Lou Lubie, autrice de Saigneurs : « Quand un artiste conçoit un livre, un film ou une chanson, il y a forcément une part de ses valeurs qui transparaît dans son œuvre »

Lou Lubie © Chloé Vollmer-Lo

Les violences faites aux femmes constituent un sujet de société majeur qui concerne tout le monde, notamment les autrices et auteurs, de plus en plus nombreux à s’en emparer pour l’analyser sous un angle féministe novateur. C’est le cas de la bédéaste Lou Lubie, dont la dernière parution, Saigneurs, dévoile avec minutie les séquelles des violences sexuelles sur les femmes et l’impunité dont bénéficient les auteurs de ces exactions dans la société. Entretien.

Saigneurs, votre dernière parution a comme décor la Transylvanie, un lieu où certains vampires assoiffés de sang piègent et agressent les humains. Comment cet ouvrage est-il né ?

Lou Lubie : J’ai eu l’idée de réaliser ce livre un soir où je rentrais seule, tardivement, chez moi. Je marchais en toute tranquillité dans la rue lorsque tout d’un coup, j’ai eu peur en croisant trois hommes assis sur le bord de la route. C’était une peur infondée puisque ces hommes ne m’ont rien fait, mais une fois à la maison, je me suis longuement interrogée sur cette peur et ce sentiment que j’avais ressenti d’être une humaine face à un groupe de vampires, qui ne m’ont rien fait du tout. C’est de cette expérience qu’est né Saigneurs.

Avec le recul, comment analysez-vous cette « peur » que vous avez ressentie en croisant ces hommes ?

Lou Lubie : Les chiffres des rapports publiés régulièrement par le gouvernement ou les ONG féministes l’expliquent mieux que moi : les femmes sont plus confrontées aux agressions sexistes et sexuelles dans la rue que n’importe quelle autre partie de la population. C’est ce qui explique cette peur.

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En quoi la figure du vampire est-elle révélatrice des rapports de pouvoirs entre hommes et femmes ?

Lou Lubie : La figure du vampire est intéressante parce que dans les récits dans lesquels il apparaît, notamment la légende de Dracula, on a toujours affaire à un seigneur puissant qui jouit d’un pouvoir immense par rapport aux humains considérés comme du bétail et donc souvent victimes de ces méfaits. C’est pour cela que c’est une figure actuellement convoquée par différentes autrices de bandes dessinées pour mettre en avant la lutte des classes (ex : Les moribonds de Florence Dupré La Tour) ou le véganisme (cf. Bloodless 100% sans sang de Valentine Gallardo). Moi, j’ai choisi de m’en emparer pour mettre en avant les effets du patriarcat dans la société.

Saigneurs met en avant la magnanimité dont bénéficie certains vampires qui agressent des humains pour sucer leur sang. Un phénomène qui fait écho à de nombreux sujets qui traversent notre société

Lou Lubie : En effet ! Même si on est dans le registre de la fiction avec des personnages et des situations inventés, je me suis appuyé sur des données sociologiques. J’ai trouvé intéressant de les restituer dans le livre afin de montrer le vécu quotidien de millions de femmes en France.

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Quelles sont vos attentes avec ce livre ?

Lou Lubie : D’abord, offrir aux lectrices et lecteurs une expérience de lecture agréable malgré le sujet traité. Ensuite, j’aimerais que ce soit un outil de réflexions, notamment pour les hommes qui sont peu confrontés au quotidien à ces angoisses et difficultés que nous connaissons en tant que femmes.

Saigneurs est également un ouvrage dans lequel vous proposez une nouvelle représentation des lesbiennes qui ont souvent été portraiturées avec une hypersexualisation dans les arts…

Lou Lubie : À chaque fois que je conçois des personnages, j’essaie de les représenter de façon crédible, authentique, réaliste. Ça ne m’intéresse pas de dessiner des femmes, lesbiennes ou hétéros, hypersexualisées avec des corps stéréotypées qu’on a longtemps vu dans les arts. C’est pourquoi je tenais à représenter Julia, l’un des deux personnages lesbiens du livre, avec une morphologie similaire à celle d’une femme qu’on pourrait croiser dans la rue.

Le corps des femmes est-il sujet politique ?

Lou Lubie : Tout est politique ! Quand un artiste conçoit un livre, un film ou une chanson, il y a forcément une part de ses valeurs qui transparaît dans son œuvre. S’atteler à la représentation de corps féminins réalistes à une époque où le féminisme est un sujet clivant dans la société peut, effectivement, être défini comme un geste politique.

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