Walid Hajar Rachedi, romancier : « On peut voir dans la littérature, un espace de ralentissement, de fixation de certaines valeurs humanistes »

Revuiste et romancier, vous avez dernièrement publié chez Actes Sud Jeunesse un opuscule qui retrace plusieurs moments de vie de l’écrivain français Albert Camus. Quelle est la genèse de ce texte ?

Walid Hajar Rachedi : Le livre est né d’une discussion avec Muriel Szac, éditrice et directrice de la collection « Ceux qui ont dit non » chez Actes Sud Jeunesse. C’est une collection intéressante parce qu’elle permet de raconter les grands basculements de l’histoire à travers l’intime. C’est ce que je fais déjà dans mes romans pour adultes, donc la proposition m’a beaucoup plu. La figure d’Albert Camus est évidemment très importante dans mon parcours. C’est un écrivain qui fait partie du canon de la littérature de par l’esthétique de ses textes, son travail philosophique, sa condition d’écrivain français d’Algérie, même si au départ, ce n’était pas l’aspect le plus important à mes yeux. Mais en tant qu’écrivain français né de parents algériens, il y a rapidement eu une forme de filiation. Le thème « Non à la division » est celui qui a été proposé par Muriel Szac. Avec un thème comme celui-là, mon objectif était d’essayer de rendre justice à la complexité du personnage car je n’avais pas envie d’écrire un roman apologique ou à charge. Je ne voulais pas dépeindre Albert Camus comme quelqu’un de parfait ou d’imparfait, surtout aujourd’hui où il est devenu une figure clivante chez une partie des lecteurs d’extrême gauche ou proches des mouvements décoloniaux. C’est pour cela qu’il y a à la fois plusieurs moments importants de sa vie, mais aussi en contrepoint l’histoire de Saïd Kessal, qui est tout aussi importante.

L’autre figure marquante de ce livre est effectivement Saïd Kessal, le jeune homme algérien ayant interpellé, le 14 décembre 1957, Albert Camus à Stockholm sur son silence face à leur « lutte pour l’indépendance ».

Walid Hajar Rachedi : Albert Camus a toujours été mal à l’aise avec l’idée de la lutte armée et de la violence aveugle. Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir cette position. Dans les années trente et quarante, il y a eu des partis indigènes algériens qui étaient davantage en faveur du processus d’intégration, c’est-à-dire de réclamation de droits égaux pour tous les citoyens. Mais les massacres qui ont eu lieu le 08 mai 1945 ont marqué un point de bascule : de nombreux Algériens engagés dans des luttes politiques pacifistes ont compris qu’ils n’obtiendront jamais rien de satisfaisant ainsi.

D’où l’acrimonie de Saïd Kessal à l’égard d’Albert Camus ?

Walid Hajar Rachedi : Oui. Albert Camus pensait que le retour au pouvoir de Mendès France apporterait des solutions pacifiques et de conciliation similaires à ce que le Maroc et la Tunisie ont connu. Mais la différence avec l’Algérie, c’est que le Maroc et la Tunisie n’étaient pas des départements français, c’étaient des protectorats. Finalement, ce que lui reproche Saïd Kessal, c’est ce qu’on reproche aujourd’hui à beaucoup d’intellectuels français et européens. C’est-à-dire que parfois, ils s’installent sur le perron de leurs maisons pour donner de grands avis sur les problèmes du monde, sans jamais prendre position sur les événements qui ont lieu chez eux.

Ce que j’aime chez Camus, c’est d’abord le fait qu’il soit un transfuge de classe comme moi. Ensuite, c’est quelqu’un qui se sent intimement d’Algérie, mais dont l’histoire ne commence pas là-bas.

Walid Hajar Rachedi

Depuis la parution d’un essai en 2023 sur le rôle d’Albert Camus durant la colonisation française en Algérie, nombreuses sont les publications en ligne qui clouent au pilori l’auteur de L’Étranger. Quel avis portez-vous sur ce débat ?

Walid Hajar Rachedi : Albert Camus n’a jamais été du côté des partisans de l’Algérie française. Il n’a jamais entretenu une vision ségrégationniste de l’Algérie française comme certaines personnalités qui se sont déshonorés, car c’était un régime d’apartheid avec différentes formes de citoyens ! En revanche, il considérait la présence française ainsi que la présence européenne en Algérie comme faisant partie de l’histoire de l’Algérie. Selon lui, il ne pouvait pas y avoir d’Algérie sans les Français et les Européens d’Algérie qu’ils considéraient comme des natifs. C’était cela sa vision. Là où se situe la limite de sa pensée et de sa perception politique, c’est qu’il avait un peu de mal à concevoir l’auto-détermination des peuples. Peut-être qu’il aurait changé d’avis s’il n’était pas mort avant la fin de la guerre d’Algérie, mais ça, nous ne le saurons jamais.

Qu’est-ce que vous aimez personnellement dans l’œuvre et le projet littéraire d’Albert Camus ?

Walid Hajar Rachedi : Ce que j’aime chez Camus, c’est d’abord le fait qu’il soit un transfuge de classe comme moi. Ensuite, c’est quelqu’un qui se sent intimement d’Algérie, mais dont l’histoire ne commence pas là-bas. C’est aussi quelqu’un qui croit profondément aux pouvoirs de la littérature, au rôle politique que les auteurs et les autrices ont à jouer dans la vie de la cité. Enfin, c’est un internationaliste, il a beaucoup voyagé pour découvrir d’autres gens et d’autres cultures. Je me reconnais beaucoup dans ces différentes positions.

Dans un moment trépident comme le nôtre où la vérité et la réalité sont vacillantes, on peut voir dans la littérature, un espace de ralentissement, de fixation de certaines valeurs humaniste.

Walid Hajar Rachedi

La voix des écrivains est-elle toujours audible ? Quel rôle peuvent-ils jouer dans nos sociétés ?

Walid Hajar Rachedi : Ils ont un rôle à jouer dans la manière dont on construit des récits, des perceptions du monde. Depuis l’élection de Donald Trump aux États-Unis, on a l’impression de vivre dans une sorte de réalité alternative, dystopique. Même l’écrivain de fiction le plus inventif aurait eu du mal à imaginer certaines scènes auxquelles on assiste aujourd’hui sur la scène politique américaine. Les écrivains sont là pour documenter ces faits, pour mettre dans le patrimoine des visions du monde davantage nuancées, complexes, humaines. Dans un moment trépident comme le nôtre où la vérité et la réalité sont vacillantes, on peut voir dans la littérature, un espace de ralentissement, de fixation de certaines valeurs.