Grande spécialiste de l’histoire des populations noires au Brésil et dans le monde atlantique, le docteur Isabel Cristina Ferreira a convié en mai 2025 Sylvie Kandé à présenter ses travaux pionniers sur l’esclave et la colonisation, dans trois institutions académiques de l’État de Bahia. Dans ce troisième volet de la série consacrée à la poétesse franco-sénégalaise, elle dévoile avec allégresse les raisons de son intérêt pour son œuvre mémorielle. Entretien.
Historienne des Diasporas à l’Université Fédérale de Recôncavo da Bahia et membre du groupe de recherche « Les Candaces : Genre, Race, Culture et Société », vous avez invité votre collègue Sylvie Kandé à présenter son travail en mai 2025 dans trois institutions académiques de l’état de Bahia. Elle est notamment intervenue dans un séminaire intitulé “Esclavage, Liberté et Diaspora : Sierra Leone, Cuba et Brésil”. Qu’est-ce qui a motivé cette invitation ?
Isabel Cristina Ferreira dos Reis : Avec la professeure Ana Claudia Lemos Pacheco (sociologue à l’Université d’État de Bahia et co-directrice du groupe de recherches sur le Genre, la Race, la Culture et la Société) et la professeure Iacy Maia Mata (historienne à l’Université fédérale de Bahia et membre du groupe de recherche sur l’esclavage et l’invention de la liberté, et du Centre pour les études afro-orientales), nous avons eu effectivement l’immense plaisir de recevoir la professeure Sylvie Kandé dans nos institutions pour des échanges avec nos communautés académiques autour des pistes de recherche qu’elle apportait. Lors de ces échanges qui ont eu lieu au Centre des arts, des humanités et des lettres de l’Université fédérale de Recôncavo da Bahia (UFRB) et au Centre d’études afro-asiatiques de l’Université fédérale de Bahai (UFBA), Dr. Sylvie Kandé a fait deux présentations intitulées « De l’abolition à la colonisation : les itinéraires des Créoles/Krios de Sierra Leone ». Ces présentations étaient très éclairantes puisqu’elles ont permis à nos deux communautés académiques de saisir la nature des itinéraires des groupes d’Africains qui ont été “retournés” en Sierra Leone entre le 18ème et le 19ème siècles et la manière dont cette histoire s’articule avec l’abolitionnisme britannique et les intérêts du capitalisme naissant.
À l’Université d’État de Bahia (UNEB) où elle est également intervenue, l’exposé de Sylvie Kandé s’intitulait « Réflexions sur un emblème : Présence Africaine ». Comme il touchait à un sujet peu connu de nous au Brésil, nous lui avons été très reconnaissants. Cet exposé nous a permis de mieux comprendre la trajectoire du signe graphique dogon qui figure sur la revue Présence Africaine fondée par Alioune Diop, ainsi que la pensée, les idées, théories, débats et modèles disséminés par les intellectuels noirs en action dans ce contexte. Donc, avec la visite de Professeure Kandé, nous avons toutes et tous eu, dans les communautés académiques de UFRB, UFBA et UNEB, une occasion extraordinaire d’en apprendre davantage sur les histoires et le vécu des populations africaines et afrodescendantes, depuis l’Afrique jusqu’au continent américain.


Ceci est d’une importance majeure parce qu’ici au Brésil nous avons fait d’énormes efforts, surtout dans les dernières décennies, pour approfondir et partager nos connaissances sur les diasporas africaines avec nos étudiants, dans le but de soutenir le développement d’un savoir académique solide sur ce sujet dans le cadre de nos programmes de maîtrise et de nos groupes de recherche. Notre objectif est notamment d’enrichir les discussions sur l’histoire et l’historiographie des diasporas africaines, de promouvoir les débats liés à l’intégration et au vécu des Africains et de leurs descendants dans les différentes sociétés du globe, d’explorer les diverses formes de résistance noire tant en Afrique que dans les diasporas, de débattre des processus d’émancipation et de post-abolition dans les Amériques, et de traiter des défis contemporains auxquels font face les populations africaines et afrodescendantes dans le monde.
Le travail de Sylvie Kandé met en lumière les mécanismes d’aliénation mis en mouvement par l’esclavage et la colonisation, ainsi que la résistance politique, culturelle et psychologique des personnes mises en esclavage. Dans quelle mesure ce travail permet-il de réécrire des aspects peu étudiés de l’esclavage et de la colonisation ?
Isabel Cristina Ferreira dos Reis : Les travaux de Sylvie Kandé nous permettent de réécrire l’histoire en révélant ce qui, d’habitude, reste “dans les marges” : les “Retournés” ne sont pas revenus en Afrique de leur plein gré — ils y ont été déportés ou n’avaient pas d’autre choix que d’y aller — ce qui met à mal le récit humanitaire de l’abolitionnisme britannique. Dr. Kandé montre aussi, par exemple, que l’identité créole/Krio était elle-même une construction coloniale, pas une formation spontanée, et donc elle expose les mécanismes de contrôle social à l’œuvre derrière cette ingénierie ethnique. En ramenant à la surface des voix telles que celles d’Ottobah Cuguano et d’Olaudah Equiano et en mettant l’accent sur la résistance de ces Retournés, son argumentation met en avant la variété des formes d’agentivité politique des figures qu’elle étudie et que l’historiographie tend, par convention, à réduire au silence.

