Chaque année, le mois de mars est l’occasion idéale de célébrer la cause des femmes, en mettant à l’honneur celles qui, avec témérité, essaient de faire évoluer la société sur différents plans. Assurément, Cati Baur et Caroline Cohen Ring font partie de ces figures. Dans leurs derniers ouvrages, les deux autrices mettent respectivement en avant la puissance salvatrice de la sororité pour repenser l’éducation des filles et l’histoire des femmes. Entretien avec Cati Baur et Caroline Cohen Ring.
Cati Baur, vous avez magnifiquement adapté en bandes dessinées La Gosse, le roman autobiographique de Nadia Daam paru en 2024. Pourquoi ?
Cati Baur : Même si j’avais lu le roman de Nadia Daam à sa sortie, ce n’est pas moi qui ai eu l’idée d’adapter le livre en bandes dessinées, mais Rue de Sèvres. Lorsque les éditeurs m’ont contacté pour me proposer le projet, j’ai immédiatement accepté car c’est un récit que j’avais beaucoup adoré.
Qu’est-ce qui vous a autant plu dans ce roman ?
Cati Baur : Que ce soit dans ce roman ou de manière générale dans son travail, je trouve que Nadia Damm a un regard toujours aiguisé et drôle sur elle-même et le monde qui l’entoure. C’est une caractéristique de son œuvre qui me plaît beaucoup. Ensuite, j’ai été très touchée par la tendresse avec laquelle elle aborde cette relation qu’elle entretient avec sa fille adolescente.
Cette relation vous a-t-elle rappélé des souvenirs particuliers ?
Cati Baur : Oui car il se trouve que j’ai une fille qui a deux ans de moins que la fille de Nadia Daam. Donc, au moment où j’adaptais le roman en bandes dessinées, j’avais un peu les mêmes préoccupations qu’ont, généralement, les mères de toute jeune fille de cet âge. C’est pourquoi j’ai été très touchée par son propos sur l’éducation des filles dans notre société, les regards posés sur elles, la vigilance que nous, en tant que mères, on doit avoir pour ne pas leur transmettre des injonctions sexistes et patriarcales qu’on nous a souvent transmises, etc.
Quelles sont ces injonctions ?
Cati Baur : C’est tout ce que le patriarcat nous inculque dès le plus jeune âge. J’ai grandi à une époque où l’on disait des femmes qu’elles étaient toutes des rivales. Et ça, c’est terrible quand on y pense aujourd’hui. Heureusement, nous avons désormais ce concept de sororité qui est mis en avant et qui nous permet de repenser l’éducation de nos filles, de leur dire qu’elles peuvent être entre elles des sœurs, des alliés…


Qu’espérez-vous avec la sortie de cet ouvrage ?
Cati Baur : J’espère qu’il trouvera une juste place sur les tables basses des maisons afin que les filles comme les mères, les frères comme les pères puissent s’en emparer pour le lire et en discuter. L’histoire que nous racontons est une histoire universelle, ce serait bien que le livre soit lu par tous et toutes au sein des maisons.
Y a-t-il des autrices qui ont eu un rôle déterminant dans votre parcours de femme, de féministe, d’autrice ?
Cati Baur : Absolument, je cite toujours trois autrices qui sont mes piliers. La première, c’est Claire Bretécher avec laquelle j’ai grandi. Dès le plus jeune âge, j’ai été fascinée par le regard très aiguisé et drôle qu’elle déploie sur ses contemporains dans son œuvre, notamment dans Les frustrés. La deuxième s’appelle Alison Bechdel, une Américaine qui a dit énormément de choses en autofiction. Enfin, il y a Posy Simmonds, une Anglaise, qui dans ses textes, met toujours en scène des personnages féminins extrêmement forts et captivants comme Gemma Bovery.


Caroline Cohen Ring, vous avez publié en janvier 2025 chez Glénat Histoires de sororité, une magnifique bande dessinée qui promeut l’importance de la sororité à travers le portrait de personnalité et figures ayant eu un rôle déterminant dans les luttes pour l’émancipation des femmes (la poétesse Sapho, la baronne Etta Palm, les suffragettes). Comment cet ouvrage est-il né ?
Caroline Cohen Ring : Ayant déjà publié une première bande dessinée sur l’hypersensibilité en 2023, j’étais à la recherche cette fois-ci d’un nouveau sujet qui me permettrait d’aborder la solidarité, le soutien et la transmission entre femmes que j’avais découverts lors de ma maternité. C’est alors que j’ai eu l’idée de cette bande dessinée qui se voulait à contre-courant de tout ce que la pop culture des années quatre-vingt-dix avait diffusé sur les femmes.
« À contre-courant » ?
Caroline Cohen Ring : J’ai grandi dans les années quatre-vingt-dix où il était assez courant d’entendre que les femmes étaient toujours en compétition entre elles. Or, durant ma maternité, ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti. J’ai été entouré de femmes formidables qui ont été de véritables soutiens malgré le fait qu’on soit toutes de jeunes mamans. C’est pourquoi j’ai eu l’idée de retracer l’histoire de la sororité, en remontant le plus loin possible dans l’histoire pour montrer aux gens que les femmes ont toujours su trouver des moyens pour s’entraider dans un monde qui n’a jamais été très accueillant pour elles.


Justement, Histoires de sororité montre avec finesse la façon dont le patriarcat a toujours eu cette volonté de contrer l’évolution des droits de femmes, de juguler leurs luttes pour l’émancipation. Comment analysez-vous vous ce phénomène ?
Caroline Cohen Ring : C’est lié au fait que quand les femmes acquièrent des droits, beaucoup d’hommes estiment qu’eux, ils en perdent. Et donc, forcément, ils luttent contre la perte de leur pouvoir, de leur privilège, etc. C’est d’ailleurs terrible de dire cela, mais je crois que tant qu’on n’aura pas atteint l’équité entre hommes et femmes, tant que celui-ci ne sera pas considéré comme quelque chose de normal dans la société, il y aura toujours des hommes pour dire que nous sommes en lutte contre eux.
Les différentes figures évoquées dans Histoires de sororité ont-elles eu un rôle dans votre parcours en tant que femme, féministe, autrice ?
Caroline Cohen Ring : Oui, j’ai découvert énormément d’histoires et de figures inspirantes en faisant les recherches pour réaliser cette bande dessinée. Encore aujourd’hui, je suis émerveillée et admirative de tout ce que ces femmes ont accompli au fil des siècles, avec force et résilience.
Quelles sont les autrices qui figurent dans votre panthéon ?
Caroline Cohen Ring : Il y en a tellement ! En bandes dessinées, je cite toujours Pénélope Bagieu, Marjane Satrapie, Blanche Sabbah, Lisa Mandell. Elles font partie de celles qui ont réussi à intégrer un milieu hyper masculin et à ouvrir la voie à d’autres femmes. En roman, il y a les sœurs Brontë et surtout George Sand et Colette, deux figures très importantes qui m’ont marqué par leur talent, leur courage, leur audace à être elles-mêmes à une époque où c’était compliqué.


