Vous dites que « la caricature sert aussi à remettre à leur place les puissants ». Les caricaturistes d’aujourd’hui peuvent-ils se moquer des puissants avec la même audace, la même irrévérence qui ont fait la renommée de Daumier et Grandville ?

Damien Glez : A priori oui, même si le politiquement correct a un peu colonisé les esprits (en dessin, parce que le phénomène est un peu différent pour la satire radiophonique) et même si l’esprit pionnier de Daumier ou Grandville fait face à des gens parfois blasés par cette liberté. Et puis, bien entendu, il y a des grandes différences d’un pays à l’autre, en fonction des régimes en place…

Le recours aux représentations connues de grandes figures historiques, politiques et culturelles est particulièrement important dans Bugs d’histoire et Bugs de héros, deux recueils de caricatures publiés respectivement en 2022 et 2023. Comment ces livres sont-ils nés ?

Damien Glez : « Bugs d’Histoire » est né d’une private joke avec un autre dessinateur, sur des blagues à propos des nazis. L’éditeur a jugé opportun d’élargir le champ d’observation de l’Histoire. Pour « Bugs de héros », j’avais l’envie de caricaturer des personnages de fictions, parfois de les confronter à la réalité. Et de dessiner “à la manière de”…

Comment avez-vous choisi les différents sujets décryptés dans ces livres ?

Damien Glez : Une fois les principes retenus, j’ai lâché la bride à l’inspiration, essayant, dans « Bugs d’Histoire » de traiter des époques très différentes et, dans « Bugs de héros », d’évoquer des personnages venant d’univers assez variés.

Outre les sujets décryptés, ces deux livres mettent en exergue un certain nombre de figures artistiques dont vous reproduisez les œuvres : Jacques-Louis David, Norman Rockwell… S’agit-il d’artistes figurant dans votre panthéon ?

Damien Glez : Ce sont des artistes que je respecte infiniment, mais leur présence dans ce livre traduit plutôt le fait qu’ils ont produit des œuvres inscrites dans l’imagerie populaire.

Quelles sont vos influences graphiques (peintres, dessinateurs, caricaturistes) ? Qu’aimez-vous chez eux ?

Damien Glez : Outre le trio des “Grandes gueules” qui m’a le pied à l’étrier, sans le savoir, j’admire beaucoup de dessinateurs de presse ou de caricaturistes. Jan Op de Beeck en caricature. Et beaucoup d’autres en dessin de presse, comme Plantu et sa démarche, à travers l’association “Cartooning for peace”, Boligan, Kichka ou encore Kal. Mais je ne pense pas qu’il y ait une parenté graphique précise entre mon travail et ces derniers.

Et vos influences littéraires ? Vous ont-ils permis de vous construire intellectuellement et humainement ?

Damien Glez : J’ai un attachement tout particulier pour Boris Vian, dont L’écume des jours s’inscrit dans cette idée de décalage, d’engagement, de balancier entre le cru et le poétique.

Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui ont envie de se lancer dans une activité de caricaturiste, notamment politique ?

Damien Glez : Le conseil évident est de remettre cent fois le métier sur l’ouvrage. C’est en dessinant beaucoup qu’on affine son style et qu’on obtient la capacité de dessiner rapidement, qualité pour un dessinateur d’actu. Idem pour la perception fine de l’actualité nécessaire pour un dessin pertinent : il faut lire et écouter un maximum de choses sur les sujets que l’on traite. Pour en faire un métier, il faut évidemment montrer ces dessins, ce que permettent aujourd’hui les réseaux sociaux qui ne suffisent pas toujours à sortir de l’ombre de façon efficace.

Comment qualifierez-vous votre travail ?

Damien Glez : Comme tout dessinateur de presse, je suis un hybride entre le profil de journaliste et celui d’artiste, et parfois même, de façon abusive, d’humoriste. D’où un sentiment d’imposture, chez beaucoup de dessinateurs de presse. Personnellement, je ne me considère pas vraiment comme un artiste, au sens complet du terme.

Et votre style ?

Damien Glez : Difficile de décrire son propre style. Mon style est très influencé par le goût de la caricature au sens strict – la représentation de gens connus. Parfois trop, mes dessins étant plus chargés que de besoin. Je suppose aussi que mon style est influencé par ma double culture, ce que mon enfance française a infusé et ce que je vois et entends depuis plus de 30 ans en Afrique.