Sylvain Durand, photographe : « L’écriture de Sylvie Kandé se vit comme une expérience musicale qu’aucune théorie ne peut vraiment saisir »

Sylvain Durand © DR

Grand amoureux des mots, le photographe Sylvain Durand est un inconditionnel de l’œuvre poétique de Sylvie Kandé qu’il qualifie à juste titre « d’expérience musicale » qu’aucune théorie ne pourrait saisir. Dans cet entretien accordé à la revue Hans & Sándor, il relate avec alacrité les raisons de son attrait pour l’oeuvre et l’engagement littéraire de la poétesse franco-sénégalaise. Entretien.

Comment avez-vous découvert l’œuvre de Sylvie Kandé ?

Sylvain Durand : Il s’agit tout d’abord d’une rencontre improbable dans l’une des plus grandes villes du monde et d’une conversation à bâtons rompus : elle s’appelle Sylvie, je m’appelle Sylvain, nous sommes tous deux Français, profondément ancrés dans l’âpreté new-yorkaise et passionnés d’art. Il semblait évident que nous allions devenir amis. Elle avait besoin de portraits à l’occasion de la sortie de La quête infinie de l’autre rive en anglais et savait que j’en faisais parfois. Nos sessions à Central Park, de vraies balades au royaume des rêves et des idées, ont été émaillées de conversations parfois denses, parfois légères : ce sont des souvenirs inoubliables. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai pu me sentir si libre dans ma pratique du portrait avec elle comme sujet.

Au printemps 2023, elle m’a invité à la présentation de Gestuaire dans le cadre d’un récital de poésie intitulé Found in Translation à l’Université de New York. C’est là que je l’ai entendu lire sa poésie pour la première fois. Depuis, mon amitié avec Sylvie Kandé est l’une de celles qui comptent le plus pour moi.

Comment qualifierez-vous la place qu’occupe Sylvie Kandé dans le paysage littéraire ?

Sylvain Durand : Il y a un décentrement total de sa personne dans son approche poétique des gens et des choses, elle n’utilise pas son égo pour nourrir son écriture. Elle prête attention au monde qui l’entoure et à l’humanité qui l’habite, elle intériorise son sujet, mais ne l’utilise pas froidement pour en faire sa chose. Il y a chez elle une absence de désir de puissance sur son sujet : au lieu de le contraindre dans des mots, elle lui donne toujours plus d’espace. C’est là tout l’humanisme à l’œuvre dans la poésie de Sylvie Kandé, humanisme qu’on retrouve d’ailleurs dans sa personnalité. Mais ne nous y trompons pas, il y a aussi dans sa posture un désir de puissance sur le langage, d’envie irrépressible de créer quelque chose d’unique et de beau, de se démarquer de ce qui a déjà été dit.

En tant qu’artiste, quelles émotions ressentez-vous à la lecture des œuvres de Sylvie Kandé ?

Sylvain Durand : Je ressens au plus profond de moi le travail que fait Sylvie Kandé sur les mots, il me semble qu’il tient de la musique. J’y entends un mélange de sonorités noires et blanches, comme si j’écoutais sur la même scène Fugue et Toccata de Bach et un concert des frères Coulibaly — deux de mes plus grandes émotions musicales. L’écriture de Sylvie se vit comme une expérience musicale qu’aucune théorie ne peut vraiment saisir. D’ailleurs je voudrais citer Édouard Glissant qui, dans la postface de Lagon, lagunes, résume avec la plus grande justesse la quête que mène Sylvie Kandé dans toute son œuvre : « Texte métis que voici là, qui nous porte au bord de ce qui nous tente : l’emmêlement, la saoulerie de n’avoir plus à exclure, oui, enfin ce vertige-là ».

S’il fallait faire le portrait de Sylvie Kandé en deux traits, je dirais qu’elle possède le sens du devoir, chevillé à son humanisme, et cette indiscipline qui découle de son amour de la liberté.

Sylvain Durand

Distinguez-vous quelque accointance entre votre travail et celui de Sylvie Kandé ?

Sylvain Durand : S’il fallait faire le portrait de Sylvie Kandé en deux traits, je dirais qu’elle possède le sens du devoir, chevillé à son humanisme, et cette indiscipline qui découle de son amour de la liberté. Toute son énergie va à dire la complexité de notre humanité telle qu’elle est, à trouver un point de vue qui rende mieux compte de l’espace entre cultures et époques. C’est là que son indiscipline s’exerce, dans la lutte contre les concepts identitaires rigides empilés comme briques. C’est tout cela qui me lie à l’œuvre de Sylvie Kandé. Depuis 25 ans, je m’intéresse aux broussailles que je photographie en noir et blanc. La photographie en noir et blanc a ceci de commun avec l’écriture qu’il s’agit d’un double travail. Il y a d’abord l’instantanéité d’une idée attrapée en plein vol — imaginez capturer un photon avec un filet à papillon, quoi de plus intangible ? Ensuite, la matérialisation de cette idée, un travail avec la matière qui demande des semaines, des mois et parfois des années. Car, contrairement à la photo couleur, pour le noir et blanc on compose avec la gradation tonale, les gris, ce qui offre ample latitude d’interprétation. Comme Sylvie Kandé, ce qui m’intéresse d’ailleurs, c’est l’espace entre les choses, la relation entre les éléments d’une image, là où l’invisible agit.

Mon but avec la photo de nature consiste à laisser le sujet s’emparer de moi et décider de sa propre direction. Il s’agit de lui donner toute la liberté de s’inscrire sur un support photographique. Raison pour laquelle j’ai intitulé ma dernière exposition, présentée au Art Lab de la Amelie A. Wallace Gallery à l’Université d’État de New York à Old Westbury et au département d’Arts et de design de l’Université de Saint John, “In praise of disorder and non-storytelling”, allant jusqu’à m’abstenir d’ajouter des titres aux images.

Il y a une intention similaire chez Sylvie Kandé avec les recherches historiques qu’elle mène pour chacun de ses projets : ne pas trahir la voix de son sujet, un ancêtre ou un pèlerin disons, tout en la reconstruisant par l’imagination. Je reconnais aussi dans son intention littéraire l’ambition qui m’habite en photographie, créer une manière inédite d’exposer ce qui n’a pas encore été vu des choses. C’est sans doute plus facile dans la pratique photographique qui n’a que 200 ans d’existence qu’en littérature où tout a déjà été dit.

Je suis heureux de savoir que Gestuaire est maintenant disponible en anglais parce qu’il y a un public anglophone pour la poésie de Sylvie Kandé.

Sylvain Durand

Lequel des livres de Sylvie Kandé vous a le plus marqué ?

Sylvain Durand : Je suis particulièrement attaché à certains poèmes, par exemple Prière dans Gestuaire. Connaissant l’Inde, je n’ai pas été surpris d’apprendre qu’elle l’avait écrit au retour d’un voyage à New Delhi. Je suis heureux de savoir que Gestuaire est maintenant disponible en anglais parce qu’il y a un public anglophone pour la poésie de Sylvie Kandé.