En ces temps marqués par la résurgence irréfléchie, dangereuse de la parole antisémite dans le débat public, la force de ce deuxième roman publié par Guillaume Viry se situe avant tout dans son choix d’octroyer une voix à Ita Zitenfeld pour relater ses maux, ses tourments, ses rêves brisés dans une Europe hostile aux Juifs. Une Europe où les persécutions et lois raciales la conduiront en France, le pays tant chéri où elle se suicida le 16 juillet 1942 pour se soustraire à la sinistre rafle du Vel d’Hiv. Entretien avec Guillaume Viry.

Un an après la parution de votre premier roman consacré à un soldat français mobilisé durant la guerre d’Algérie, vous êtes de retour avec un saisissant opuscule inspiré par l’existence d’Ita Zitenfeld, une juive polonaise de cinquante-trois ans, qui se suicida le 16 juillet 1942 à Paris pour se soustraire à la rafle du Vel d’Hiv. Comment est né cet ouvrage ?
Guillaume Viry : L’idée d’écrire ce texte est née lorsque je me suis rendu au 35 rue des Rosiers où habitait Ita Zitenfeld à la fin de sa vie. C’était l’été. Il faisait très beau et très chaud. Il y avait beaucoup de touristes et des centaines de roses accrochées au-dessus de la rue. À cette vision de carte postale s’est superposée à l’intérieur de moi, la vision d’Ita Zitenfeld sentant la catastrophe à venir, quatre-vingts ans auparavant dans sa petite chambre. Cela m’a bouleversé. J’ai été saisi, happé. C’est de cette émotion profonde qu’est née la nécessité d’écrire ce texte pour remédier à l’oubli, à ce que la tragédie avait effacé.
Quelles autres émotions avez-vous ressenties à la découverte du récit de cette femme ayant fui les persécutions antisémites pour trouver refuge en France ?
Guillaume Viry : J’ai découvert le récit d’Ita Zitenfeld dans La Rafle du Vél d’Hiv, livre publié par l’historien Laurent Joly en 2022. C’est un livre documenté avec une grande précision par les archives que Laurent Joly a retrouvées. On y découvre notamment la trajectoire d’Ita Zitenfeld, de la Pologne en France. Mais L’Esprit de sel n’est pas un livre d’historien, c’est une évocation romanesque de la vie de cette femme contrainte au départ, à une fuite perpétuelle. Dès le départ, j’ai voulu écrire, montrer ce que les documents administratifs ne disent pas. Il y a une certaine proximité entre ma démarche et le travail de Patrick Modiano, que j’admire, dans Dora Bruder. C’est la voix d’Ita Zitenfeld que je voulais absolument faire entendre, résonner aujourd’hui.
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Dans le livre, la France symbolisait pour Ita Zitenfeld, le pays où elle espérait vivre heureusement sans avoir à subir les avanies auxquelles elle s’était habituée à Sieradz. Or de par les difficultés rencontrées, L’esprit de sel semble également mettre en avant le récit d’un désenchantement en France…
Guillaume Viry : Oui, la France était dans l’imaginaire d’Ita Zitenfeld « le pays où l’homme est heureux comme un dieu », un havre de paix où la vie pouvait être enfin possible. Un pays où elle ne serait plus désignée comme étant la peste, la responsable de tous les maux du monde, parce que juive. Davantage qu’un désenchantement, c’est une promesse qui s’est fissurée. C’est un vertige de savoir que ce sont des policiers français qui ont organisé la rafle du Vél d’Hiv. L’irréparable a été commis dans la France des Lumières, le pays des droits de l’homme.


L’Esprit de sel est traversé par cette question du désenchantement qui apparaît lorsque Mendel perd ses espoirs d’un avenir meilleur pour sa parentèle et lorsque Ita apprend le mariage de son amoureux avec une autre femme. Que disent ces désenchantements de cette époque ?
Guillaume Viry : Ils montrent que la « grande Histoire » et l’histoire personnelle sont absolument mêlées, entrelacées. Nos vies intimes, familiales n’échappent pas aux tribulations de l’époque dans laquelle nous nous situons. C’est pourquoi les rêves et espoirs d’Ita Zitenfeld et de sa famille furent fracassés par un antisémitisme d’état.
L’Esprit de sel montre également la façon dont cet antisémitisme structurel a contraint de nombreux Juifs à un exil entre autres marqué par le déclassement social et le renoncement aux projets de vie…
Guillaume Viry : L’exil est toujours douloureux, mais dans le cas de ces hommes, femmes et enfants Juifs, il l’était encore plus. Ils allaient d’un pays à un autre dans l’espoir d’une vie meilleure que beaucoup n’ont jamais trouvé à cause de l’antisémitisme, cette haine d’une bêtise, d’une absurdité et d’une violence absolues.


Qu’espérez-vous avec cet ouvrage ?
Guillaume Viry : D’abord faire entendre une voix, celle d’Ita Zitenfeld. Ensuite, sensibiliser les jeunes pour que la Shoah ne soit pas uniquement pour eux un sujet d’histoire étudié à l’école, mais un événement, une catastrophe majeure, qu’ils doivent comprendre pour être à leur tour des passeurs. J’espère que le livre permettra également aux lecteurs de s’interroger sur notre rapport à l’altérité. Sans l’altérité, nous ne sommes rien. La richesse humaine repose sur la rencontre avec l’autre.
Outre le rapport à l’autre, L’Esprit de sel est justement un texte habité par la question de la transmission et la croyance au fait qu’une histoire a besoin d’être racontée pour exister. Comment faire vivre la vivre mémoire de ces hommes, femmes et enfants juifs tragiquement massacrés, anéantis, à une époque où les derniers témoins disparaissent ?
Guillaume Viry : La parole est absolument essentielle. C’est notre devoir à tous de parler inlassablement de la rafle du Vel d’Hiv et de la Shoah pour que rien ne soit jamais oublié.

