Pour dire la complexité du conflit israélo-palestinien, on ne pouvait espérer de voix plus forte et nuancée que celle de Norbert Czarny, critique littéraire et écrivain respecté pour son recours assidu aux mots justes et sensibles pour raconter le monde dans lequel nous évoluons. C’est cette caractéristique de son écriture qui marqua virgoureusement la romancière Marie-Hélène Lafon à la lecture d’Au Pays perdu, opuscule dans lequel Norbert Czarny raconte l’état de la société israélienne après les attaques terroristes du 07 octobre. Dans une interview accordée à la revue Hans & Sándor, ladite romancière – connue pour son amour du verbe – revient en profondeur sur la prégnance de la langue de Norbert Czarny dans Au pays perdu. Entretien.
Comment avez-vous connu Norbert Czarny ? Quid de son œuvre ?
Marie-Hélène Lafon : J’ai connu Norbert Czarny au moment de la sortie de Mains, fils, ciseaux en 2023. Dans ce texte plus ample, j’avais été marquée par son attention extrêmement fine aux objets, aux situations et contextes, à la matière même du monde. On retrouve cela dans Au pays perdu, notamment dans la façon dont il dépeint sa mère enfoncée dans sa lecture et lui et ses côtés au début et à la fin du texte. On les voit et on les entend se taire ensemble dans le terrible contexte que l’on connaît depuis le 07 octobre 2023. Je trouve ces scènes d’ouverture et de clôture très vibrantes.
Justement, vous avez récemment lu avec attention Au pays perdu, opuscule dans lequel Norbert Czarny dépeint l’état de la société israélienne depuis les attaques terroristes du 07 octobre 2023. Qu’avez-vous pensé de ce texte ?

Marie-Hélène Lafon : C’est d’abord et avant tout un texte infiniment sensible. Connaissant l’auteur, j’ai trouvé que l’amplitude de son registre sensible se déployait ici sur une matière extrêmement intime puisque son histoire personnelle est très liée à Israël. Donc, il y a ce coefficient intimité, qui est très vibrant. Ensuite, il y a la lucidité douloureuse d’un homme qui voudrait ne rien caricaturer, ne rien simplifier. C’est ça qui m’est apparu.
Au pays perdu est un opuscule dans lequel Norbert Czarny met en avant la nécessité d’employer les bons mots pour dire notamment la complexité du conflit israélo-palestinien. Les mots peuvent-ils encore apporter quelque éclairage sur ce sujet dans nos sociétés actuelles marquées par l’appauvrissement du verbe et les injonctions à se positionner péremptoirement dans un camp ?
Marie-Hélène Lafon : Je ne sais pas s’ils peuvent apporter quelque éclairage, mais ils le doivent. Il est absolument du devoir de ceux qui écrivent de ne pas capituler avec cela. C’est pourquoi j’ai été très sensible à cette brève leçon de grammaire sur « les et des » développée dans un chapitre prégnant. Pourtant, ce n’est pas de la haute lexicologie. Tout le monde emploie au quotidien ces articles définis et indéfinis, mais sans toujours s’interroger sur leur acception et l’effet qu’ils produisent sur les lecteurs ou les locuteurs. D’une manière fine et magistrale, Norbert Czarny nous rappelle en quoi l’emploi des mots justes est nécessaire et urgent pour penser ce monde de plus en plus en proie au chaos.
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Comment qualifierez-vous ce texte ?
Marie-Hélène Lafon : C’est un récit sensible, vibrant, vaillant. Vertigineux aussi parce qu’il est évident que c’est une tentative de trouver un chemin dans un chaos inextricable, de plus en plus sanglant, de plus en plus installé, et saturé d’injonctions, de certitudes et de slogans.
Quel regard portez-vous sur la démarche de Norbert Czarny qui choisit la littérature pour dire l’état d’ébranlement de ce pays auquel il tient énormément et dans lequel ses parents rescapé et survivant de la shoah ont trouvé refuge ?
Marie-Hélène Lafon : Je crois que c’est parce que Norbert Czarny fait partie de ces gens, comme moi, qui n’ont pas d’autres registres pour répondre aux chaos du monde que la littérature. C’est le seul que nous avons. Je ne sais même pas si c’est un choix ou une détermination. Ce qui est certain, c’est que nous n’avons aucun autre moyen de tenter de faire face, de donner forme aux chaos du monde que de recourir à la littérature. Et la littérature, justement, peut aller très loin dans les plis et replis de l’inextricable et inépuisable réel.
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La voix des écrivains et écrivaines est-elle toujours audible ?
Marie-Hélène Lafon : Elle l’est difficilement aujourd’hui où la littérature est concurrencée massivement par des moyens très invasifs d’accès à l’espace intérieur des personnes : les réseaux sociaux, les terminaux d’ordinateurs, les téléphones portables auxquels nous sommes constamment reliés. Donc, il est certain qu’on a le sentiment que plus que jamais, la parole de la littérature est enfouie sous des avalanches de discours. Mais ce dont je suis certaine et Norbert Czarny aussi, c’est que c’est à nous les écrivains qu’il revient de persister à faire entendre une voix.


