Wura-Natasha Ogunji et Dominique Robin, deux artistes plasticiens épris du travail littéraire de Sylvie Kandé

De gauche à droite : portraits de Wura-Natasha Ogunji © DR, et de Dominique Robin © Sylvain Durand

Évoluant sur différents continents, Wura-Natasha Ogunji et Dominique Robin sont deux artistes plasticiens qui partagent une appétence commune pour le travail poétique de Sylvie Kandé. Dans cet entretien croisé, ils dévoilent à la revue Hans & Sándor les raisons de leur attrait pour l’œuvre de la poétesse franco-sénégalaise avec laquelle ils entretiennent moult accointances thématiques et formelles. Entretien.

Comment avez-vous découvert le travail poétique de Sylvie Kandé ?

Wura-Natasha Ogunji : J’ai pris connaissance du travail de Sylvie Kandé il y a quelques années quand elle a analysé une de mes performances intitulée Un ancêtre prend une photo dans un article publié en ligne sur le site du Jeu de la Paume. Son travail m’a aussitôt intéressé, car nous avons en commun une curiosité, des questions et une pratique de création autour de l’Atlantique ainsi que des histoires de migration et des traversées maritimes depuis le continent africain.

Sylvie Kandé et vous-même êtes toutes deux engagées à porter témoignage sur l’Afrique contemporaine et à montrer la voie vers un futur durable pour le continent et sa jeunesse. Comment analysez-vous ce positionnement ?

Wura-Natasha Ogunji : J’ai l’impression que nous croyons, toutes deux, au pouvoir de la créativité pour ouvrir des voies dans le monde. C’est une manière de comprendre et de se déplacer au travers des histoires, des géographies, mais aussi un portail prodigieusement nécessaire pour changer la manière dont nous formons des communautés et construisons des mondes.

Quel texte de Sylvie Kandé vous a le plus marqué ?

Wura-Natasha Ogunji : La quête infinie de l’autre rive. Épopée en trois chants me plaît beaucoup. Le poème a cette belle qualité de couler librement – c’est ce qu’accomplit le lyrisme du langage – tout en étant contenu par la forme même. Ceci reflète nombre de points critiques de tension et de connexion lorsqu’il s’agit d’histoires inconnaissables, de micro-mémoire qui visualisent le passé de manière présente et urgente aussi. J’aime la façon dont elle parle de l’histoire du monde, de la colonisation et de la construction de la nation, tout en nous ancrant en plein dans la vérité proche et pressante des gens qui mènent leur vie de tous les jours – et toutes les belles complexités de ce projet. Il s’agit de la crise des migrations depuis l’Afrique, mais il y a beaucoup plus en jeu dans ces expéditions maritimes. Son écriture est un baume dans le sens où elle calme ce qui est à vif mais avec un sens profond et présent de l’humanité entière.

Sylvie Kandé a utilisé Field Theory White, l’un de vos tableaux, pour illustrer la couverture de l’anthologie bilingue de sa poésie, Stiller Tausch, publiée par Hanser en 2023. Pensez-vous qu’il y a un lien entre peinture et poésie ?

Wura-Natasha Ogunji : La manière dont j’utilise le dessin et la peinture a une résonance poétique, c’est sûr. Toute forme de créativité consiste à trouver un langage pour exprimer ce qui ne peut être exprimé que dans ce langage. Mon tableau sur la couverture de l’anthologie de Sylvie Kandé est en évidente conversation avec la poésie qui s’y trouve.

Et vous Dominique Robin, voyez-vous un lien entre votre travail de plasticien et celui poétique de Sylvie Kandé ?

Dominique Robin : Certains artistes plasticiens se définissent comme peintres alors qu’ils ne produisent pas de tableaux. (Christian Boltanski se considérait peintre parce que disait-il, il essayait de « poser des questions et de donner des émotions par le moyen de l’image »). Pour ma part, j’ai le sentiment que je fais œuvre de poésie même quand je dessine. L’écriture poétique a une place importante dans ma pratique artistique – parfois elle précède la réalisation de dessins, parfois elle clôt une série – mais cette affirmation, au-delà du classique Ut pictura poesis, est liée aussi au pouvoir alchimique de la poésie. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » écrit Baudelaire dans l’introduction des Fleurs de mal ; cette célèbre formule décrit bien les enjeux de certaines de mes séries comme Oil par exemple. Pour cette série, j’ai photographié des taches d’huile de vidange automobile offrant au regard un kaléidoscope de couleurs dont la beauté mystérieuse est le revers d’une réalité monstrueuse.

