Xavier Coste, auteur de bandes dessinées : « 1984 est mon roman de chevet depuis mes quatorze ans »

Xavier Coste © Ilia Osokin - 19 boulevard bouillon

De par son éclectisme, la richesse de sa production, la singularité de son trait et de ses choix techniques davantage influencés par le cinéma et la peinture, Xavier Coste s’est solidement imposé comme une figure incontournable de la bande dessinée francophone. Avec Journal de 1985, sa dernière parution aux éditions Sarbacane, il entérine magnifiquement ce statut d’exception reconnu par ses pairs et le public. Entretien.

Entre 2021 et 2024, vous avez publié 1984 et Journal de 1985, deux bandes dessinées inspirées du célèbre roman dystopique de George Orwell. Quelle en est la raison ?

Xavier Coste : 1984 est mon roman de chevet depuis mes quatorze ans. Dès ma première lecture du livre, j’ai eu envie de l’adapter. Alors, j’ai commencé à travailler dessus en amateur. Pendant des années, je n’ai fait que cela, sans vraiment savoir si j’aurais l’occasion de l’adapter intégralement en bandes dessinées et de le publier au sein d’une grande maison d’édition. C’est un exercice qui m’a d’ailleurs désarçonné lorsque j’ai signé le contrat avec les éditions Sarbacane. Comme je n’avais fait qu’imaginer le résultat lorsque je travaillerais dessus pour un projet d’édition, j’ai eu du mal à proposer quelque chose de bon au début. Mon éditeur et moi étions donc très déçus lorsque j’ai présenté les premières planches, après une dizaine d’essais. C’est lorsque j’ai adopté un format carré que j’ai pu mettre de côté les images que j’avais en tête depuis longtemps pour travailler avec un œil nouveau. Aujourd’hui, lorsque je feuillette le livre, je suis à chaque fois surpris et émerveillé de voir à quel point il ne ressemble en rien à ce que j’avais imaginé depuis mes quatorze ans.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce livre ?

Xavier Coste : C’est d’abord l’immersion totale dans un monde imaginaire. Ensuite, c’est la facilité avec laquelle Orwell parvient à s’adresser à la fois aux néophytes et aux lecteurs aguerris de science-fiction. Ce qui n’est pas évident dans ce genre de livres à cause, généralement, des concepts forts et novateurs décrits par les auteurs. Pourtant, Orwell y parvient très bien !

Vous aussi dans votre adaptation, malgré plusieurs parti-pris importants…

Xavier Coste : Je l’espère… Même si j’ai retiré certains éléments, l’un des partis-pris de mon adaptation a été de conserver complètement la narration du livre parce que celle-ci est tellement forte et tellement puissante qu’on ne peut la modifier. Par contre, j’ai eu très tôt la volonté de moderniser visuellement l’univers ouvrier qu’Orwell nous décrit. Dans le roman, les personnages sont tous habillés d’un uniforme de travail bleu. C’est un aspect qui correspondait à l’imaginaire collectif de l’époque, mais pas à celui d’aujourd’hui. Les lecteurs auraient eu beaucoup de mal à s’identifier aux personnages.

L’autre parti-pris important a été d’installer le récit dans une sorte d’enfer moderne. C’est pour cela que j’ai évité au maximum de montrer de la technologie, notamment une technologie qui pourrait être celle d’aujourd’hui. Par exemple, il n’y a quasiment pas de voitures, ni d’ordinateurs, mais des espèces de minitels. J’aime bien cette idée d’un entre-deux entre le futur et le passé. On est dans un futur imaginaire qui fait partie du passé. C’est-à-dire que le peu de technologie montrée dans mon adaptation ressemble à celle qu’on aurait pu avoir si on avait pris une trajectoire différente, il y a quarante ans… D’ailleurs, pour une raison qui m’échappe, je suis complètement incapable de dessiner des éléments contemporains. Je serais incapable de dessiner une histoire qui a lieu aujourd’hui avec des voitures dans la rue et des gens habillés dans des vêtements qu’on voit partout. Ça m’ennuierait complètement. J’aime bien fantasmer les choses, les imaginer. Ce roman m’a permis de faire tout cela.

Parmi les autres partis-pris de votre adaptation, il y a la brève évocation du livre de Goldstein, pourtant très présent dans le roman de George Orwell. Pourquoi ?

Xavier Coste : Si j’avais intégré plus d’extraits du livre de Goldstein, ça aurait cassé le rythme de la bande dessinée. Or, je ne voulais pas de cela. C’est un aspect sur lequel j’ai beaucoup réfléchi, travaillé durant mon adaptation. D’autant plus que je ne voulais pas que le lecteur, après avoir lu celle-ci, ait l’impression de lire une version partielle du roman de George Orwell.

De nombreux sujets sont subtilement abordés dans vos adaptations, notamment la question de la surveillance généralisée, un phénomène très présent dans nos sociétés depuis plusieurs décades. Une réaction ?

Xavier Coste : Je pense qu’on s’est habitués à des choses auxquelles on ne devait pas s’habituer. J’ai toujours eu pour valeur suprême la liberté, que je trouve souvent bafouée de nos jours. Nous vivons, actuellement, dans des sociétés où nos moindres faits et gestes sont enregistrés, surveillés. En tant que père de famille, jamais, je n’aurais imaginé élever des enfants en bas âge dans un monde où la surveillance s’est généralisée, et où les possibilités d’attentat, de guerre imminente et de restrictions de liberté sont importantes. Ce sont des choses que nous ne vivions pas lorsque j’étais enfant. Aujourd’hui, il suffit d’aller dans une gare pour voir plusieurs militaires armés. Donc, parfois, j’ai l’impression qu’on vit un peu dans un état de siège. C’est pourquoi il était important de mettre en avant ce sujet dans mon adaptation comme George Orwell le fait dans son roman.