Au travers du pèlerinage de Mansa Moussa et son prédécesseur dans La quête infinie de l’autre rive, Sylvie Kandé invite ses lecteurs à repenser l’histoire des mobilités africaines. La littérature a-t-elle le pouvoir de changer la représentation des cultures noires ?
Isabel Cristina Ferreira dos Reis : Au-delà de son travail académique dans le domaine de l’histoire de l’Afrique et de la Diaspora, Sylvie Kandé explore dans son œuvre littéraire et poétique les grandes mobilités précoloniales avec une remarquable créativité. La quête infinie de l’autre rive est un long poème narratif dans lequel les récits contemporains de migration sont entrelacés avec la légende de l’empereur du Mali au 14ème siècle, Aboubakar II. Selon la légende, il aurait navigué vers le Nouveau Monde et ne serait jamais revenu. Ce poème de Sylvie Kandé mêle l’histoire et le mythe, avec un beau rapprochement entre l’identité des migrants contemporains et celle de ce héros ancien. Le poème suggère également que les migrants sont les nouveaux héros qu’on ne célèbre pas dans notre monde déjà “créolisé”, et dont la créalisation complète n’est retardé que par les essentialismes et les frontières. Voilà qui est profondément révélateur de la méthode utilisée par Sylvie Kandé : en liant passé glorieux et vulnérabilité des migrants d’aujourd’hui, elle mobilise l’histoire africaine médiévale non comme nostalgie mais comme miroir critique du présent.

Je pense donc que la littérature en général, et le travail de Sylvie Kandé en particulier, ont le pouvoir de transformer la représentation des cultures noires. La production littéraire de Sylvie Kandé, qui réunit histoire, poésie et critique culturelle, se définit par sa créativité et une rare élégance. En donnant forme littéraire à des histoires mises au silence ou méconnues, Sylvie Kandé repousse les frontières de l’imagination et de la pensée par lesquelles les cultures noires sont vues, comprises et appréciées. Ce serait un énorme enrichissement pour nous que sa poésie soit traduite en portugais, de sorte que son travail puisse toucher un auditoire encore plus large au Brésil.
Comment qualifierez-vous le travail créatif de Sylvie Kandé ? Lequel de ses écrits appréciez-vous le plus ?
Isabel Cristina Ferreira dos Reis : La production historiographique de Sylvie Kandé révèle son approche ciblée, intellectuellement fine et soigneusement construite : elle repose sur une investigation des sources de première main et un travail bibliographique fouillé relatif aux sujets qu’elle traite. Ce que j’ai pu découvrir de son travail académique, en particulier ce qui se rapporte aux discussions qui ont eu lieu lors de nos sessions ici à Bahia, a mis en lumière des thèmes importants, des polémiques et une argumentation qui sont le fruit d’un travail méticuleux de recherche en archives.
J’ai trouvé particulièrement stimulante son attention soutenue aux espaces interstitiels et ses réflexions sur des identités multiples et fluides. Que ce soit en retraçant les itinéraires des Créoles/Krio de Sierra Leone ou en suivant le voyage d’un signe dogon jusqu’à la page de couverture de la revue Présence Africaine, Sylvie Kandé poursuit des recherches historiques, sémiotiques et littéraires, maniant cette interdisciplinarité avec grande maîtrise et alliant rigueur académique et sensibilité esthétique.
Le texte sur l’emblème de Présence Africaine m’a tout particulièrement fascinée, puisqu’il met en lumière une masse d’information sur l’Afrique et la Diaspora, et révèle des histoires et des figures peu connues au travers de l’étude d’un objet apparemment simple. Nous sommes très enthousiastes à l’idée que Sylvie Kandé puisse élargir son focus pour qu’il englobe le rôle des femmes noires dans le développement de la revue Présence Africaine.