Bien sûr, le travail du poète n’est jamais de se contenter d’esthétiser la laideur ; si j’essayais de le décrire de manière analytique, je dirais qu’il s’agit de faire du message un objet esthétique par un travail extrêmement précis visant à « maximiser le signifié dans un minimum de signifiant ». Il me semble que cette densification radicale, si elle définit l’activité poétique, est aussi par nature un acte de résistance. Pour le dire de façon prosaïque et imiter le langage scientifique : plus c’est dense, plus ça résiste. La formule de Baudelaire dans son extrême concision ne dit pas autre chose, les vers de Sylvie Kandé y faisant écho avec leur saveur si particulière : « Mots affolés ployant sous le fardeau de sens qu’ils s’échinent à sauver ».

Car cette densité est constamment à l’œuvre dans la poésie de Sylvie Kandé, l’auteure parvenant à faire tenir un océan dans quelques mots tout en nous disant ce qu’il en est de l’art poétique. Un exemple :

À qui veut entendre
(captive de la nacre)
l’intraitable voix océane
un poème – toujours
sera meilleure conque

Je dirais aussi que je suis un plasticien même quand je lis. Certains écrivains font apparaître dans mon esprit des images précises (lieux, visages, attitudes, etc.) qui sont comme un album qui m’accompagne dans mon atelier quand je me mets au travail. Cette obsession de l’image mentale – que les scientifiques appellent hyperphantasie – est un des ressorts de mon travail artistique. Elle est l’objet par exemple de mon livre-installation Retour Impossible du bleu : j’y décris à l’aide de courts textes et de dessins schématiques cent des visions qui peuplent mes moments de repos…

Les textes de Sylvie Kandé ont donc le pouvoir d’activer les sens ?

Dominique Robin : Oui, les textes de Sylvie Kandé ont le pouvoir d’activer les sens. Je me souviens notamment de certains mouvements, certains lieux comme si je les avais vus de mes yeux : le vol d’une mouette le long d’une falaise, une fenêtre entrebâillée ou une main accrochant une canadienne à un clou.

Le titre du troisième recueil, Gestuaire, parvient ainsi à faire entrer un monde de sensations dans une seule parole. Nous avons, tout un chacun, notre gestuaire personnelle : une immense bibliothèque de gestes qui ont façonné notre vie et si je vois parfaitement le clou et la canadienne du Gestuaire de Sylvie Kandé, c’est qu’ils décrivent les clous et les canadiennes qui ont traversé ma propre existence. Un poète, décidément, est un grand « condensator » qui rend universel l’infiniment personnel. Les vers situés ci-dessous l’illustrent :

Car du geste qui ne s’étend ni ne s’écrit
n’est-il pas juste de dire qu’il est
pensée qui s’effile dans l’air (…)
il m’appartient en propre
à mon répertoire je l’emprunte
le surjoue au besoin l’interromps savamment
d’un doigt on conduira tout l’orchestre

Gestuaire, le troisième ouvrage de Sylvie Kandé que vous citez a en commun avec ses autres textes d’être une œuvre poignante mâtinée de réflexions sur l’histoire des sociétés africaines. Est-ce une caractéristique qui vous a séduit ?

Dominique Robin : Quand je dois évoquer un auteur, un artiste ou un scientifique, je me dis toujours : « cherche l’exil ! » comme pour paraphraser la célèbre formule d’Alexandre Dumas « cherchez la femme ! ». Je suis convaincu que l’acte créatif prend par nature sa source dans un profond déplacement intérieur (à moins qu’il ne le provoque) et plus je m’intéresse aux parcours des écrivains célèbres, plus je confirme cette idée. Mes poètes de prédilection sont de fait tous marqués par ces déplacements radicaux qui leur ont fait changer de vie : Hugo, Rimbaud, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire, Supervielle, Tamura, Delbo, Baldwin, du Bouchet, Venaille, Damas, Tarkos… Parfois, ces déplacements ne traversent pas les océans, mais ont lieu sur une route de campagne comme Georges Perros quittant la capitale sur la moto offerte par Jean Moreau. Chez Sylvie Kandé, l’exil apparait d’emblée et pas seulement dans ses origines et son parcours entre Afrique, Europe et Amérique. L’écriture de Kandé elle-même est un bateau qui nous porte sur l’autre rive. Je dirais même que son écriture tangue entre histoire et mythe, épopée et expérience intime en nous livrant des textes dont la savante alchimie parvient à faire naître des récits fondateurs.