Vos deux adaptations inspirées de 1984 ont la particularité d’être des livres dans lesquels des œuvres architecturales fictives et réelles sont éminemment présentes. C’est le cas notamment des espaces d’Abraxas et des Arènes de Picasso…

Xavier Coste : Oui, tout à fait, il y a beaucoup de références à des architectures qui existent vraiment en région parisienne. Ces immeubles sont présents dans la BD parce que j’ai trouvé qu’ils incarnaient complètement ce que j’avais envie de raconter. C’est aussi une forme d’hommage à ces architectes espagnols qui avaient une imagination débordante.

Lors de plusieurs entretiens consultables en ligne, vous avez évoqué également l’influence de Métropolis, le film de Fritz Lang dans lequel l’architecture occupe une place centrale dans l’intrigue. De quelle façon ce film vous a-t-il influencé durant la réalisation de 1984 et Journal de 1985 ?

Xavier Coste : C’est un film qui m’a beaucoup influencé dans la conception des décors et l’occupation de l’espace par les personnages. J’aime beaucoup la façon dont Fritz Lang met l’architecture futuriste au service de son récit. Donc, j’ai essayé, modestement, de faire la même chose dans mes adaptations. D’ailleurs, je suis convaincu que l’une des raisons pour lesquelles on parle encore de ce film plus d’un siècle après sa sortie, c’est grâce aux décors.

Outre la conception des décors et l’occupation de l’espace, plusieurs de vos choix techniques semblent aussi influencés par le cinéma (cf. les plans en plongée et contre plongée). Quelle en est la raison ?

Xavier Coste : Je pense être davantage influencé par le cinéma que par la bande dessinée en ce qui concerne la mise en scène. En bandes dessinées, on a généralement tendance à avoir des mises en scène classiques, où les cases sont agencées de telle sorte que le lecteur sait ce qui se passera dans les pages suivantes. C’est pour éviter cela que j’aime bien emprunter au cinéma certaines techniques de mise en scène.

La publication de 1984 et Journal de 1985 a marqué une rupture avec le format de vos précédentes bandes dessinées. Pourquoi ?

Xavier Coste : J’ai la chance de travailler avec les Éditions Sarbacane qui valorisent le livre en tant qu’objet. Cet engagement fait que mes livres ainsi que ceux des consœurs et confrères édités chez Sarbacane ne sont pas disponibles en PDF. Ça n’aurait pas de sens pour le lecteur puisque le format n’est pas adapté. En tant que lecteur et auteur, j’ai toujours considéré le livre comme un objet qu’on garde chez soi, qu’on sort des étagères de temps en temps pour le feuilleter, en parler à d’autres… Lorsque j’ai débuté ma carrière et que je réalisais des albums classiques, ceux-ci restaient très peu de temps en librairie (deux à quatre semaines). Ils devenaient un objet de consommation courante dont on ne parlait plus au bout d’un temps écoulé. C’est quelque chose que j’ai mal vécu donc aujourd’hui je tente de marquer les esprits, car même si je fais ce travail avec sincérité, je trouve important d’essayer de se démarquer en ayant un livre qui sort de l’ordinaire. Sans cela, c’est quasiment impossible de se faire remarquer par le public et la presse à cause de la surproduction en bandes dessinées.

D’où le choix d’inclure également un pop-up au livre ?

Xavier Coste : Oui, le pop-up a aussi vocation de prolonger le plaisir de la lecture du livre.

Quels sont les autres textes, auteurs et autrices qui vous ont permis de vous construire intellectuellement et humainement ?

Xavier Coste : J’ai été très marqué par l’œuvre de nombreux écrivains américains, dont Cormac McCarthy, Ernest Hemingway ou Francis Scott Fitzgerald devenu l’un de mes auteurs de chevet. Ce que j’aime chez ces auteurs, c’est leur manière d’écrire, leur justesse qui fait que je me sens immédiatement bien dans un décor différent, un autre monde. Et lorsque je les lis, j’ai souvent envie de dessiner.

Avez-vous déjà envisagé d’adapter en bandes dessinées l’œuvre d’un des auteurs susnommés ?

Xavier Coste : Oui, j’aimerais beaucoup adapter en bandes dessinées le roman d’un de ces auteurs ou d’autres auteurs américains que j’aime bien. Il faudrait que ce soit un livre lumineux, agréable à dessiner, quelque chose d’assez différent de mes précédentes adaptations.

En tant que lecteur et auteur de bandes dessinées, quelle relation entretenez-vous avec les langues, notamment le français ?

Xavier Coste : La langue française est extrêmement riche ! En tant que francophone, j’aime bien employer les mots qui correspondent exactement à l’idée que je souhaite exprimer. Je n’aime pas les phrases creuses ou les mots évidents. C’est pour cela que par moments, je bafouille, je bégaie, en attendant de trouver le mot juste, précieux.

Un dernier mot sur la bande dessinée ? Que peut-elle ?

Xavier Coste : Elle peut apporter énormément de choses aux lecteurs, notamment des réflexions sur le monde, ainsi que des idées politiques, à condition que ceux-ci soient sous-jacents et moins moralisateurs. Je n’aime pas du tout les œuvres moralisatrices où l’on voit dès la première page ce que l’auteur souhaite nous montrer. Il faut que les idées soient toujours sous-jacentes dans un livre. C’est souvent ainsi qu’elles poussent le lecteur à se questionner profondément et intimement sur le monde.

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