En reliant l’épopée de Aboukabar II – qu’elle a d’ailleurs portée à ma connaissance – à la description sensible des gestes des ancêtres et au destin de ceux qui prennent aujourd’hui la mer dans un acte désespéré d’exil, Sylvie Kandé prend tout un monde à bras le corps et nous le donne à voir, à entendre, à sentir. Il n’est plus seulement une information ou l’image d’un enfant mort sur la plage : il est une expérience sensible qui fait culture et se présente au pas de porte de notre intelligence. Ce faisant, la poétesse donne une sépulture digne à ceux qui sont engloutis par les flots de la Méditerranée d’aujourd’hui ou dans les oubliettes de l’histoire.

Mer et mépris priveront de sépulture
ce songe creux ce rebelle
dont l’hypothétique existence
s’évoquera mieux au conditionnel

C’est dans ce mouvement-là – d’une rive à l’autre – que Sylvie Kandé échappe aux affres bien actuels de l’identité. Il y a des mots qui personnellement me sont devenus pénibles. Identité – et tous ses dérivés – est un de ceux-là et j’en arrive à me dire qu’il n’y a que le repli qui est identitaire. L’identité se résume à peu près à ce qui ne peut pas évoluer – ce qui est identique – et est fixé sur mes pièces d’identité : noms des parents, lieu de naissance, etc.

Cette notion pourtant a fini récemment par contaminer les modes de pensée au point de provoquer des phénomènes de « territorialisation culturelle » aussi bien du côté des conservateurs – le fameux tenant du débat sur l’identité nationale, débat qui de mon point de vue est le ferment des guerres civiles à venir – que du côté de ceux qui se déclarent progressistes ou qui sont du côté des minorités : on est prié de ne parler que depuis son identité, de ne pas s’octroyer celle des autres. Le mot identité relève du vocabulaire juridique, il est prescriptif et a tendance à essentialiser les parcours de vie. L’identité, de fait, ne se partage pas, on peut simplement la décliner ou la recevoir depuis un point de vue extérieur. Or, justement l’écriture poétique relève toujours d’une forme de déterritorialisation, de partage des richesses ou même d’appropriation : on s’autorise à habiter l’essence d’un autre pour se voir tel qu’en nous même dans les plis intimes de ce qui fait l’altérité : « Je chante des formes qui changent de corps » dirait Ovide au sujet de ses Métamorphoses. Dans mon travail personnel, je me sens aussi poète dans ce sens-là. Quand je m’intéresse par exemple aux langues des natifs américains de New York, les Lenape, et quand je parcours la montagne à la recherche de leurs apparitions, je tente de faire venir à moi les fantômes comme dit Derrida dans Ghost Dance. Il s’agit d’habiter l’autre dans une tentative quasi chamanique d’occupation des âmes mortes… ou non.

L’œuvre de Sylvie Kandé a la caractéristique d’être écrite dans une langue savante, symbolique, et par moments morcelée. Quel avis portez-vous sur ces choix esthétiques à une époque marquée par les phénomènes d’uniformisation culturelle ?

Dominique Robin : À certains égards, l’écriture de Sylvie Kandé – je pense par exemple à son épopée La quête infinie de l’autre rive – renvoie à celles dites en mosaïque de certains auteurs anciens comme Lucrèce par exemple. Il y a dans l’écriture de l’Antiquité ce que les spécialistes, comme Pierre Vesperini dans Lucrèce, nomment d’une part des res (qui sont doubles : ce sont les choses animées et inanimées mais aussi les connaissances qu’on en a) et les loci, les lieux imaginaires où l’on dispose les choses à l’aide de listes précises pour parvenir plus facilement à s’en souvenir (choses que l’on voit, que l’on mange, moyens de transport etc.) Ces loci peuvent être convoqués et parcourus dans tous les sens provoquant une remémoration fragmentaire du texte initial. Lucrèce en écrivant son épopée De Rerum Natura savait ce qu’il en était de l’organisation du savoir dans la société romaine et il en tenait compte dans sa manière de déconstruire l’organisation linéaire des thématiques. On pourrait faire ce travail de liste avec tous les poètes ou presque : les thèmes se croisent et se décroisent comme dans un puzzle dont les pièces en désordre permettraient des rapprochements qui font sens. Le fleuve, le geste, la rive, le chant, la barque, l’adresse faite aux aïeuls, la main, le lien de parenté, le pouvoir comme broyeur de l’individu… Chaque mot-clef de Sylvie Kandé est une maison dans laquelle viennent d’autres images d’autres voix, d’autres gestes. En écrivant ces quelques mots j’ai pris conscience qu’il fallait ajouter à la liste : ars poetica. Comme tous les poètes qui ont pleinement conscience de leur art, Sylvie Kandé offre constamment une réflexion sur sa propre écriture poétique, réflexion qui vient s’enchâsser dans ses thèmes de prédilection.